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Full text of "Nouveaux essais sur la littérature contemporaine"

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University  of  Toronto 


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NOUVEAUX    ESSAIS 


LITTÉRATURE 


CONTEMPORAINE 


OUVRAGES   DU    MÊME    AUTEUR 


Format  (rrand  in-lS  à  3  fr.  50  le  volume. 


LIBUAiniE     CALMANN     LEVY 

LB    ROMAN    NATI'RALISTE,    5'   édil 

HISTOIRE    ET    LITTÉRATURE.  1"  SÔrie,    2''    é(lit 

—  —  2°  série,      —    

—  —  3"  série,      —    

QUESTIONS    DE    CRITIQUE 

NOUVELLES   QUESTIONS   DE    CRITIQUE 

LES   ÉPOQUES   DU   THÉATBE-FRANÇAIS,    3'=é<lit 

ESSAIS    SUR     LA     LITTKRATl'RE     CONTEMPORAINE.., 


vol. 


LIBRAIRIE    HACHETTE    ET    C"^ 
l'Évolution     de    la     poésie     lyrique     au     xix" 

SIÈCLE 2  vol. 

l'évolution    des    genres   dans  l'iustoire   de   la 
littérature.  Tome  I",  2°  édit ^  — 

ÉTUDES   critiques   SUR    l'HISTOIRE    DE    LA    LITTÉRA- 
TURE FRANÇAISE.  T"  série,  3*  édil 

—  2°  série,  4°  édit 

—  3°  série,  3'  édit 

—  4°  série,  2°  édit 

—  5"  série 


Coulommiers.  —  Imp.  Paul  BRODAUD.  —  237-97. 


NOUVEAUX    ESSAIS 


SUR    LA 


LITTERATURE 

CONTEMPORAINE 


FERDINAND    BRUNETIÈRE 


DE     L    ACADEMIE      FRANÇAISE 


TROISIEME    EDITION 


J^ê^ 


/fZC. 


PARIS 

CALMANN    LÉVY,    ÉDITEUR 
ANCIENNE  MAISON  MICHEL  LÉVY  FRÈRES 

3,    RUE    AUBER,    3 


1897 


Droits  de  traduction  et  de  reproduction  réservés  pour  tous  les  pays 
y  compris  la  Suède,  la  Norvège  et  la  Hollande. 


NOUVEAUX    ESSAIS 


LITTÉRATURE 


BERNARDIN   DE    SAINT-PIERRE 


Pour  tout  le  monde,  —  non  seulement  en  France, 
mais  dans  toute  l'Europe  lisante,  et  jusque  par  delà 
les  mers,  —  Bernardin  de  Saint-Pierre  est  l'auteur  de 
Paul  et  Virgrinie.  Pour  quelques  artistes,  pour  quel- 
ques curieux,  pour  les  historiens  de  la  littérature,  il 
est,  avec  Rousseau,  —  plus  que  Rousseau  peut-être, 
parce  qu'il  l'est  plus  exclusivement,  avec  moins  de  ten- 
dance oratoire,  —  l'inventeur  de  cette  prose,  non  pas 
précisément  descriptive,  mais  pittoresque  et  colorée, 
dont  les  dessous,  pour  ainsi   dire,  sont  établis  avec 


1.  I.  Bernardin  de  Saint-Pierre,  par  M.  de  Lescure.  Paris, 
1891  ;  Lecène  et  Oudin.  —  II.  Bernardin  de  Saint-Pierre,  par 
M.  Arvède  Barine.  Paris,  1891;  Haclietle.  —  III.  Étude  sur  la 
vie  et  les  œuvres  de  Bernardin  de  Saint-Pierre,  par  M.  Fernand 
Maury.  Paris,  1892  ;  Hachette. 


2  NOUVEAUX    ESSAIS 

autant  de  soin,  préparcs  par  autant  de  croquis,  de 
notes,  ou  d'études,  que  ceux  d'un  paysage,  et  retou- 
chés avec  autant  d'amour.  Il  est  aussi  l'un  de  ces 
poètes  qui,  dans  les  dernières  années  du  xvm®  siècle, 
ont  achevé  d'émanciper  le  sentiment.,  son  expression 
littéraire  et  sa  fonction  sociale,  des  contraintes  un 
peu  sévères  que  la  raison  lui  avait  imposées  jus- 
qu'alors; et  même,  à  cet  égard,  si  l'on  voulait  le  définir 
d'un  mot,  on  le  nommerait  assez  bien  celui  de  nos 
grands  écrivains  qui  n'a  pensé  le  premier  qu'avec  le 
sentiment.  Le  dialecticien  qu'il  y  avait  encore  dans 
Rousseau,  le  raisonneur  et  le  logicien,  s'évanouissent 
avec  Bernardin  de  Saint-Pierre.  Enfin,  pour  les  rares 
savants  qui  daignent  quelquefois  parcourir  les  Btudes 
ou  les  Harmonies  de  la  nature,  et  pour  les  philo- 
sophes ,  il  est  assurément  le  couse- finalier  le  plus 
convaincu,  le  plus  systématique,  le  plus  intrépide  que 
l'on  ait  jamais  vu,  —  et  d'ailleurs  le  plus  ingénieux. 
Quelques-unes  de  ses  découvertes  en  ce  genre  sont 
demeurées  justement  célèbres  :  il  ne  s'est  point  con- 
tenté d'affirmer  que  les  nez  sont  faits  pour  porter  des 
lunettes;  mais  il  a  trouvé  que,  si  «  le  melon  a  des 
côtes,  c'est  pour  être  mangé  en  famille  »  ;  et  on  lui 
doit  de  savoir  qu'aux  premiers  jours  du  monde,  par 
un  effet  assez  peu  connu  de  la  bonté  de  la  Providence, 
«  des  cadavres  furent  créés  pour  les  animaux  carnas- 
siers ». 

C'est  l'occasion  ici  de  dire  qu'après  cela  et  malgré 
cela,  les  Eludes  de  la  nature   n'en    demeurent   pas 


SUR    LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.  3 

moins  l'un  des  livres  les  plus  intéressants  de  la  langue 
française.  Il  a  le  défaut  d'être  un  peu  long.  Mais  le 
charme  de  style  en  est  incomparable.  On  en  apprécie 
bien  la  véritable  et  remarquable  originalité  quand  on 
fait  attention  au  nombre  de  choses  que  l'auteur  y  a 
exprimées  pour  la  première  fois.  Et  d'ailleurs,  l'idée 
générale  en  e'^t  fausse.  Mais  tel  est  le  pouvoir  d'une 
idée  générale,  qu'aussitôt  qu'on  la  pousse  à  ses  der- 
nières applications,  elle  n'en  devient  pas  plus  vraie, 
quand  elle  est  fausse,  mais  de  toutes  parts  les  ques- 
tions se  lèvent,  en  quelque  sorte,  et  voici  que  de=? 
aspects  de  la  nature  et  de  la  vérité,  jusqu'alors  enve- 
loppés d'ombre,  ou  même  inaperçus,  s'éclairent  brus- 
quement d'une  lumière  nouvelle. 

Qui  croirait,  par  exemple,  que  ce  rêveur  senti- 
mental a  presque  formulé,  avant  Hegel,  le  principe 
fameux  de  l'identité  des  contradictoires?  Ou  combien 
encore  d'observations  n'a-t-il  pas  faites  qui  sont, 
quand  on  les  examine,  d'un  darwiniste  avant  Darwin? 
A  la  seule  condition,  il  est  vrai,  qu'au  lieu  de  mettre 
la  cause  finale  des  caractères  spécifiques  des  êtres 
dans  l'utilité  de  l'homme,  on  la  place  où  il  faut,  c'est- 
à-dire  dans  l'intérêt  des  espèces  elles-mêmes.  Que 
dirons-nous  de  plus?  Il  n'y  a  pas  jusqu'à  nos  symbo- 
listes qui  ne  pussent  trouver,  eux  aussi,  leur  profit 
dans  quelques-unes  de  ces  Éludes,  et  notamment 
dans  la  manière  dont  Bernardin  de  Saint-Pierre  y  déve- 
loppe les  rapports,  les  aflinilés  secrètes,  les  «  corres- 
pondances »  des  formes,  des  couleurs  et  des  sons;  la 


4  NOUVEAUX     ESSAIS 

signification  mystique  du  «  rouge  »,  ou  les  vertus 
cacliées  de  la  circonrérence  de  cercle. 

Je  connais  quelques  livr.s  dont  la  science  et  l'éru- 
dition contemporaines,  la  critique  et  l'histoire  ont 
ancanli  vainement  les  détails,  :-i  l'idée  maîtresse  en 
subsiste  toujours,  et  qu'il  suffise  ainsi  d'en  corriger 
les  applications.  Les  Fliides  de  la  nature  nous  olTrent 
en  quelque  sorte  le  phénomène  littéraire  inverse.  Les 
morceaux  en  sont  demeurés  bons,  si  l'édifice  est 
tombé  par  terre;  et,  après  tout,  de  combien  de 
systèmes  n'en  pourrait-on  pas  dire  autant?  Ils  n'en 
ont  pas  moins  eu  leur  raison  d'être,  à  leur  heure;  et 
les  auteurs  n'en  ont  pas  toujours  déployé  la  richesse 
d'imagination,  la  souplesse  de  talent,  et  la  grâce  de 
style  de  Bernardin  de  Saint-Pierre. 

Pour  toutes  ces  raisons,  nous  avons  donc  été  bien 
aises  de  voir,  dans  ces  derniers  temps,  un  peu  d'atten- 
tion lui  revenir,  et  trois  biographes,  qui  ne  s'étaient 
pas  sans  doute  entendus,  essayer,  en  les  dégageant 
du  vague  plutôt  que  de  l'oubli,  de  préciser  son  rôle 
et  sa  physionomie. 

Le  Bernardin  de  Saint-Pierre  de  M.  de  Lescure  a 
paru  le  premier,  je  crois.  La  facture,  ou  la  manière, 
en  est  un  peu  molle,  peut-être,  et  ce  Bernardin-là 
ressemble  trop  encore  à  celui  de  la  légende.  Aussi  lui 
préférera-t-on  l'élégant  aventurier,  le  bonhomme 
quinteux ,  si  je  puis  ainsi  dire,  le  philanthrope 
égoïste,  et  le  barbon  amoureux  dont  M.  Arvède  Barine 
nous  a  donné  le  portrait  dans  la  collection  des  Grands 


SUR     LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.  5 

écrivains  français.  Moins  aimable,  et  moins  «  sympa- 
thique »  ou  moins  douceâtre,  on  le  trouvera  plus 
ressemblant  et  plus  vrai,  mais  surtout  plus  vivant. 
Car,  si  notre  personnalité  ne  peut  jamais  être  tout  à 
fait  absente  de  notre  œuvre,  il  arrive  assez  souvent 
pourtant  qu'on  ne  retrouve  à  peine  dans  nos  écrits 
qu'un  trait  ou  deux  de  notre  caractère;  —  et  il 
semble  bien  que  ce  soit  le  cas  de  Bernardin  de  Saint- 
Pierre.  Qui  ne  sait  d'ailleurs  que  la  touche  ironique 
et  légère  d'Arvède  Barine  se  plaît  à  ces  contrastes, 
excelle  à  en  tirer  parti,  et  met  ainsi  dans  la  ressem- 
blance comme  un  air  de  malice  qui  l'égaie  sans  y 
nuire?  C'était  bien  le  genre  de  talent  qui  manquait  le 
plus  à  M.  de  Lescure... 

Si  maintenant  on  était  curieux  d'un  supplément 
d'informations,  et,  pour  s'assurer  de  l'entière  vérité 
du  portrait,  si  l'on  voulait  plus  de  documents  qu'un 
tout  petit  cadre  n'en  pouvait  contenir  ou  utiliser, 
alors  il  faudrait  consulter  la  consciencieuse  et  volu- 
mineuse Étude  de  M.  Fernand  Maury  sur  la  Vie  et  les 
Œuvres  de  Bernardin  de  Saint-Pierre.  Elle  a  tout  près 
de  sept  cents  pages,  cette  étude,  et  encore  M.  Maury 
nous  dit-il  «  qu'il  en  a  dû  retrancher  plusieurs  cha- 
pitres »!  Elle  ne  se  laisse  pas  moins  lire,  et  même 
sans  fatigue.  La  partie  biographique  en  est  surtout 
intéressante  et  neuve.  Un  Bernardin  plus  complet  en 
ressort,  peint  par  lui-même,  cette  fois-ci,  dans  ses 
lettres  intimes,  et  comme  achevé  de  peindre  dans  les 
lettres  de  ses  correspondantes,  de  ses  «  amies  »,  — 


6  NOUVEAUX    ESSAIS 

plus  nombreuses  encore  que  celles  de  Rousseau,  — 
dans  les  lettres  aussi  de  ses  deux  «  femmes  » , 
la  pauvre  Félicité  Didot,  et  l'heureuse  Désirée  de 
Pclloporc. 

Ucinorcions  donc  M.  Fernand  Maury  de  ses  labo- 
rieuses recherches,  et  puisque  d'ailleurs  nous  ne  sau- 
rions rien  ajouter  d'essentiel  à  ce  qu'il  a  dit  de  la 
philosophie  de  Bernardin  de  Saint-Pierre,  des  Etudes 
de  la  nalure,  de  Paul  et  Virginie,  ou  de  l'influence 
enfin  du  premier  maître  de  l'exotisme  en  littérature 
jusque  sur  M.  Pierre  Loti,  ne  parlons  aujourd'hui  que 
de  l'homme,  ou,  si  l'on  veut,  —  car  ce  sera  presque 
la  même  chose,  —  des  femmes  sensibles  auprès  des- 
quelles il  a  d'abord  cherché  la  fortune;  qui  lui  ont 
dunné  la  popularité;  et  dont  la  dernière  lui  a  rendu 
la  fin  de  sa  vie  aussi  douce  que  les  commencements 
en  avaient  été  pénibles,  agités,  et  parfois  doulou- 
reux. 

Douloureux? Non  pas  au  moins  sans  quelque  com- 
pensation; et  s'il  y  a  dans  la  femme,  comme  il  l'a  si 
bien  dit  lui-n;taie,  avec  tant  de  grâce  et  même  de  pro- 
fondeur, «  une  gaieté  légère  qui  dissipe  la  tristesse 
naturelle  de  l'homme  »,  celte  revanche,  ou  cet  adou- 
cissement de  ses  pires  infortunes  ne  lui  a  pas  manqué. 
C'est  qu'aussi  bien  il  était  beau,  nous  disent  à  l'envi 
ses  biographes,  d'une  beauté  que  l'on  remarquait,  sur 
laquelle  on  se  retournait  ;  et  la  beauté,  qui  ne  semble 
plus  être  aujourd'hui  d'un  grand  secours  à  l'homme 
dans   le   combat   pour   l'exislence,  était   encore    au 


SUR  LA  LITTÉRATURE  CONTEMPORAINE.     7 

xviii'^  siècle  un  des  plus  sûrs  moyens  qu'il  y  eût  de 
«  parvenir  ».  Lisez  plutôt  la  notice  que  Talleyrand 
nous  a  laissée  sur  le  duc  de  Choisoul,  ou  les  Mémoires 
qu'écrivit  Marmontel  pour  l'instruction  de  ses  enfants. 
Choiscul  fut  plus  habile;  Marmontel  était  plus  vigou- 
reux; Bernardin  de  Saint-Pierre  fut  le  plus  beau  des 
trois.  «  Jeune,  fait  comme  Adonis,  un  léger  coton  cou- 
vrait ses  joues  comme  la  pêche...  On  aimait  sa  bonne 
mine  et  sa  taille  légère...  —  c'est  lui-même,  sur  ses 
vieux  jours,  qui  se  mire  ainsi,  comme  une  jolie  femme, 
dans  le  souvenir  de  ses  grâces  un  peu  fanées  alors; 
—  et  habile  d'ailleurs  à  saisir  le  temps,  un  mot,  un 
soupir...  il  n'y  avait  point  de  femme  qui  ne  fût 
jalouse  de  le  subjuguer  *.  »  Faut-il  en  croire  les  bruits 
de  cour?  et,  tout  jeune  encore,  fuyant  une  ingrate 
patrie,  quand  il  alla  tenter  le  sort  en  Russie,  la 
grande  Catherine  elle-même  aurait-elle  daigné  l'ho- 
norer de  son  impériale  faveur?  Aimé  Martin,  son  pre- 
mier biographe,  le  nie  avec  indignation,  et  se  porte 
garant  de  la  vertu  de  Bernardin  de  Saint-Pierre.  «  Il 
ne  pouvait,  dit-il,  aimer  que  l'innocence  !  »  L'impé- 
ratrice, en  tout  cas,  s'intéressa  bien  plus  pour  «  les 
grands  yeux  bleus  »,  du  jeune  officier  que  pour  son 
projet  de  coloniser  la  région  de  la  mer  d'Aral.  Mais 
c'est  en  Pologne  surtout  qu'il  fit  de  nobles  conquêtes, 
et  qu"un  moment  même  il  crut  sa  fortune  assurée  par 


i.  Presque  toutes  les  citations  que  nous  ferons  sans  en 
indiquer  autrement  la  source  seront  tirées  de  VÈlude  de 
M.  ilaury;  et  nous  les  choisirons  généralement  2Hédt7es. 


8  NOUVEAUX     ESSAIS 

l'amour  de  Tune  de  ces  «  princesses,  staroslines  et 
palatines  »,  chez  lesquelles  il  fréquentait,  au  titre  de 
sa  nationalité  ;  de  la  noblesse  de  race  et  de  nom 
qu'il  s'attribuait;  —  et  de  sa  beauté. 

Nous  avons  quelques-unes  des  lettres  de  la  prin- 
cesse Marie  Miesnik  à  Bernardin  de  Saint-Pierre,  et 
elles  sont  caractci'istiques.  Elles  changent  un  peu  de 
l'air  de  roman  qu'Aimé  Martin  a  donné  à  celle  histoire 
d'amour.  Adroitement  assiégée,  la  jeune  femme  a 
cédé,  mais  en  cédant,  —  ou  plutôt  en  suivant  son 
caprice,  —  elle  a  bien  entendu  que  la  passion  du  beau 
Français  ne  fût  pour  elle  qu'une  aventure,  un  épisod(3 
aussitôt  oublié  que  vécu.  Ce  n'était  pas  l'affaire  de 
Bernardin  de  Saint-Pierre,  et  il  s'était,  lui,  flatté, 
d'épouser.  Aussi  sa  princesse  était-elle  souvent 
obligée  de  le  ramener  au  sentiment  des  distances. 
«  Votre  protégée  qui  a  épousé  son  serviteur  me 
paraît  une  aventurière.  Adieu,  portez-vous  bien!  »  lui 
écrivait-elle  un  jour,  et  il  semble  que  l'on  devine  sans 
peine  à  quelle  insinuation  cet  «  avis  »  répondait.  Mais 
Bernardin  n'en  persista  pas  moins.  Il  revint  à  la 
charge.  On  le  repoussa.  Et  après  plusieurs  leçons  de 
cette  jeune  femme,  —  sur  laquelle  on  dirait  qu'il  se 
croit  les  droits  d'une  femme  sur  l'homme  auquel 
elle  a  cédé,  — il  s'attira  finalement  ce  congé  : 

«  Je  viens  de  recevoir,  lui  écrivait-on  le  24  mai  17Go. 
une  de  vos  lettres  qui  est  sans  date,  et  où  vous  n-c 
faites  part  d'une  résolution  qui  n'est  ni  d'un  homme 
raisonnable,  ni  d'un  iiomnio  de  courage.  —  11  avait 


SUR    LA    LITTÉRATURE     C ON T EM T OR AI N E  .  9 

parlé  de  s'aller  faire  tuer  par  désespoir  d'amour.  — 
Tous  demaadez  de  l'estime  et  vous  faites  tout  ce  qu'il 
faut  pour  la  perdre...  Qui  s'expose  au  péril  est  une 
vertu  trop  connue,  mais  le  vrai  courage  est  de  vaincre 
une  passion  qui  nous  rend  malheureux...  sans  s'aban- 
donner à  des  fureurs  qui  dégradent  l'homme  que  la 
raison  doit  guider.  Je  vous  annonce  franchement  que 
c'est  la  dernière  lettre  que  je  vous  écris,  jusqu'à  ce 
que  je  ne  vous  revoie  pas  dans  votre  patrie,  ou  que 
je  n'apprenne  que  vous  avez  pris  un  parti  raison- 
nable; et  je  n'en  vois  pas  d'autre  pour  vous  que 
d'aller  dans  votre  province,  et  ensuite  à  Versailles, 
où  vous  trouverez  des  amis.  » 

Il  était  alors  à  Dresde,  oii  sa  figure  lui  avait  valu 
d'être  littéralement  «  enlevé  »  par  une  riche  courti- 
sane, et  «  chambré  »  pendant  une  dizaine  de  jours 
dans  le  palais  d'Alcine= 

On  le  logea  dans  un  appartement 
Tout  brillant  d'or  et  meublé  richement, 
Grande  chère  surtout,  et  des  vins  fort  exquis. 
Les  Dieux  ne  sont  pas  mieux  servis... 

Il  s'empressa  d'en  envoyer  la  nouvelle  à  l'un  de  ses 
amis  de  Varsovie,  qui  lui  répondait  aussitôt  :  «  L'aven- 
ture que  vous  avez  eue  pendant  votre  route  est  sin- 
gulière. Elle  ne  m'a  pas  cependant  surpris.  Aimable 
comme  vous  l'êtes,  il  est  naturel  d'imaginer  qu'il  vous 
en  arrive  de  semblables.  »  Ainsi  parlaient  les  nom- 
breux adorateurs  de  la  fiancée  du  roi  de  Gar'n  •!  Mnis 
on  a  quelque  peine  à  «  s'imaginer  »  un  capitaine 

1. 


10  NOUVEAUX    ESSAIS 

d'artillerie  dans  ce  rôle.  Aimé  Martin  l'a  bien  senti 
lui-mùme,  et  fidèle  à  son  rôle  d'iiagiographe,  il  pro- 
teste que  cette  aventure,  «  loin  de  dissiper  la  tristesse 
de  M.  de  Saint-Pierre,  ne  fît  que  le  troubler  davan- 
tage, en  altérant  la  pureté  de  ses  souvenirs  ». 

Autre  affaire  à  Berlin,  d'un  autre  genre,  mais  qui 
n'éclaire  pas  moins  tout  un  côté  du  personnage. 
Quoique  la  guerre  de  Sept  Ans  ne  fasse  que  de  finir, 
il  est  venu  solliciter  de  Frédéric  ce  que  Ion  n'a  pas 
pu  ou  voulu  lui  donner  à  Dresde  :  un  grade  militaire 
cl  des  «  appointements  ».  Un  honnête  homme,  le  con- 
seiller Taubenheim,  s'éprend  de  lui,  l'installe  dans  sa 
demeure,  à  sa  table  de  famille,  l'apprécie  tous  les 
jours  davantage,  essaie  de  se  l'attacher  par  des  liens 
plus  étroits,  et  finalement  lui  offre  la  main  de  sa  fille 
aînée.  C'était  cette  Virginie  qu'il  devait  plus  tard 
immortaliser.  Il  refuse  pourtant,  comme  il  avait 
refusé  la  nièce  du  général  du  Bosquet,  à  Saint-Péters- 
bourg, et  la  belle-sœur  du  journaliste  Mustel,  à  Ams- 
terdam. Quelles  raisons  en  a-t-il?  Je  crains,  hélas! 
que  M.  Maury  ne  soit  tout  près  de  la  vérité  quand  il 
ne  voit  là  que  «  le  dédain  de  la  condition  bourgeoise 
et  l'indifférence  pour  un  ménage  inglorieux,  pour  la 
discipline  des  devoirs  sans  faste  et  des  vertus  sans 
retentissement  ».  Oui,  de  la  princesse  Marie  Miesnik 
à  Virginie  Taubenheim,  la  distance  était  trop  grande, 
la  chute  était  trop  lourde!  L'amour,  dans  l'idée  de 
Bernardin  de  Saint-Pierre,  ne  se  sépare  pas  encore 
de  la  fortune;  il  ne  s'en  distinguera  que  quand  la 


SUR  LA  LITTÉRATURE  CONTEMPORAINE.    H 

sienne  sera  faite;  et  en  attendant,  il  lui  semble  que 
la  dorure  d'un  grand  mariage  déguiserait  aux  yeux 
du  monde  ce  que  le  marché  pourrait  d'abord  en  avoir 
d'un  peu  vil. 

Aussi  bien  n'avait-il  pas  cessé  de  penser  à  sa 
princesse,  et  de  retour  en  France,  nous  le  voyons 
continuer  de  correspondre  avec  elle.  Jamais  femme 
d'ailleurs  ne  donna  de  plus  sages  conseils.  Ne  l'eût- 
elie  dissuadé  que  «  d'embrasser  l'état  ecclésiastique, 
sans  autre  disposition  que  d'y  faire  fortune  »,  il  lui 
en  eût  dû  déjà  quelque  reconnaissance;  —  et  nous 
aussi.  11  semble  encore  que  ce  soit  elle  qui  lui  ait 
doucement  persuadé  de  passer  aux  colonies,  «  où  se 
concluent  les  riches  mariages  »,  disait  un  autre  de 
ses  amis.  El,  d'une  adresse  très  féminine,  elle  conci- 
liait par  là  les  intérêts  de  son  repos  avec  ceux  de 
son  amour-propre,  qui  se  fût  senti  rétrospectivement 
blessé  de  l'indignité  de  «  l'objet  aimé  ».  Mais,  en  lui 
ouvrant  ainsi  des  horizons  nouveaux,  et  comme  en 
l'obligeant  à  compléter  ses  études  de  peintre,  elle 
allait  achever  de  révéler  Bernardin  de  Saint-Pierre 
à  lui-même,  —  et  d'en  faire  l'auteur  de  Paul  et  Vir- 
ginie. 

On  lira  dans  YÉtude  de  M.  Maury  et  dans  le  Ber- 
nardin de  Saint-Pierre  de  M.  Arvède  Barine  la  triste 
histoire  de  son  séjour  à  l'Ile  de  France.  Bernardin  de 
Saint-Pierre  passa  là  quelques-uns  des  pires  moments 
de  son  existence  tourmentée.  Pas  plus  qu'en  Alle- 
magne, en  Pologne  ou  en  Russie,  ses  ambitions  ni 


12  NOUVEAUX     ESSAIS 

son  cœur  n'y  trouvèrent  ce  qu'ils  cherchaient.  Mais  des 
lettres  de  femmes  l'y  consolaient  encore,  et  l'aidaient 
à  supporter  les  ennuis  de  son  exil,  —  si  peut-être 
elles  ne  l'encourageaient  pas  dans  sa  métaphysique. 
Je  songe,  en  écrivant  ceci,  à  une  demoiselle  Girault, 
la  sœur  de  l'un  de  ses  amis,  originale  et  hardie 
personne,  audacieuse  même  en  ses  propos,  dont 
quelques  fragments  de  lettres  donnent  vraiment  à 
regretter  que  M.  Maury,  qui  le  pouvait,  n'en  ait  pas 
publié  davantage. 

«  Je  voudrais  bien,  lui  écrit-elle,  dans  une  lettre 
datée  du  mois  de  juin  1769,  je  voudrais  bien  qu'il  me 
fût  possible  d'admeltre  cette  Providence  que  vous 
supposez  actuellement,  parce  que  vous  en  avez  besoin. 
Mais  je  crains  bien  que  le  malheur  ne  vous  rende 
faible.  Consultez  vos  sens,  les  seuls  auteurs  à  la  fois 
et  les  juges  de  vos  idées.  Quel  témoignage  vous  ren- 
dent-ils de  la  divinité?  Quel  de  l'existence  de  votre 
âme?  En  quel  lieu  fixerez-vous  la  demeure  de  l'un  ou 
de  l'autre?  Ahl  mon  ami,  s'il  y  avait  un  Dieu,  nous 
ne  pourrions  qu'aimer  sa  grandeur,  mais  sans  l'ad- 
mirer ni  la  craindre,  ni  lui  plaire,  ni  l'offenser, 
enchaînés  par  les  lois  éternelles  qui  gouvernent 
l'univers.  Soumis  malgré  vous  aux  impressions  des 
objets  et  aux  modifications  produites  par  toutes  les 
circonstances  de  la  vie,  vous  ne  pouvez  produire  un 
geste,  un  son,  avoir  une  idée  qui  ne  soient  une  suite 
nécessaire  de  cet  enchaînement  et  de  ces  rapports. 
Quelle  peine  ou  quel  prix  pouvez-vous  attendre  pour 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.  13 

des  actions  dont  la  plus  indifférente  n'aura  pas 
dépendu  de  vous!  » 

Voilà  ce  qui  s'appelle  aller  jusqu'au  bout  de  son 
raisonnement!  et,  par  parenthèse,  si  l'on  fait  atten- 
tion qu'il  devait  y  avcàr,  dans  le  Paris  de  1770,  plus 
d'une  demoiselle  Girault,  voilà  qui  explique  bien  des 
choses!  Notez  après  cela,  que,  pour  être  aussi  résolu- 
ment déterministe  que  M.  Taine  lui-même,  cette  fille 
d'esprit  n'en  avait  pas  le  cœur  moins  léger  ni  moins 
gai. 

«  J'ai  peine  à  vous  pardonner  l'ennui  dont  vous  vous 
plaignez,  lui  écrit-elle  une  autre  fois.  Quand  je  me 
porte  bien,  je  ne  connais  pas  cette  maladie,  et  il  me 
semble  qu'avec  autant  d'esprit  et  de  philosophie  que 
vous  en  avez,  n'étant  assujetti  à  la  volonté  de  per- 
sonne, étant  libre  en  un  mot,  vous  devriez  vous  suf- 
fire à  vous-même.  Je  sais  qu'on  regarde  cette  puis- 
sance comme  un  attribut  de  la  divinité...  Si  cela  est, 
apprenez ,  monsieur ,  à  me  respecter  dorénavant 
comme  une  divinité...  Car,  moi  qui  vous  parle,  moi 
qu'on  ne  peut  pas  même  placer  dans  la  classe  des 
gens  médiocres,  eh  bien!  je  l'ai,  cette  puissance  de 
me  suffire  à  moi-même.  » 

Était-il  de  retour  en  France,  et  à  Paris,  quand  il 
lisait  cette  lettre?  Car  elle  ne  porte  point  de  date. 
Nous  apprenons  seulement  par  une  autre  lettre,  datée 
du  1"  août  1771,  que,  toujours  soucieuse  de  contenter 
les  moindres  désirs  de  l'ami  de  son  frère,  mademoi- 
selle Girault  lui  avait  ménagé  dans  les  environs  de 


14  NOUVEAUX    ESSAIS 

Uoueii,  chez  une  darne  Burel,  une  agréable  retraite. 
Bernardin  de  Saint-Pierre  n'en  profila  point.  Curieux 
de  savoir  pourquoi,  M.  Maury  a  de  nouveau  com- 
pulsé les  papiers  de  la  bibliothèque  du  Havre  et  il  y 
a  trouvé  que  tandis  que  mademoiselle  Girault,  battait 
pour  lui  la  Normandie,  le  volage  Bernardin  était 
à  Rennes,  où  il  essayait  de  se  faire  marier  par  une 
autre  de  ses  amies. 

Ce  qui  est  assez  plaisant,  à  ce  propos,  mais  bien 
humain,  c'est  la  vivacité  de  son  irritation  contre  les 
héritières  de  Rennes.  Il  en  a  plusieurs  en  vue,  —  trois 
ou  quatre  à  la  fois,  —  mais  qui  croirait  que  les  mères 
de  ces  demoiselles  «  regardent  sa  bourse  plus  que  sa 
figure  »?  Évidemment  les  grosses  dots  lui  paraissent 
assignées,  par  un  décret  de  la  Providence,  aux 
hommes  de  lettres  pauvres;  et  il  n'admet  pas  que 
l'on  soit  insensible  à  l'honneur  de  son  choix.  Il  ne 
fait  pas  d'ailleurs  attention  que,  n'ayant  pas  même 
encore  publié  son  Vo'/age  à  l'Ile  de  France,  on  ne 
pouvait  guère  soupçonner  à  Rennes  qu'il  y  eût  un 
homme  de  lettres  en  lui.  Faute  de  jeunes  filles,  et 
dégoûté  de  deux  ou  trois  échecs,  il  se  rabattait 
donc  sur  les  veuves,  quand  il  en  fut  préservé  par 
mademoiselle  Girault.  «  Gardez-vous,  lui  écrivit-elle, 
de  croire  ceux  qui  vous  conseillent  d'épouser  une 
veuve  à  si  bon  marché.  Douze  mille  livres  de  rente! 
Une  fille  du  même  prix  vaudrait  mieux  à  tous  égards.  » 
lien  crut  mademoiselle  Girault,  et  revint  à  Paris  jouer 
le  rûle  de  solliciteur. 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.  15 

11  ne  le  jouait  pas,  en  effet,  —  on  le  sait  peut-être,  — 
avec  moins  d'obstination  que  celui  de  soupirant. 
Mais  y  réussissant  moins  bien  encore,  et  ne  recevant 
du  Ministère  que  de  rares  gratifications,  il  se  résolut, 
enfin,  selon  son  mot,  «  à  vivre  du  fruit  de  son  jardin  » 
et,  en  1773,  il  faisait  paraître  son  Voyage  à  llle  de 
France.  L'ouvrage  le  classa  parmi  les  gens  de  lettres, 
lui  ouvrit  le  salon  de  mademoiselle  de  Lespinasse,  et 
l'enrôla  pour  un  moment  dans  la  troupe  des  philo- 
sophes. Si  d'ailleurs  le  succès  n'en  eut  rien  d'écla- 
tant, il  fut  pourtant  plus  qu'honorable,  et  assez 
grand  pour  que  l'auteur  commençât  dès  lors  d'ébau- 
cher ses  Etudes  de  la  nature. 

11  y  travailla  dix  ans,  avec  des  alternatives  d'ardeur 
et  de  lassitude  qu'expliquent  également  son  carac- 
tère, et  la  nouveauté  de  l'entreprise.  Le  vocabulaire 
pittoresque  n'existait  pas,  nous  l'avons  dit,  si  l'on 
veut  bien  ici  se  souvenir  que  ni  les  Confessions  ni  les 
Rêveries  de  Rousseau  n'avaient  encore  paru;  et  d'ail- 
leurs il  s'en  faut,  même  dans  ces  ouvrages,  que  le 
vocabulaire  de  Rousseau,  s'il  a  d'autres  qualités,  ait 
l'étendue,  et,  pour  ainsi  dire,  l'heureuse  technicité  de 
celui  de  Bernardin  de  Saint-Pierre.  Et  puis,  entre  ses 
Études,  quand  il  ne  s'occupait  pas  de  «  coloniser  »  la 
Corse  ou  de  «  conquérir  »  Jersey,  ses  velléités  matri- 
moniales le  reprenaient,  et,  de  nouveau,  d'écrire  à 
quelqu'une  de  ses  confidentes.  Excès  de  travail,  mécon- 
tentement des  hommes,  ou  pour  quelque  autre  cause 
que  ce  soit,  il  semble  aussi  qu'en  ce  temps-là  il  ait 


16  NOUVEAUX    ESSAIS 

côtoyé  tout  près  de  la  folie.  «  Il  avait  pour  l'eau  une 
horreur  qui  ne  lui  permettait  pas  de  passer,  sans 
une  crise  de  nerfs,  sur  la  Seine  ou  devant  le  bassin 
d'une  place  ».  Il  ne  pouvait  non  plus  «  traverser  un 
jardin  public  où  se  trouvaient  plusieurs  personnes 
rassemblées,  sans  les  croire  occupées  à  médire  de 
lui  ».  Un  de  ses  frères  est  mort  fou...  Mais  enfin  les 
Éludes  de  la  nature  parurent  en  1784,  et  cette  fois  le 
succès  passa  son  espérance.  Bernardin  de  Saint- 
Pierre  était  désormais  célèbre,  et  l'aisance  n'allait 
pas  tarder  à  lui  venir  avec  la  célébrité. 

Si  nous  rappelons  après  cela  que  Paul  et  Virginie 
paraissait  quatre  ans  plus  tard,  en  1788,  avec  le  der- 
nier volume  des  Éludes  de  la  nature^  —  dont  l'idylle 
était  comme  une  sorte  d'illustration,  —  nous  aurons 
nommé  les  seuls  ouvrages  de  Bernardin  de  Saint- 
Pierre  qui  soutiennent  encore  la  gloire  de  son  nom. 
A  l'exception  peut-être  de  la  Chaumirre  indienne, 
les  autres  auraient  tous  péri  que  l'auteur  n'y  eût 
rien  perdu.  Il  ne  fera  guère  désormais  que  se  recom- 
mencer pendant  un  quart  de  siècle,  et  les  Harmonies 
de  la  nature  elles-mêmes  ne  seront,  comme  on  l'a 
dit,  qu'une  «  pâle  répétition  àe.'s,  Éludes  ». 

Quelques  lettres  de  femmes  nous  aideront  encore  à 
bien  comprendre  la  nature  du  succès  de  Bernardin 
de  Saint-Pierre,  à  ce  moment  précis  du  siècle. 
Madame  Mesnard,  la  femme  de  l'un  de  ses  amis, 
auquel  même  il  avait  voulu  dédier  ses  Éludes,  lui 
écrit  l'une  des  premières  : 


SUR     LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.  17 

«  J'admire  surtout  deux  passages.  L'un  nous  peint 
la  tourterelle  d'Afrique  avec  sa  teinte  coralière  sur  le 
cou.  Si  vous  reconnaissez  dans  cette  tache  la  livrée 
de  l'amour,  j'ai  reconnu  son  pinceau  dans  la  peinture 
suave  que  vous  en  faites.  L'autre  morceau  nous  offre 
le  spectacle  sublime  du  soleil  se  jouant  dans  les  tro- 
Iiiques,  à  travers  les  nuages  qu'il  colore  de  la  manière 
la  plus  variée  et  la  plus  riche...  Vous  jugez  avec  quel 
intérêt  j'ai  dû  lire  un  morceau  où  vous  enseignez  si 
bien  l'art  de  nuancer  les  couleurs.  Je  voudrais  faire 
mon  profit  de  ces  aimables  leçons,  et  je  ne  crois  pas 
que  l'on  pût  pour  cela  me  taxer  de  coquetterie,  car 
enfin  notre  but  est  de  plaire,  et  ce  but,  selon  vous, 
rentre  dans  le  système  harmonique  de  la  nature.  » 

Une  autre  correspondante,  madame  Boisguilbert, 
lui  écrit,  au  mois  de  novembre  1785  : 

«  Ces  lectures,  —  celles  qu'elle  avait  faites  des 
«  philosophes  »  ou  des  «  encyclopédistes  »,  —  lais- 
saient mon  cojur  vide,  en  contentant  mon  esprit.  Je 
voyais  l'histoire  de  la  nature  et  n'entendais  point 
parler  de  son  auteur.  Votre  ouvrage,  monsieur,  bien 
différent,  ne  cherche,  en  nous  éclairant,  qu'à  aug- 
menter notre  reconnaissance  envers  lui  ;  vous  y  faites 
rentrer  l'homme  dans  ses  droits,  dont  on  cherche  à 
le  faire  déchoir,  en  voulant  lui  persuader  que  c'est  un 
orgueil  insensé  à  lui  de  croire  qu'il  est  entré  pour 
quelque  chose  dans  les  vues  du  Créateur.  »  Et  dans 
une  autre  lettre,  oii  elle  s'étonne  de  l'intérêt  tout 
inattendu  qu'elle  se  sent  prendre   à  la   botanique  : 


18  NOUVEAUX    ESSAIS 

«  Celte  science,  lui  dit-elle,  dont  tous  les  noms  sont 
tirés  de  deux  langues  que  je  n'entends  point,  ne 
m'offrait  que  des  mots  sans  idées,  ne  se  gi-avait  point 
dans  ma  mémoire.  Vous  la  présentez  sous  un  aspect 
bien  plus  intéressant,  et  elle  redeviendra,  je  n'en 
doute  pas,  une  de  mes  plus  douces  occiipalions '.  » 

L'originalité  des  Etudes  de  la  nature  est  bien  indi- 
quée là.  Si  le  charme  de  style  en  est  délicatement  senti 
dans  le  dernier  de  ces  deux  passages,  l'idée  maîtresse 
n'en  est  pas  moins  heureusement  saisie  dans  le  pre- 
mier. Avec  son  idée  de  la  Providence,  Bernardin  de 
Saint-Pierre,  venant  après  Voltaire  et  V Encyclopédie, 
a  essayé ,  avant  Chateaubriand ,  de  réconcilier  la 
«  nature  »,  non  pas  peut-être  avec  le  «  christia- 
nisme »  encore,  mais  avec  un  Dieu  dont  la  philoso- 
phie de  son  siècle  avait  étrangement  appauvri  la  subs- 
tance. Il  réintégrait  dans  la  pensée  de  son  temps  la 
notion  de  la  personnalité  divine.  Flatté  d'être  si  bien 
compris,  il  entretint  donc  avec  madame  Boisguilbert 
une  assez  longue  correspondance,  qui  semble  de  sa 
partavoir  changé  promptement  de  caractère,  et,  d'un 
commerce  épistolaire  de  félicitations  réciproques, 
être  devenue  bientôt  le  courrier  de  ses  confidences. 
La  galanterie  aussi  s'en  mêle,  et  les  velléités  amou- 
reuses reparaissent.  Il  faut  que  madame  Boisguilbert 
fasse  pour  lui  son  portrait  :  «  Je  suis  grande,  et, 
comme  vous  paraissiez  le  croire,  une  blonde  aux  yeux 

1.  Comparez  dans  les  Mémoires  de  Larevcillère-Lépeaux  un 
passage  analogue. 


SUR    LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.  19 

bleus...  Je  ne  suis  nullement  jolie...  Le  soleil  a  bruni 
mon  teint,  et  en  outre  j'ai  eu  quatre  enfants...  »  Mais 
elle  lui  parle  d'une  de  ses  nièces.  Comment  est-elle 
faite?  demande  aussitôt  Bernardin;  et,  les  renseigne- 
ments ne  se  trouvant  pas  favorables,  peu  s'en  faut  qu'il 
ne  se  fâche  brutalement  avec  sa  correspondante.  «  Je 
ne  doute  pas  qu'une  amitié  intime  ne  charmât  mes 
peines,  —  répond-il  à  la  proposition  que  lui  fait 
madame  Buisguilbert  de  venir  passer  quelque  temps 
auprès  d'elle,  à  Pinterville,  pour  s'y  soigner,  —  mais 
les  affections  exquises  que  j'ai  éprouvées  me  rendent 
les  communes  indifférentes.  » 

Naturellement,  Paul  et  Virginie  ne  pouvait  qu'aug- 
menter encore  la  ferveur,  et  on  pourrait  presque  dire 
la  [liété  de  ses  admiratrices.  Les  jeunes  filles  viennent 
à  lui,  mademoiselle  Bauda  de  Talhouet,  mademoi- 
selle Lucette  Chapelle,  mademoiselle  Audoin  de 
Pompéry,  mademoiselle  de  Constant,  mademoiselle 
de  Kéralio,  mademoiselle  Pinabel;  elles  lui  proposent 
le  mariage;  et  c'est  lui  toujours,  dans  cette  revue  de 
partis  qui  s'offrent  à  lui,  c'est  lui  qui  gronde,  et  qui 
gourmande,  et  qui  se  plaint,  et  qui  blesse. 

«  Isabelle  m'a  demandé  du  café  pour  mardi  der- 
nier, écrit-il  à  l'une  d'elles.  Je  Tai  attendue  toute  la 
matinée,  et  elle  n'est  point  venue.  Elle  devait  au 
moins  m'écrire,  et  elle  ne  m'a  pas  écrit.  J'ai  été  bien 
surpris  d'entendre  Isabelle  se  féliciter  de  ce  qu'on 
l'avait  trouvée  ressemblante  à  la  duchesse  de 
Kingston...    Isabelle,  je    vous   dois    la  vérité,   non 


20  NOUVEAUX    ESSAIS 

désormais  pour  mon  bonheur,  mais  pour  le  vôtre. 
Vous  aimez  le  monde,  qui  s'amuse  de  tout  et  qui 
n'aime  rien.  Quand  on  veut  plaire  à  tout  le  monde, 
on  ne  captive  personne,  et  le  bonheur  d'une  fille  est 
d'avoir  un  mari...  Je  vous  dois  la  vérité  parce  que 
vous  l'avez  demandée  et  que  je  vous  crois  capable  de 
l'entendre,  parce  que  vous  êtes  naïve,  que  vous  avez 
désiré  mon  amitié,  et  que  ma  sincérité  en  est  la  plus 
grande  preuve...  Je  ne  fais  plus  de  vœux  pour  mon 
bonheur,  mais  j'en  ferai  toujours  pour  celui  des  amies 
sensibles  qui  me  témoignent  de  la  confiance.  »  Pauvre 
Isabelle! 

Moins  à  plaindre,  cependant,  —  puisqu'elle  ne 
l'épousa  pas,  —  que  Félicité  Didot,  sur  laquelle 
enfin  il  détermina  son  choix,  non  sans  s'être  fait 
étrangement  prier.  Elle  avait  dix-sept  ans,  et  il  en 
avait  cinquante-cinq;  on  était  en  pleine  Terreur; 
mais  il  n'en  poursuivait  pas  moins  son  amoureuse 
idylle  ;  et  c'était  Virginie  qui  craignait  de  ne  pas 
assez  plaire  à  ce  vieux  Domingo.  «  Jour  heureux 
pour  Félicité  »,  écrivait-elle  naïvement  au  bas  d'une 
lettre  du  22  août  1792,  où  son  fiancé  lui  demandait 
«  de  bannir  de  ses  lettres  l'expression  froide  de 
Monsieur!  »  Et  il  avait  beau  se  faire  un  rêve  de 
ménage  où,  tandis  qu'il  remplacerait  Buffon  à  l'in- 
tendance du  Jardin  des  plantes,  sa  femme  serait 
installée  dans  une  île,  du  côté  d'Essonnes,  «  avec  une 
vache,  des  poules,  et  Madelon  qui  s'entend  à  mer- 
veille à  les  élever  »  ;  il  a  beau  lui  proposer  de  n'être 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.         21 

son  mari  que  pour  elle  et  les  siens  «  sans  que  per- 
sonne en  sache  rien  à  Paris  »  ;  il  a  beau,  pour  l'amener 
à  penser  sur  ce  point  comme  lui,  se  démasquer  sans 
plus  de  façons,  et  lui  dire  que  «  si  tout  le  monde 
trouve  tout  simple  qu'un  homme  âgé  ait  une  jeune 
maîtresse,  tout  le  monde  le  blâmerait  d'épouser  une 
jeune  femme  «.Rien  n'y  fait!  A  peine  si  la  jeune  fille, 
de  loin  en  loin,  laisse  échapper  une  plainte  discrète, 
mais  amoureuse  encore.  C'est  elle  qui  est  aveugle; 
elle  qui  consent  à  se  marier  en  cachette,  —  octo- 
bre 1793;  — elle  enfin  qui  ne  voit  dans  l'époux  que 
le  grand  homme,  et  à  l'époque  de  leur  union,  je  ne 
sais  si  l'on  ne  pourrait  dire  le  gentilhomme,  dont  la 
fille  des  Didot  semble  vraiment  trop  heureuse  d'ac- 
cepter l'aristocratique  alliance. 

Les  lettres  de  Félicité  Didot  ont  été  imprimées,  en 
18^6,  par  Aimé  Martin,  dans  la  Correspondance  de 
Bernardin  de  Saint-Pierre.  Il  en  manquait  pourtant 
quelques-unes  à  la  collection,  et  Aimé  Martin,  selon 
l'usage  des  anciens  éditeurs,  ne  s'était  pas  fait  scru- 
pule d'en  «  arranger  »  quelques  autres.  Grâce  à 
l'ubligeance  de  M.  Gélis-Didot,  M.  Maury  a  pu  réta- 
blir le  texte  authentique  des  dernières,  et  nous  en 
faire  connaître  un  bon  nombre  d'inédites.  Félicité  ne 
fut  pas  heureuse.  Pour  complaire  à  son  vieil  époux, 
il  lui  avait  fallu  se  confiner  dans  son  «  île  »,  où  les 
soins  de  la  cuisine  et  du  ménage  remplaçaient  désor- 
mais le  mouvement  affairé,  les  causeries,  les  fréquen- 
tations habituelles   du    magasin   de   son  père.  Elle 


22  NOUVEAUX    ESSAIS 

tomba  malade.  Son  mari  lui  conseilla  de  «  mellrc 
toute  sa  confiance  en  Dieu  »,  —  «  11  est  le  grand 
médecin  de  la  vie,  lui  disait-il  encore,  puisque  c'est 
lui  qui  nous  la  donne.  »  Félicité  le  savait  sans  doute, 
mais  elle  eût  bien  aimé  que  son  mari  feignît  au  moins 
d'aider  Dieu.  Il  n'en  avait  pas  le  temps.  Il  continuait 
de  solliciter  les  faveurs  du  Directoire,  comme  autre- 
fois il  avait  fait  celles  de  l'ancien  régime.  Il  deman- 
dait que  la  République  achetât  pour  lui  le  papier 
nécessaire  à  l'impression  de  ses  Harmonies.  11  pro- 
posait d'entreprendre  une  tournée  scientifique  en 
France  pour  y  vérifier  «  les  correspondances  »  indi- 
quées dans  ses  Études.  Ou  bien  encore  il  voulait 
qu'on  le  chargeât  de  parcourir  le  pays  «  à  la  recherche 
des  talents  et  des  vertus  précoces  ».  Félicité,  dans  sa 
solitude,  continuait  de  mourir  lentement.  Elle  s'étei- 
gnit enfin,  dans  les  premiers  mois  de  l'an  VIII,  vic- 
time peut-être  de  ses  désillusions  autant  que  de  la 
phtisie,  et  laissant  deux  enfants  en  bas  âge,  une  fille 
et  un  garçon.  Ai-je  besoin  de  dire  que  le  garçon  s'ap- 
pelait Paul,  et  la  fille  Virginie  ? 

Elle  n'eût  pas  plus  tôt  disparu  que  le  séjour  de  son 
île  devint  insupportable  à  Bernardin  de  Saint-Pierre  : 
«  Les  vergers  qu'il  avait  plantés,  cette  petite  rivière 
qui  les  environnait  de  ses  eaux  limpides,  ces  iles 
collatérales  couvertes  de  grands  saules  et  d'aulnes 
touffus,  —  raconte  Aimé  Martin,  —  tout  ce  qu'il  avait 
aimé  autrefois  faisait  alors  couler  ses  larmes  en  lu' 
rappelant  celle  qu'il  avait  perdue.  »  Il  revint  donc  à 


SUR  LA  LITTÉRATURE  CONTEMPORAINE.    23 

Paris,  et  à  soixante-trois  ans  sonnés,  plus  avide  que 
jamais  d'hommages  féminins,  il  fit  sa  principale 
distraction  de  fréquenter  un  pensionnat  de  demoi- 
selles. «  Environné  de  jeunes  personnes,  M.  de  Saint- 
Pierre  se  plaisait  à  les  suivre  dans  leurs  promenades 
champêtres,  et  quelquefois  il  leur  dictait  de  petits 
sujets  de  composition  qu'il  revoyait  avec  intérêt.  » 
L'une  de  ces  jeunes  personnes,  mademoiselle  Désirée 
de  Pelleporc,  fit  une  vive  impression  sur  ce  cœur 
toujours  jeune,  trop  jeune  même;  et  six  mois  n'étaient 
pas  encore  écoulés  depuis  la  mort  de  Félicité  qu'il 
volait  à  de  nouvelles  amours.  Mademoiselle  de 
Pelleporc  avait  dix-huit  ou  dix-neuf  ans. 

Il  y  a  quelque  chose  de  pénible  à  voir,  dans  les 
lettres  inédites  de  Bernardin  de  Saint-Pierre,  com- 
ment il  s'y  prit  et  de  quels  moyens  il  usa  pour 
circonvenir  mademoiselle  de  Pelleporc.  Ce  qui  n'est 
guère  moins  grave,  c'est  la  naïve  impudeur  des 
déclarations  qu'il  lui  adresse  :  «  Ne  voudriez-vous 
être  que  la  gouvernante  de  mes  enfants?  Cette  àme 
qui  a  pénétré  dans  la  mienne  par  ses  sentiments? 
Etes-vous  plus  sage  que  la  nature  et  plus  sublime 
que  celui  qui  en  a  établi  les  lois?  Oh!  ma  tendre 
Désirée,  il  m'est  impossible  de  vous  aimer  à  demi.  » 
Une  autre  lettre,  datée  de  l'Institut,  est  curieuse 
encore,  et  on  est  tenté  de  se  demander,  sans  avoir 
d'ailleurs  autrement  de  goût  pour  la  statistique,  si 
c'est  à  en  écrire  de  semblables  que  s'emploient  de  nos 
jours  les  séances  des  Académies  : 


24  NOUVEAUX    ESSAIS 

«  J'écris  ce  peu  de  lignes  encore  dans  notre  séance, 
au  milieu  des  distractions.  D'un  autre  côté,  votre 
charmante  image  m'en  donne  jour  et  nuit.  Mon  amour 
pour  vous  croît  de  nuit  en  nuit.  Votre  personne 
l'augmentera;  sous  combien  de  rapports  vous  me 
serez  chère!  Je  développe  en  vous,  chaque  fois  que  je 
vous  vois,  de  nouvelles  grâces  et  de  nouvelles  vertus. 
Oh!  ma  bonne  amie,  comment  pouvez-vous  craindre 
que  je  vous  sois  infidèle?  Vous  serez  jalouse,  dites- 
vous.  Mais  ce  serait  à  moi  de  l'être.  Oh!  ne  donnez  à 
personne,  ni  des  regards,  ni  des  baisers  semblables 
à  ceux  qui  troublent  mon  repos.  Ce  sont  des  sceaux 
d'amour.  Vous  l'avez  fixé  pour  jamais  dans  mon 
cœur.  Je  ne  serai  tout  à  fait  heureux,  ma  chère  amie, 
que  quand  tu  seras  en  ma  possession.  Je  m'en  vais 
hâter  l'heureux  moment.  » 

Le  mariage  eut  lieu  dans  le  courant  de  brumaire 
an  XI,  et  une  vie  nouvelle  commença  de  ce  jour  pour 
Bernardin  de  Saint-Pierre.  Plus  aimée  qu'aimante, 
peut-on  dire  avec  M.  Maury  que  Désirée  de  Pelleporc 
vengea  Félicité  Didot?  En  tout  cas,  ce  fut  d'une 
manière  que  son  vieil  époux  trouva  singulièrement 
douce,  et  le  barbon  adora  son  servage.  Même  il  fît 
les  «  commissions  »  à  son  tour,  et  de  Paris  à  Éragny, 
où  il  s'était  fixé,  couleurs  et  pinceaux,  parfumerie, 
bibelots,  ce  fut  lui  qui  rapporta  les  mille  futilités  de 
femme  dont  la  seconde  madame  Bernardin  de  Saint- 
Pierre,  plus  exigeante  que  la  première,  entendait 
bien  ne  pas   se   passer;  —  et  elle  avait  raison!  Il 


SLlï     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.         25 

l'appelait  aussi  son  «  pigeon  »,  et  sa  «  colombe  »,  et 
ses  «  amours  »,  et  ses  «  délices  »,  et  son  «  joli  mois 
de  mai  ».  C'est  qu'elle  avait  à  ses  yeux  deux  grands 
avantages  sur  Félicité  Didot  :  le  premier,  d'être 
presque  née,  comme  l'on  disait  encore  ;  et  le  second, 
que  la  fortune  était  entrée  avec  elle  dans  la  maison 
de  Bernardin.  Non  qu'elle  fût  riche!  et  au  contraire, 
démentant  ce  jour-là  les  principes  de  toute  sa  vie,  son 
mari  l'avait  épousée  sans  dot.  Mais  la  «  Providence  » 
avait  voulu  que  les  «  bienfaits  »  du  consulat  et  de 
l'empire  coïncidassent  avec  leur  union,  —  deux  mille 
quatre  cents  francs  de  pension  d'un  côté,  sur  les  fonds 
de  l'Intérieur;  six  mille  francs  d'un  autre  ;  deux  mille 
francs  d'un  troisième,  sur  le  Journal  de  l'empire ,•  trois 
mille  quatre  cents  francs  encore  sur  le  grand-livre; 
Paul  au  lycée  Napoléon,  Virginie  à  Écouen,  etc.,  etc.  — 
et  l'imagination  du  vieillard,  toujours  romanesque,  lui 
montrait  dans  sa  jeune  femme  une  bénédiction  comme 
envoyée  d'en  haut  pour  le  consoler  de  ses  misères 
passées.  Assurément  ce  sont  là  des  sentiments  trop 
nobles  pour  que  nous  osions  les  railler;  et  puisque, 
après  tout,  quand  le  vieux  homme  expira,  le  21  jan- 
vier 1814,  on  peut  dire  que  ce  fut  de  bonheur,  il  y 
aurait  du  mauvais  goût,  de  l'indiscrétion,  ou  de  l'im- 
pudeur même  à  plaisanter  trop  vivement  sur  son 
second  mariage. 

Devenue  veuve,  on  sait  sans  doute  que  madame  de 
Saint-Pierre  épousa  en  secondes  noces  Aimé  Martin, 
le  fidèle  secrétaire   et  le  pieux  biographe  de   Ber- 

2 


26  NOUVEAUX     ESSAIS 

nardin,  La  remarque  en  serait  superflue,  s'il  n'y 
fallait  voir  l'origine  des  travaux  mêmes  d(int  nous 
venons  de  parler,  leur  justification,  pour  ainsi  dire, 
et  la  raison  enfin  que  nous  avons  eue  de  n'en  retenir 
ici  que  le  côté  anecdotique. 

Car  nous  n'aimons  pas  beaucoup,  en  général,  ces 
incursions,  —  presque  toujours  et  nécessairement  un 
peu  hostiles,  —  dans  la  vie  privée  d'un  grand  artiste, 
mais  c'est  à  une  condition,  qui  est  que  l'on  connaisse 
au  moins,  avec  quelque  précision,  les  lignes  essen- 
tielles de  sa  biographie.  Il  faut  aussi  que  ses  admira- 
teurs ne  l'aient  point  défiguré,  comme  si  par  exemple 
on  transformait  Montaigne  en  un  stoïcien,  ou  Rabelais 
en  une  espèce  d'ivrogne 

Qui,  parmi  les  écuelles  grasses 
Sans  nulle  honte  se  touillant, 
Allait  dans  le  vin  barbouillant 
Comme  une  grenouille  en  la  fange. 

Et  quand  ce  n'est  point  la  légende,  —  laquelle  peut 
avoir  quelquefois  ses  raisons;  —  quand  ce  n'est  point 
quelque  admirateur  désintéressé;  quand  c'est  le 
secrétaire  et  le  successeur  d'un  grand  écrivain  qui  l'a 
ainsi  métamorphosé,  comme  Aimé  Martin  l'a  fait  pour 
Bernardin  de  Saint-Pierre,  quand  c'est  le  mari  de 
sa  veuve,  alors  il  y  faut  bien  regarder  de  plus  près. 
C'est  ce  que  M.  de  Lescure  avait  fait  trop  négligem- 
ment dans  son  Bernardin  de  Saint-Pierre;  c'est  ce 
que  M.  Arvède  Barine  a  commencé  de  faire  dans  le 
sien;  c'est  enfin  ce  que  M.  Fernand  Maury  a  fait  dans 


SUR  LA  LITTÉRATURE  CONTEMPORAINE.    27 

son  Étude,  avec  autant  d'impartialité  que  d'abon- 
dance, —  et  c'est  ce  que  nous  avons  essayé  de  faire 
surtout  d'après  lui.  Il  n'y  a  pas  de  loi  si  générale 
qu'elle  ne  souffre  des  exceptions,  ou,  pour  mieux 
dire  que  quelque  autre  loi  ne  limite. 

Je  ne  crois  pas,  d'ailleurs,  que  cette  connaissance 
plus  précise  de  la  vie  de  Bernardin  de  Saint-Pierre 
soit  tout  à  fait  inutile  pour  comprendre  et  mieux 
expliquer  la  nature  de  son  talent.  De  qui  donc  a-t-on 
dit  que  l'on  goûtait  à  le  lire  une  «  volupté  »  à,  laquelle 
il  semblait  que  les  sens  mêmes  fussent  intéressés? 
C'est  de  Massillon,  si  j'ai  bonne  mémoire;  mais  on 
en  peut  dire  autant  de  Bernardin  de  Saint-Pierre;  et 
dans  ses  Éludes  de  la  nature,  sous  la  sentimentalité 
de  sa  manière,  qui  va  quelquefois  jusqu'à  la  fadeur, 
il  y  a  toujours  quelque  chose  de  vif,  de  pénétrant,  et 
presque  de  passionné.  En  d'autres  termes  encore,  il 
est  dans  l'histoire  de  notre  littérature  un  des  premiers 
auteurs  de  cette  confusion  qui  consiste  à  mêler 
aujourd'hui  presque  universellement  l'adoration  de 
la  femme  au  sentiment  de  la  nature  et  à  l'idée  de  la 
beauté. 

Vous  rappelez-vous  ces  lignes  du  Préambule  de 
Paul  et  Virginie'^.  Il  vient  d'expliquer  à  sa  manière 
les  origines  de  la  civilisation,  et  de  célébrer  en  termes 
émus  le  «  vertueux  Penn  »,  le  «  divin  Fénelon  », 
«  l'éloquent  Jean-Jacques  »,  quand  il  change  brus- 
quement de  thème,  et  il  s'écrie  : 

«  Mais  les  femmes  ont  contribué  plus  que  les  philo- 


28  NOUVEAUX    ESSAIS 

sophes  à  former  et  à  réformer  les  nations.  Elles  ne 
pâlirent  point,  les  nuits,  à  composer  de  longs  traités 
de  morale;  elles  ne  montèrent  point  dans  les  tribunes 
pour  faire  tonner  les  lois.  Ce  fut  dans  leurs  bras  que 
les  hommes  goûtèrent  le  bonheur  d'être  tour  à  tour, 
dans  le  cercle  de  la  vie,  enfants  heureux,  amants 
fidèles,  époux  constants,  pères  vertueux... 

»  Ce  fut  autour  d'elles  que  dans  l'origine  les  hommes 
errants  se  rassemblèrent  et  se  fixèrent... 

»  Non  seulement  les  femmes  réunissent  les  hommes 
entre  eux  par  les  liens  de  la  nature,  mais  encore  par 
ceux  de  la  société.  Remplies  pour  eux  des  affections 
les  plus  tendres,  elles  les  unissent  à  celles  de  la  divi- 
nité, qui  en  est  la  source... 

»  0  femmes,  c'est  par  votre  sensibilité  que  vous 
enchaînez  les  ambitions  des  hommes... 

»  Vous  êtes  les  fleurs  de  la  vie.  C'est  dans  votre 
sein  que  la  nature  verse  les  générations  et  les  pre- 
mières affections  qui  les  font  éclore... 

»  Vous  êtes  les  reines  de  notre  opinion  et  de  notre 
ordre  moral...  Vous  avez  perfectionné  nos  goûts... 
Vous  êtes  les  juges  nés  de  tout  ce  qui  est  décent,  gra- 
cieux, bon,  juste,  héroïque...  C'est  par  vos  souvenirs 
que  nos  soldats  s'animent  à  la  défense  de  la  patrie... 
Vous  avez  inspiré  et  formé  nos  plus  grands  poètes  et 
nos  plus  grands  orateurs...  A  xos  regards  modestes 
le  sophiste  audacieux  se  trouble,  le  fanatique  sent 
qu'il  est  homme,  et  l'athée  qu'il  existe  un  Dieu...  » 

Ce  n'est  pas  aujourd'hui  le  temps   d'insister  sur 


SUR    LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.         29 

cette  indication,  et  nous  nous  contentons  «Je  l'avoir 
donnée.  Les  suites  en  ont  été  presque  infinies  dans  le 
siècle  où  nous  sommes,  et  les  poètes  f»a  les  peintres 
de  l'amour  y  ont  gagné  d'être  supérieurs  peut-être  à 
tous  ceux  qui  les  avaient  précédés  dans  Tiiistoire. 
Mais  on  comprendra  sans  peine  que  si  Bernardin  de 
Saint-Pierre,  — je  veux  dire  l'auteur  de  Paul  et  Virginie 
et  des  Etudes  de  la  nature,  —  est  aux  origines  de  cet 
état  d'esprit,  il  ne  soit  pas  indifférent  de  savoir  quel 
homme  il  fut  lui-même;  les  raisons  personnelles  qu'il 
eut  de  se  louer  des  femmes;  et  quelle  fut  ainsi  la  liaison 
nécessaire  de  son  œuvre  avec  sa  vie. 


i"  octobre  1S92. 


LAMENNAIS 


11  y  a  des  écrivains  dont  les  œuvres  suffisent  d'abord 
à  expliquer  la  réputation  :  tel,  par  exemple,  l'auteur 
des  Soi?xes  de  Saint-Pétersbourg  ;  ou  tel  encore,  dans 
un  genre  assez  différent,  l'auteur  de  la.  Pétition  pour 
les  villageois  quon  empêche  de  danser.  Leur  marque 
se  connaît  ou  se  reconnaît  entre  mille.  On  peut  d'ail- 
leurs les  aimer  ou  ne  les  aimer  pas;  nos  goûts  et  nos 
idées  peuvent  différer  des  leurs;  celui-ci,  Joseph  de 
Maistre,  abuse  un  peu  du  droit  qu'on  a  de  mettre 
«  de  l'impertinence  dans  de  certains  ouvrages,  comme 
du  poivre  dans  les  ragoûts  »;  et  l'autre,  Paul-Louis 
Courier,  le  faux  «  vigneron  de  la  Ghavonnière  »,  avec 
tout  son  esprit,  est  trop  déloyal  dans  la  polémique. 
Mais  ce  n'est  pas  le  point;  et  le  fait  est  qu'il  demeure 
d'eux,  non  seulement  des.  mots  ou  des  traits,  mais 


1.  I.  Lamennais,  étude  d'histoire  politique  et  religieuse,  par 
M.  E.  Spullur.  Paris,  1892;  Hachette. —  II.  Lamennais,  d'après 
des  documenls  inédits,  par  M.  A.  Roussel,  de  l'Oratoire  de 
Rennes,  1892;  Caillière. 


32  NOUVEAUX     ESSAIS 

des  pages  entières  comme  gravées  dans  les  mémoires. 
Quelque  sujet  qu'ils  aient  traité,  la  manière  n'en  a 
jamais  appartenu  qu'à  eux.  Ils  sont  originaux,  enfin; 
et  pour  écrire  comme  eux,  ce  ne  serait  pas  assez 
d'être  de  leur  famille,  il  faudrait  être  eux-mêmes. 

Il  n'en  est  pas  ainsi  de  Lamennais.  Assurément  son 
œuvre  abonde  en  belles  pages,  et  si  nous  en  vou- 
lions citer,  nous  n'aurions,  comme  on  dit,  que  l'em- 
barras du  cboix.  Il  y  en  a  d'éloquentes  dans  VFssai 
sur  r Indifférence',  il  y  en  a  dans  les  Affaires  de  Borne; 
il  y  en  a  dans  les  Paroles  d'un  crotjanl;  il  y  en  a  de 
moins  connues,  de  moins  vantées,  mais  non  pas  de 
moins  belles  peut-être  dans  VFsquisse  d'une  philoso- 
phie, sur  l'art  en  général,  et  sur  la  musique  en  par- 
ticulier, sur  la  cloche,  par  exemple,  ou  sur  l'orgue. 
Justesse  et  clarté,  force  et  précision,  ampleur  de  la 
phrase, mouvement, véhémence, le  style  deLamennais 
a  toutes  les  qualités  d'un  grand  style,  et  cependant... 
je  ne  sais  pourquoi  ni  comment  toutes  ces  qualités 
ont  en  lui  quelque  chose  d'anonyme  et  d'imper- 
sonnel. Allons  plus  loin;  il  a  une  manière,  et  même, 
comme  dans  les  Paroles  d\in  croijanl,  une  manière 
dont  on  peut  aisément  démêler  l'artifice;  et  cepen- 
dant... sa  prose,  en  vérité,  n'est  pas  signée.  On  ne  dit 
pas  en  le  lisant  :  «  Voilà  du  Lamennais  »,  comme  on 
dit  :  «  Voilà  du  Joseph  de  Maislre  »  ou  :  «  Voilà  du 
Courier  ».  C'est  un  grand  écrivain,  très  éloquent, 
très  entraînant,  dont  les  plus  belles  pages  n'ont  rien 
qui  soit  exclusivement  de  lui. 


SUR   LA   litti':ratl"RE    contemporaine.       33 

On  ne  peut  s'empêcher  de  faire  une  autre  observa- 
tion. L'auteur  de  l'Essai  sur  V Indifférence  n'a  rien  eu 
d'un  «  moraliste  »,  au  sens  du  moins  où  l'on  entend 
ce  mot  quand  on  songe  aux  Essais  de  M.  Nicole,  par 
exemple,  ou  aux  Sermons  de  Bourdaloue.  Il  a  connu 
l'homme  en  général,  mais  non  pas  les  hommes  en 
particulier.  A  cet  égard,  comparez  encore,  —  dans 
l'accomplissement  d'un  dessein  presque  analogue,  — 
la  pauvreté  psychologique  de  son  premier  volume  à  la 
richesse  des  Pensées  de  Pascal.  Est-ce  que  peut-être, 
pour  observer  le  monde,  il  en  a  toujours  vécu  trop 
éloigné?  Mais,  d'un  autre  côté,  trop  solitaire  et  trop 
orgueilleux,  il  semble  avoir  été  toujours  incapable 
aussi  de  ces  retours  sur  soi,  qui  nous  permettent  par- 
fois de  lire,  dans  la  contemplation  de  notre  propre 
misère,  un  peu  du  secret  de  l'humanité. 

Et  l'appellerons-nous  seulement  un  «  penseur  »? 
C'est  un  titre  au  moins  qu'Edmond  Scherer,  dans  une 
très  belle  Etude,  lui  a  jadis  durement  contesté. 
M.  Ravaisson,  dans  son  mémorable  /{apport  sur  la 
philosophie  en  France  au  xix^  siècle,  et  M.  Paul 
Janet,  dans  un  bon  livre  sur  la  Philosophie  de  Lamen- 
nais, se  sont  montrés  moins  sévères.  Si  cependant 
Lamennais,  plus  heureux  dans  l'art  de  renouveler 
telle  ou  telle  partie  de  l'apologétique  ou  de  la  phi- 
losophie, que  dans  l'art  d'édifier  un  système,  —  ce 
qui  est  assez  grave  quand  on  en  a  prétendu  cons- 
truire deux,  —  s'est  lui-même  un  peu  égaré  dans 
l'argumentation   du    premier    de    ses   deux    grands 


34  NOUVEAUX    ESSAIS 

ouvrages  et  n'a  pas  très  habilement  ni  très  soli- 
dement ordonné  le  second,  nous  serons  de  l'avis 
d'Edmond  Scherer.  Quelque  chose  encore  lui  a 
manqué  de  ce  côté.  «  Il  ne  s'est  pas  rendu  compte  à 
lui-même  de  ce  qu'il  voulait  établir  ».  Et  si  j'ajoute 
qu'en  fait  d'idées  «  pures  »,  pour  ainsi  parler,  on  n'en 
voit  pas  de  vraiment  féconde,  ni  surtout  de  vraiment 
nouvelle,  dont  on  puisse  faire  honneur  à  Lamennais, 
quelle  est  donc  cette  espèce  d'énigme?  et  qu'y  a-t-il 
en  lui  qui  justifie  sa  réputation? 

Car  elle  est  grande,  et  elle  est  méritée.  Quand  on 
en  aura  vu  décroître  et  s'évanouir  de  plus  éclatantes 
peut-être,  la  sienne  continuera  de  durer.  Il  sera  tou- 
jours l'un  des  grands  noms  du  siècle.  A  quel  titre  et 
pour  quelles  raisons,  c'est  ce  que  je  voudrais  essayer 
de  dire  très  rapidement.  J'aurai  d'ailleurs,  pour 
m'y  aider,  la  consciencieuse  Étude  de  M.  Spuller, 
et  deux  volumes  récemment  publics  par  M.  Alfred 
Roussel,  de  l'Oratoire  de  Rennes,  Composés  d'après 
les  papiers  du  «  dernier  survivant  des  disciples  de 
Lamennais  »,  —  le  chanoine  Houet,  supérieur  de 
l'Oratoire  de  Rennes,  mort  il  n'y  a  pas  encore  tout 
à  fait  trois  ans,  —  les  deux  volumes  de  M.  Roussel 
sont  riches  de  détails  et  de  «  documents  inédits  ». 
S'il  ne  s'en  dégage  pas  un  nouveau  Lamennais,  ils 
peuvent  pourtant  servir  à  préciser  quelques  traits 
de  sa  physionomie.  Quant  à  M.  Spuller,  ce  qu'il 
a  sans  doute  le  mieux  vu,  l'un  des  premiers,  c'est 
que  jamais  les  idées  de  Lamennais  n'ont  été  plus 


SUR     LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.  35 

«  vivantes  »,  que  depuis  qu'il  est  mort.  El  j'en  suis 
bien  heureux,  si  c'est  un  nouvel  exemple  et  une 
preuve  nouvelle  pour  moi,  que  l'histoire,  assuré- 
ment, s'éclaire  beaucoup  de  la  lumière  du  passé, 
mais  bien  plus  encore  peut-être  des  clartés  que  pro- 
jettent en  tout  temps  sur  elle  les  leçons  du  présent. 
En  se  plaçant  à  ce  point  de  vue,  l'énigme  se  dé- 
brouille, et  ce  qu'on  ne  discernait  pas,  —  ce  qu'on 
ne  pouvait  pas  discerner  aux  environs  de  1860,  — 
nous  commençons,  nous,  à  l'entrevoir. 

L'influence  de  Lamennais  s'est  surtout  fait  sentir 
comme  qui  dirait  aux  confins  de  l'action  et  de  l'idée, 
dans  cette  région  intermédiaire  où  l'abstrait  et  le 
concret  se  mêlent,  dans  ce  domaine  mal  délimité  où 
les  idées,  descendues  des  hauteurs,  se  transforment 
en  moyens  d'action.  C'est  ce  qui  la  distingue  assez 
profondément  de  l'influence  de  Bonald,  ou  de  celle 
de  Joseph  de  Maistre,  sans  compter  qu'étant  de  1817, 
le  premier  volume  de  VE%sai  sur  V Indifférence  a  donc 
précédé  les  lîecherclies  philosophiques,  qui  sont  de 
1818,  et  le  livre  du  Pape,  qui  n'a  paru  qu'en  1819. 
Bonald  ou  de  Maistre  sont  encore  des  philosophes,  et 
le  premier  même,  à  sa  manière,  est  un  «  idéologue  » 
ou,  comme  l'a  si  bien  dit  M.  Emile  Faguet,  un  «  sco- 
lastique,  »  une  sorte  de  docteur  «  irréfragable  »  ou 
«  subtil  ».  Lamennais,  lui,  est  un  combattant.  «  Vous 
avez  reçu  de  la  nature  un  boulet  —  lui  écrivait  de 
Maistre,  au  mois  de  septembre  1820,  en  le  remerciant 
de  l'envoi  du  second  volume  de  VFssai  sur  IJndi/fé- 


36  NOUVEAUX    ESSAIS 

rence,  —  n'en  faites  pas  de  la  dragée,  qui  ne  pourrait 
tuer  que  des  moineaux,  tandis  que  nous  avons  des 
tigres  en  tête  ».  C'est  cela  même  :  il  ne  s'agissait  point 
de  parader  alors,  ni  de  faire  la  petite  guerre.  Deux 
grands  partis  étaient  en  présence,  que  tout  ce  qui 
peut  émouvoir  ou  passionner  les  hommes  animait 
l'un  contre  l'autre,  et  Lamennais  était  à  l'avant-gardo 
de  l'un,  sauf  à  devenir  plus  tard,  on  le  sait,  l'un  des 
chefs  de  l'autre,  mais,  —  on  le  verra  aussi,  —  c'était 
bien  le  même  Lamennais. 

Son  coup  de  génie  avait  été  de  reconnaître  dans 
l'individualisme,  —  cet  individualisme  dont  Benjamin 
Constant  était  alors  le  grand  théoricien  et  Victor 
Cousin  le  prophète,  —  l'ennemi  qu'il  fallait  com- 
battre, et  abattre ,  si  l'on  voulait  reconstituer  la 
société  sur  la  base  de  la  religion.  A  la  vérité,  je  ne 
sais  si ,  sous  le  nom  commun  d'individualisme , 
Lamennais  ne  confondait  pas  deux  choses  ;  et,  en 
tout  cas ,  quand  il  reprochait  à  nos  philosophes 
du  xvni^  siècle  leur  insouciance  ou  leur  incuriosité 
des  intérêts  généraux,  il  se  trompait.  La  philoso- 
phie du  xvni^  siècle  en  son  ensemble  est  essentielle- 
ment une  philosophie  sociale,  et  les  Montesquieu,  les 
Voltaire,  les  Rousseau,  les  Diderot,  —  sans  parler  des 
moindres,  —  ne  se  sont  préoccupés  de  rien  plus,  ou 
autant,  que  de  consolider,  d'améliorer,  de  perfec- 
tionner, ou  de  réformer  l'institution  sociale.  Mais 
quand  Lamennais  s'en  prenait  aux  excès  de  la 
«  raison  individuelle  »,  quand  il  attaquait  en  elle  sa 


SUR     LA     LITTÉrxATURE     CONTEMPORAINE.         37 

confiance  en  elle-même,  dans  l'infaillibilité  de  ses 
lumières,  dans  la  souveraineté  de  ses  jugements, 
c'est  là  qu'il  avait  raison,  et  c'est  là  qu'il  triomphait! 
Sous  ce  rapport,  nul  n'a  mieux  montré  ce  qu'il  y  a 
d'antisocial,  ou  d'anti-humainmême,  à  faire  de  l'indi- 
vidu la  mesure  de  toutes  choses,  et  que,  si  la  logique 
réussissait  jamais  à  démontrer  qu'il  l'est,  il  en  fau- 
drait douter  encore,  au  nom  de  l'intérêt  commun,  de 
la  nécessité  sociale,  et  de  la  solidarité  des  généra- 
tions. Aucun  de  nous  n'a  le  droit  de  se  poser  en 
maître  absolu  de  ses  actes,  ni  de  ses  pensées  même, 
parce  qu'il  n'est  aucun  de  nous  qui  n'appartienne 
autant  à  la  société  qu'à  lui-même,  pour  ce  qu'il  lui 
doit  de  bienfaits  dans  le  passé,  pour  ce  qu'il  en 
réclame  d'aide  ou  de  secours  dans  le  présent,  pour 
l'espèce  d'engagement  qu'il  a  pris,  rien  qu'en  nais- 
sant, de  transmettre  à  ceux  qui  le  suivront  tout  ce 
qu'il  a  reçu,  et  de  le  leur  transmettre  intact,  ou,  si 
possible,  accru.  Ceci,  répétons-le,  —  parce  qu'on  ne 
saurait  trop  le  redire,  dans  l'intérèl  de  la  société, 
comme  pour  expliquer  la  vraie  pensée  de  Lamennais 
—  c'est  ce  qu'il  a  supérieurement  vu,  dans  son  Essai 
sur  rindi/férenrc,  et  plus  tard  encore  mieux. 

Il  a  sans  doute  été  moins  heureux  quand,  avec 
cette  fougue  de  tempérament  qui  l'emportait  d'abord 
aux  extrêmes,  il  a  voulu  substituer  à  l'autorité  de  la 
«  raison  individuelle  »  celle  du  «  consentement  uni- 
versel ».  Il  n'y  a  pas  de  «  consentement  universel  ». 
Et  il  est  vrai  d'autre  part  qu'il  n'y  a  pas  non  plus  de 

3 


38  NOUVEAUX    ESSAIS 

«  raison  individuelle  ».  Ce  qui  revient  à  dire  que  les 
aiïaires  humaines  se  déroulent  ou  se  jouent,  pour 
ainsi  parler,  entre  les  exagérations  de  l'individua- 
lisme et  celles  de  son  contraire.  Nous  ne  sommes  ni 
anges  ni  bêtes.  L'individu  n'a  pas  tous  les  droits, 
mais  la  société  ne  les  a  pas  tous  non  plus.  La  sagesse 
est  au  milieu,  comme  le  bonheur,  à  ce  que  l'on  dit, 
dans  la  médiocrité,  A  chaque  moment  de  l'histoire, 
trouver  un  moyen  terme  qui  concilie  les  droits  de 
l'individu  avec  ceux  de  la  société,  c'est  l'éternel  pro- 
blème, dont  la  nature  même  est  de  ne  pouvoir  jamais 
être  résolu  que  pour  un  temps.  Et  n'y  ayant  rien  de 
plus  raisonnable,  il  n'y  a  donc  rien  aussi  qui  soit 
d'une  philosophie  plus  vulgaire;  —  je  le  sais.  Que 
faire  cependant  si,  philosophiquement,  la  théorie 
individualiste  et  celle  du  «  consentement  universel  » 
sont  également  intenables?  On  fait  comme  Constant 
et  comme  Lamennais  ;  on  se  porte  tout  entier  d'un 
côté.  Pourquoi  d'ailleurs  cela  vaut-il  mieux?  et  qu'en 
résulte-t-il?  Il  y  a  là-dessus  une  belle  page  de  critique 
hégélienne  dans  V Etude  d'Edmond  Scherer  que  j'ai 
déjà  citée. 

Ce  qui  nous  importe  ici  davantage,  —  et  pour 
aujourd'hui,  —  c'est  que  l'on  voie  bien  comment  sa 
théorie  du  consentement  universel  acheminait,  dès 
1820,  l'auteur  de  V Essai  sur  rindi/férence  vers  l'idéal 
futur  de  l'auteur  du  Livre  du  peuple.  L'observation 
d'ailleurs  en  a  souvent  été  faite,  et  je  n'ai  pas  besoin 
d'y  insister.  Vox  populi,  vox  Dei.  C'est  Dieu  qui  parle 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.         39 

par  la  voix  des  foules ,  et  Lamennais  n'a  reculé 
devant  aucune  des  conséquences  de  son  principe. 
Aussi,  n'est-ce  pas  sans  raison,  —  sans  une  espèce 
de  raison  instinctive,  confuse,  et  profonde,  —  que  la 
mémoire  des  foules  lui  est  reconnaissante  encore  de 
ce  qu'il  a  tenté  pour  fonder  le  droit  du  nombre  sur 
un  titre  authentique.  Dans  un  temps  où  personne 
peut-être  encore  n'y  songeait  que  comme  à  une  chose 
très  lointaine,  Lamennais  a  pressenti  cette  extension 
du  droit  de  suffrage  qui  est  actuellement  en  train  de 
boulevers^er  les  conditions  de  l'histoire,  et  son  nom 
se  trouve  ainsi  mêlé  naturellement  à  l'origine  de 
toutes  les  questions  qui  intéressent  l'avenir  de  la 
démocratie.  Ou  plutôt,  il  en  est  devenu  comme  insé- 
parable, et  puisqu'il  semble  qu'à  de  certains  égards 
cet  «  idéaliste  forcené  »,  comme  l'appelle  un  de  ses 
critiques,  ait  eu  quelque  chose  d'un  «  voyant  »,  qui 
peut  répondre  que,  de  ses  principes  et  de  ses  idées, 
l'avenir  ne  dégagera  pas  encore  des  conséquences 
inaperçues? 

Mais  avant  d'abandonner  l'Église,  il  devait  lui 
rendre  un  autre  grand  service,  qui  est,  comme  on 
l'a  dit,  de  l'avoir  constituée  en  'parti.  L'expression 
est  d'Ernest  Renan.  Entre  1815  et  1830,  tout  ayant 
donc  changé  depuis  un  demi-siécle,  Lamennais  com- 
prit qu'il  fallait  que  le  catholicisme,  aussi  lui,  chan- 
geât, dans  la  mesure,  assez  large  d'ailleurs,  où  le 
permettait  l'immutabilité  nécessaire  de  son  dogme. 
A  des  attaques  nouvelles,   il   comprit   qu'il  fallait 


40  NOUVEAUX     ESSAIS 

répondre  par  des  moyens  nouveaux.  Lilteiié  de  la 
presse,  liberté  d'enseignement,  —  et  généralement 
toutes  les  formes  que  peut  prendre  la  liberté  de 
penser,  de  parler  ou  d'écrire,  —  puisque  les  adver- 
saires de  la  religion  en  usaient,  il  fallait  que,  comme 
eux ,  ses  défenseurs  apprissent  à  s'en  servir .  Ce 
n'était  pas  assez  que  le  prêtre  se  contentât  de  prê- 
cher dans  sa  chaire  la  morale  ou  le  dogme,  et  encore 
moins  d'être  inscrit  au  budget;  mais  il  fallait  qu'il 
descendît  des  hauteurs  paisibles  où  il  affectait  de  se 
tenir;  qu'il  eût,  comme  citoyen  et  comme  chrétien,  sa 
politique;  et,  pour  tout  dire  enfin,  qu'il  parût  dans  la 
place  publique.  C'est  ce  que  fît  Lamennais,  dans  les 
livres  fameux  sur  la  Religion  dans  ses  rapports  avec 
Vordre  civil,  sur  les  Progrès  de  la  révolution  et  de  la 
guerre  contre  V Eglise,  et  surtout  par  la  fondation  du 
journal  V  Avenir  et  la  reconstitution  de  Y  Agence 
catholique. 

Ce  qu'il  voulait,  où  il  tendait  par  là,  il  nous  l'a  dit 
lui-même  :  à  ruiner  le  gallicanisme,  et,  en  le  ruinant, 
à  dégager  la  religion  même  de  «  l'édifice  politique  » 
où  il  la  trouvait  comme  emprisonnée.  «  On  doit  peu 
s'étonner  des  progrès  du  libéralisme,  écrivait-il  de 
la  Chênaie,  le  16  juillet  1830,  à  l'abbé  de  Hercé,  c'est 
la  marche  naturelle  des  choses,  et  dans  les  desseins 
de  la  Providence,  la  préparation  au  salut;  je  le  crois 
du  moins.  La  religion,  emprisonnée  dans  le  vieil 
édifice  politique ,  véritable  cachot  de  l'Église ,  ne 
reprendra  son  ascendant  qu'en  recouvrant  sa  liberté, 


SUR     LA    LITTÉRATURE    CONTEMPORAINE.         41 

et  c'est  là  le  service  que  ses  ennemis,  instruments 
aveugles  d'une  puissance  qu'ils  méconnaissent,  ont 
reçu  d'en  haut  l'ordre  de  lui  rendre.  Tout  se  prépare 
pour  une  grande  époque  de  restauration  sociale, 
mais  qui  devra,  comme  il  arrive  toujours,  être 
achetée  par  beaucoup  de  travaux,  de  souffrances  et 
de  sacrifices.  Pour  nous,  qui  ne  serons  plus  là  quand 
elle  s'accomplira,  saluons  de  loin  cette  espérance, 
comme  les  prophètes  celle  du  Messie,  et  supplions 
Dieu  de  répandre,  parmi  les  catholiques  et  le  clergé 
surtout,  les  lumières  qu'exige  sa  position  présente,  et 
que  tant  d'hommes  d'ailleurs  estimables  ne  savent 
pas  même  encore  désirer.  » 

Si  j'ai  cité  cette  lettre,  c'est  qu'elle  est  inédite,  et 
à  ce  propos  je  ne  sais  ce  qui  me  retient  d'en  revenir 
à  l'éternelle  question  :  que  trouvera-t-on  bien  qu'elle 
ajoute  à  ce  que  nous  connaissions  déjà  de  Lamen- 
nais? Peu  de  chose,  assurément;  et  dans  sa  Corres- 
pondance déjà  publiée,  il  y  en  a  vingt  autres  où  il 
exprime  les  mêmes  idées.  Telle  est  la  lettre  à  M.  de 
Senfft,  datée  du  18  avril  1831  : 

«  Pour  moi,  je  crois  profondément  à  une  transfor- 
mation universelle  de  la  société  sous  l'action  du 
catholicisme  qui,  affranchi  et  ranimé,  reprendra  sa 
force  expansive  et  accomplira  ses  destinées  en  s'assi- 
milant  les  peuples  qui  ont  résisté  jusqu'ici  à  son 
action;  tout  se  prépare  pour  cela,  et  la  politique 
européenne  n'a  été  et  n'est  encore  que  l'instrument 
aveugle  de  la  Providence,  qui  se  sert  d'elle  comme 


42  NOUVEAUX    ESSAIS 

du  libéralisme  antichrétien  pour  réaliser  cette  grande 
promesse.  Et  erit  nnum  ovile  et  unus  pastor.  Si  les 
puissances  comprenaient  cela,  elles  sauveraient  aux 
peuples  d'effroyables  calamités  et  elles  se  sauveraient 
elles-mêmes.  Tout  le  monde  aujourd'hui  agit  contre 
soi,  et  c'est  à  mes  yeux  une  des  plus  fortes  preuves 
que  tout  ce  qui  est,  est  réprouvé,  et  que  Dieu  a  pris 
en  main  le  gouvernement  du  monde  pour  y  établir 
un  ordre  nouveau.  S'il  existait,  dans  une  certaine 
position,  —  c'est-à-dire  sur  le  Saint-Siège,  —  un 
homme  qui  sentît  cela  et  qui  se  plaçât,  pour  ainsi 
dire,  au  milieu  de  l'action  divine,  jamais  il  n'aurait 
paru  sur  la  terre  rien  de  si  grand  que  cet  homme.  » 
On  reconnaît  ici  les  idées  de  Joseph  de  Maistre,  exa- 
gérées sans  doute,  et  poussées  déjà  jusqu'au  mépris 
sinon  jusqu'à  la  haine  encore  des  «  puissances  ». 
Mais,  de  plus,  Lamennais  a  essayé  de  susciter  cet 
homme  «  qui  se  placerait  au  milieu  de  l'aclion 
divine  »,  —  ou  de  suppléer  à  son  absence  par  l'or- 
ganisation du  catholicisme  en  parti. 

Que  si  maintenant  Tune  des  plus  cruelles  décep- 
tions qui  puissent  atteindre  un  grand  agitateur  est 
de  devenir  l'hérétique  du  parti  qu'il  a  lui-même 
constitué;  de  voir  en  quelque  sorte  son  œuvre  le 
renier;  et  l'arme  enfin  qu'il  avait  forgée  servir  à  le 
frapper ,  on  sait  quand  et  comment  Lamennais 
l'éprouva.  L'Église,  qui  s'était  assez  naturellement 
émue  du  troisième  et  du  quatrième  volume  del'^'ssai 
SU7'  V Indifférence,  pouvait-elle  en  1833  accepter  pour 


SUR    LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.         43 

siennes  les  Paroles  cVun  croyant?  Toujours  est-il 
qu'elle  ne  le  crut  pas.  Il  lui  sembla  que  Lamennais 
l'engageait  dans  une  voie  dangereuse,  et  elle  le  con- 
damna sans  ménagement  ni  pilié.  L'encyclique  Sin- 
gulari  nos  déclara  ce  mince  volume  aussi  funeste 
qu'il  était  petit,  —  mole  quidem  exiguum^  praviiate 
tamen  ingentem;  —  et  l'auteur  fut  comme  retranché 
du  nombre  des  fidèles  qu'il  avait  disciplinés  lui- 
même  à  l'obéissance  et  à  la  soumission.  Non  seule- 
ment aucun  des  siens,  —  aucun  de  ceux  qu'il  avait 
rendus,  pour  ainsi  dire,  à  l'ultramontanisme,  —  ne 
le  suivit  dans  sa  résistance,  mais  quelques-uns  d'entre 
eux  se  séparèrent  de  leur  ancien  maître  avec  plus  de 
hâte,  et  surtout  de  fracas,  que  ne  le  demandait  peut- 
être  le  souci  de  leur  orthodoxie.  Ce  «  retour  aux  idées 
romaines  »  dont  Lamennais  avait  été  le  principal 
ouvrier;  ce  grand  mouvement  «  qui  devait  aboutir 
à  la  décision  suprême  et  irrévocable  du  Vatican  »,  et 
dont  on  lui  fait  un  titre  de  gloire  d'avoir  été  l'initia- 
teur, il  en  fut  la  première  victime;  et,  par  la  profon- 
deur du  coup  qui  l'atteignait,  il  put  juger  lui-même 
de  ce  qu'il  avait  rendu  de  vigueur  à  la  main  qui  le  lui 
portait. 

Ce  serait  faire  injure  à  sa  mémoire  que  d'imputer 
sa  révolte  au  seul  ressentiment  de  l'orgueil  outragé. 
Car  je  ne  dis  rien  de  sa  «  sincérité  ».  Personne,  je 
crois,  ne  l'a  jamais  sérieusement  mise  en  doute,  et 
M.  Roussel  eût  peut-être  pu  se  dispenser  de  la  démon- 
trer. Il  y  a,  comme  on  dit,  des  accents  qui  ne  trompent 


44  NOUVEAUX     ESSAIS 

pas!  Mais  ce  qui  est  moins  trompeur  encore,  c'est  la 
liaison  nécessaire  des  idées  de  Lamennais  entre  elles. 
Telle  qu'il  la  concevait  dès  le  temps  même  de  V Essai 
sur  V Indifférence,  la  religion  était  pour  lu',  la  reli- 
gion des  humbles.  «  Philosophes,  s'écriait-il,  parlez 
moins  de  la  dignité  de  l'homme,  ou  respectez-la 
davantage.  Quoi!  c'est  au  nom  de  la  raison,  c'est  en 
exaltant  avec  emphase  ses  droits  imprescriptibles 
que  vous  condamnez  hardiment  plus  des  trois  quarts 
du  genre  humain  à  être  la  dupe  de  l'imposture...  Et 
vous  vous  imaginez  qu'en  jetant  la  religion  au  peuple, 
et  en  lui  disant  que  c'est  pour  lui  un  frein  nécessaire, 
il  s'empressera  de  le  saisir,  en  vous  abandonnant  les 
rênes!  Vraiment,  je  crois  que  cela  serait  assez  com- 
mode. Il  s'abstiendrait  pour  vous  et  vous  jouiriez  pour 
lui.  »  Et  en  effet,  telle  était  bien,  comme  on  sait,  la 
religion  de  Voltaire.  Bonne  pour  la  «  canaille  »,  ce 
que  Voltaire  ne  pardonnait  pas  à  la  religion  chré- 
tienne, c'était  tout  justement  l'humilité  de  ses  ori- 
gines. Mais,  au  contraire,  c'était  ce  que  Lamennais 
en  devait  surtout  aimer,  glorifier,  prêcher  un  jour, 
et  si  l'on  ne  saurait  nier,  je  pense,  qu'il  y  ait  quelque 
chose  de  démocratique  dans  l'Évangile,  c'est  d'abord 
ce  qu'il  y  a  lu. 

Aussi  longtemps  donc  qu'il  a  cru  pouvoir,  par  les 
moyens  dont  il  disposait,  ou  qu'il  essayait  d'orga- 
niser, ramener  le  christianisme  à  la  pureté  de  son 
institution  primitive,  le  débarrasser  de  la  rouille  des 
temps,  et  renouveler  en  lui,  pour  ainsi  dire,  le  carac- 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.         45 

tcre  démocratique,  ou  populaire,  si  l'on  veut,  de  sa 
première  propagande,  Lamennais  est  demeuré  non 
seulement  catholique,  mais  le  plus  ferme  soutien  et 
le  défenseur  le  plus  hardi  du  catholicisme.  Lorsqu'il 
lui  a  semblé  que,  bien  loin  de  soutenir  l'Église  et  la 
religion,  l'alliance  des  puissances,  —  qu'il  fallait 
qu'on  payât,  et  souvent  de  quel  prix  !  de  quelle  ser- 
vitude ou  de  quelles  complaisances!  —  rendait  la 
religion  et  l'Église  suspectes  aux  «  peuples  »,  il  n'a 
pas  hésité  à  dénoncer  publiquement  une  solidarité 
désormais  dangereuse,  et,  sans  déclarer  encore  la 
guerre  aux  rois,  il  a  commencé  de  les  traiter  en  alliés 
pour  le  moins  inutiles.  Et,  en  effet,  n'étaient-ils  pas 
au  premier  rang  de  ces  «  indifférents  »  pour  qui  la 
religion  n'était  en  somme  qu'une  politique,  un  ins- 
trument de  règne,  un  moyen  d'oppression  au  besoin? 
Mais  quand  il  se  vit  enfin  abandonné  de  la  papauté 
même,  il  ne  se  plaignit  point,  il  s'indigna  plutôt,  et 
comme  il  était  de  ceux  que  la  contradiction  enfonce 
dans  leurs  opinions,  il  devint  hérétique  pour  n'avoir 
pas  voulu  renoncer  à  des  convictions  qu'on  avait 
jadis  encouragées  en  lui,  qui  faisaient  d'ailleurs  le 
fond  ou  la  substance  de  sa  pensée,  qui  étaient  sa 
personne  même.  C'est  alors  que,  débarrassé  désor- 
mais de  foute  contrainte,  il  se  laissa  naturellement 
entraîner  à  la  pente  sur  laquelle,  non  sans  effort,  il 
s'était  jusiiue-là  retenu.  Sans  avoir  besoin  pour  cela 
de  l'aiguillon  de  la  colère,  mais  surtout,  sans  se 
laisser,  comme   on  l'a  dit,  enivrer  aux  fumées  de 

3. 


46  NOUVEAUX    ESSAIS 

l'orgueil,  n'ayant  plus  rien  à  ménager,  il  fut  alors 
ouvertement  ce  qu'il  avait  toujours  été  dans  le  secret 
de  son  cœur.  Y  a-t-il  rien  de  plus  logique?  où  voit-on 
là  de  contradiction?  et  qui  pourrait  avoir  l'idée,  je 
dis  un  seul  instant,  de  suspecter  sa  sincérité? 

Je  n'ai  garde,  à  ce  propos,  de  vouloir  toucher  le 
fond  de  la  question.  11  y  aurait  trop  à  dire.  Mais  s'il 
y  a  plus  d'une  manière  d'entendre  et  surtout  de 
«  sentir  »  le  christianisme,  il  suffit  que  celle  de 
Lamennais  ne  soit  pas  absolument  contraire  à  la 
lettre,  ni  même,  je  pense,  à  l'esprit  de  l'Évangile.  On 
ne  peut  pas  seulement  lui  reprocher,  après  avoir  mis 
dans  l'autorité  le  critérium  de  la  certitude,  d'avoir 
secoué  le  joug  de  celte  autorité,  si,  quelque  respect 
qu'il  eût  pour  elle,  il  ne  l'a  jamais  séparée,  dans  ses 
écrits,  mais  encore  moins  dans  sa  pensée,  du  consen- 
tement universel  dont  elle  était  à  ses  yeux  la  mani- 
festation extérieure  et  visible.  S'il  s'est  trompé, 
comme  je  le  crois,  d'ailleurs,  en  plus  d'un  point,  et 
gravement,  c'est  dès  l'origine,  et  en  ce  cas,  c'est  à 
l'origine  qu'on  aurait  eu  tort  de  saluer  ou  d'applaudir 
en  lui,  sans  voir  où  tendaient  ses  doctrines,  un  «  nou- 
veau Bossuet  ».  Mais  nous  ajouterons  qu'il  s'est 
trompé  d'une  manière  qui  l'honore;  et  que,  par  con- 
séquent, dans  ce  qu'on  appelle  son  «  apostasie  », 
avec  une  preuve  de  sa  sincérité  et  de  sa  fidélité  à  lui- 
même,  il  ne  faut  voir  qu'une  illusion  de  sa  géné- 
rosité. 

Ce  n'est  pas,  en  effet,  la  moindre  raison  de  la  juste 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.         47 

popularité  de  Lamennais  qu'au  contraire  de  lu  plu- 
part des  lionrimes,  son  cœur,  bien  loin  de  s'endurcir 
et  de  se  rétrécir,  se  soit  élargi  plutôt  et  comme 
attendri  par  le  progrès  de  l'âge.  Si  c'est  un  livre  de 
colère,  c'est  un  livre  aussi  de  pitié  que  les  Paroles 
d'un  croyant.  Je  consens  que  la  forme  en  soit  souvent 
déclamatoire,  et  parfois  même  l'inspiration  haineuse. 
Lamennais,  on  le  sait,  comme  aussi  bien  Josepli  de 
Maistre,  a  eu  le  génie  de  l'invective,  et  déjà,  dans  les 
Paroles  d\in  croyant,  on  peut  citer  plus  d'une  page 
qu'il  eût  mieux  fait,  dans  l'intérêt  même  de  sa  cause, 
ou  d'effacer  ou  au  moins  d'adoucir.  Mais,  après  tout, 
sous  son  air  de  pastiche  biblique,  c'est  la  flamme  de 
l'amour  et  de  la  pitié  qui  brille  ou  qui  brûle  dans 
ce  livre,  et  si  l'on  ne  saurait  s'étonner  des  cris  de 
colère,  encore  moins  s'étonnera-t-on  de  l'enthou- 
siasme d'admiration  qui  l'accueillit  dans  sa  nou- 
veauté. Si  l'auteur  avait  voulu,  comme  il  l'écrivait 
à  M.  de  Vitrolles,  «  en  flétrissant  les  iniquités  des 
puissances  mondaines,  consoler  les  faibles,  les  pau- 
vres, les  opprimés,  les  petits,  et  leur  montrer  dans 
leur  retour  aux  sentiments  de  justice,  de  charité, 
d'humanité,  l'espérance  certaine  d'un  meilleur  ave- 
nir »,  c'est  bien  ainsi  qu'il  fut  compris.  Avant  même 
que  d'avoir  paru,  le  livre,  si  l'on  en  croit  Sainte- 
Beuve,  qui  s'était  chargé  d'en  surveiller  l'impression, 
«  soulevait  et  transportait  »  les  ouvriers  eux-mêmes 
de  l'imprimerie  où  on  le  composait.  On  eût  dit  une 
révélation;  et  au  fait  c'en  était  une  an  moins  du  chan- 


48  NOUVEAUX     ESSAIS 

gement  qui  s'était  opéré,  non  pas  dans  l'esprit,  mais 
bien  dans  le  cœur  de  Lamennais.  Le  dur  auteur  de 
VFssai  sw  V Ind'i fférence  avait  déposé  la  cuirasse 
dont  il  s'était  jadis  revêtu  pour  combattre  les  incré- 
dules. Ce  n'était  plus  à  la  dialectique  ou  au  raison- 
nement, mais  au  sentiment  et  à  la  persuasion  qu'il 
faisait  appel.  Sa  religion  devenait  celle  de  la  souf- 
france humaine.  Et  le  succès  des  Paroles  d'un  croi/ant 
n'était-il  pas  ainsi  comme  le  signe  ou  la  révélation 
d'un  sourd  travail  qui  commençait  de  se  faire  dans 
les  profondeurs  mêmes  du  sentiment  religieux? 

Car  enfin,  s'il  s'était  trompé,  —  puisque  Home  l'a 
condamné,  —  qui  répondra  cependant  que  l'erreur 
de  Lamennais  ne  devienne  pas  peut-être  la  vérité 
de  demain?  Dans  le  second  volume  de  son  intéres- 
sant ouvrage,  à  la  page  171,  M.  Roussel  s'indigne 
éloquemment  qu'on  ait  pu  prêter  à  Lamennais  la 
double  intention  «  de  démocratiser  l'Église,  et,  par 
elle,  de  démonarchiser  l'État  ».  Mais,  à  la  page  287, 
c'est  lui-même  qui  dit,  en  propres  termes,  que  «  ce 
crime  qui  semblait  alors,  vers  1834,  doublement  abo- 
minable, plus  d'un  catholique,  du  moins  en  France, 
l'excuserait  doublement  »,  si  l'on  voulait  un  peu  s'en- 
tendre sur  la  valeur  de  ces  mots.  Et  il  dit  encore,  en 
un  autre  endroit  :  «  Le  grand  tort  de  Lamennais  fut 
toujours  de  devancer  son  époque  ».  C'est  aussi  bien 
ce  que  pensent  tous  ceux  qui,  depuis  de  longues 
années  déjà,  voient  la  religion  s'efforcer  à  se  rendre 
indépendante  de  toutes  les  formes  de  gouvernement, 


SUR    LA     LITTÉRATURE    CONTEMPORAINE.         49 

OU  véritablement  à  se  démocratiser,  puisque  nous 
venons  d'écrire  le  mot,  en  adressant  aux  masses, 
comme  l'on  dit,  avec  ses  plus  éloquentes  consola- 
tions et  ses  plus  sages  conseils,  son  suprême  appel 
aussi.  Mais  alors  l'erreur  de  Lamennais  n'était  donc 
pas  si  profonde?  Il  avait  donc  raison,  lorsqu'il  se 
plaignait  à  l'abbé  Gerbet,  au  mois  de  janvier  1832, 
«  que  le  pape  ne  sût  rien  des  choses  de  ce  monde,  et 
qu'il  n'eût  aucune  idée  de  l'état  réel  de  l'Église?  »  Et 
s'il  avait  raison,  que  signifient  les  anathèmes  dont  on 
charge  encore  aujourd'hui  sa  mémoire? 

Aussi  ne  saurait-on  savoir  à  M.  Roussel  trop  de  gré 
de  la  conclusion  de  son  livre.  «  Plaignons  Lamennais, 
y  dit-il,  de  n'avoir  pas  été  à  l'honneur,  après  avoir 
été  si  longtemps  à  la  peine,  et  nous  rappelant,  sui- 
vant le  mot  de  monseigneur  de  Lesquen,  qu'il  a  fait 
beaucoup  de  bien  à  l'Eglise  et  ne  lui  a  pas  fait  de  mal, 
gardons-nous  de  le  maudire!  Ce  serait  pour  nous, 
Français  et  catholiques,  pis  qu'une  simple  faute  contre 
la  charité  :  ce  serait  de  l'ingratitude.  »  C'est  ce  qui 
nous  dispense  d'insister  sur  ses  dernières  années. 
Mais  ce  qu'il  est  curieux  et  instructif  de  noter, 
c'est  qu'en  somme  les  conclusions  du  Lamennais  de 
M.  Spuller  ne  diffèrent  qu'à  peine  de  celles  du  livre  de 
M.  Roussel.  Sans  doute,  —  et  on  ne  trouvera  rien  de 
plus  naturel,  —  M.  Spuller  loue  dsiusle  Livre  du  peuple , 
dans  les  Amschaspands  et  Darvands,  dans  les  Réflexions 
sur  les  Évangiles,  ce  qu'au  contraire  M.  Roussel  y 
déplore;  et,  là  même  où  M.  Roussel  ne  voit  que  le 


50  NOUVEAUX     ESSAIS 

progrès  croissant  d'une  incrédulité  qu'il  regrette, 
c'est  là  que  M.  Spuller,  au  contraire,  voit  d'année  en 
année  Lamennais  s'affranchir  des  anciennes  con- 
traintes. Mais,  au  fond,  n'est-ce  pas  la  même  chose 
qu'ils  appellent  de  noms  différents?  et  sous  ces  noms 
différents,  ce  qu'ils  s'accordent  tous  deux  à  recon- 
naître, n'est-ce  pas,  à  vrai  dire,  la  continuité,  la 
logique  intérieure,  et  l'unité  de  la  vie  et  de  la  pensée 
de  Lamennais?  Grâce  au  seul  mouvement  des  idées, 
par  cela  même  et  par  cela  seul  que  depuis  une  qua- 
rantaine d'années  de  nouveaux  événements  ont  jeté 
sur  l'histoire  du  passé  des  lumières  toutes  nouvelles, 
cette  espèce  de  contradiction  qui  scandalisait  autre- 
fois les  amis  de  Lamennais,  ou  qui  les  embar- 
rassait, a  vraiment  cessé  d'en  être  une,  et  personne 
aujourd'hui  n'oserait  dire  que  Lamennais  se  soit 
renié  lui-même.  «  Il  s'est  continué  »  ;  selon  le 
mot  de  M.  Spuller;  «  il  n'a  point  changé  »,  trop 
raide,  au  surplus,  et  trop  cassant  même  pour  être 
capable  de  changement;  et  dans  ses  «  variations  » 
ou  dans  ses  contradictions  »,  il  suffit  qu'on  y 
regarde  assez  attentivement  pour  ne  voir  enfin 
«  qu'évolution  ». 

Nous  pouvons  maintenant  nous  rendre  compte  de 
l'énigme  ou  du  paradoxe  de  sa  réputation;  et  c'est 
d'abord  qu'aujourd'hui  même  encore  nous  retrou- 
vons partout  la  trace  de  son  influence.  Un  de  ses  amis 
lui  reprochait  une  fois,  —  ou  plutôt  il  ne  lui  reprochait 
pas,  mais  il  lui  faisait  observer,  —  que  le  christia- 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CO.N  TEMP  ORAIN  E  .  bl 

nisme  de  ses  Réflexions  sur  VÉvangilc  n'était  pas 
celui  de  ses  Réflexions  sur  V Imitation;  et  Lamennais 
lui  répondait  :  «  C'est  que  VJmitation,  comme  le  chris- 
tianisme du  moyen  âge,  dont  elle  est  la  plus  parfaite 
expression,  ne  s'occupe  que  de  l'individu,  point  de  la 
société  :  elle  tend  à  séparer  les  hommes  des  hommes 
par  une  sorte  d'égoïsme  spirituel,  qui  fait  que  chacun, 
dans  la  solitude  et  dans  la  quiétude,  ne  s'occupe  que 
de  soi,  de  ce  qu'il  appelle  son  salut...  L'Évangile,  au 
contraire,  pousse  à  l'action,  à  tout  ce  qui  rapproche 
les  hommes  et  les  dispose  à  concourir  à  une  œuvre 
commune,  qui  n'est  autre  que  la  transformation  de 
la  société...  Il  y  a  un  monde  entre  ces  deux  tendances 
et  entre  ces  deux  esprits.  »  Que  si  son  oeuvre  a  donc 
été,  comme  on  l'a  vu,  de  travailler  de  tout  son  effort 
au  triomphe  de  l'esprit  de  V Évangile  sur  l'esprit  de 
Vlmitation,  on  peut  dire  qu'il  a  consacré  toute  sa  vie 
à  préparer  la  solution  de  l'un  des  plus  grands  pro- 
blèmes du  siècle.  Non  seulement  il  a  mieux  vu  que 
personne  le  danger  croissant  de  l'individualisme; 
non  seulement  il  a  constitué  le  parti  catholique;  et 
non  seulement  enfin  il  a  dégagé  du  christianisme 
même  l'élément  démocratique,  ou  presque  socialiste, 
qu'il  contient  en  effet;  mais,  à  vrai  dire,  il  a  comme 
incorporé  sa  personne  tout  entière  à  une  grande  con- 
troverse dont  l'histoire  fait  elle-même  la  partie  tou- 
jours la  plus  vivante  et  presque  la  plus  considérable 
de  notre  temps.  Qu'il  s'agisse  de  raconter  l'histoire 
de  la  ruine  du  jansénisme  et  du  gallicanisme,  et  par 


52  NOUVEAUX    ESSAIS 

là  du  retour  du  catholicisme  français  aux  idées  ultra- 
inontaines,  ou  qu'il  s'agisse  d'étudier  la  formation  du 
catholisme  libéral,  on  le  trouve  partout,  comme 
encore  aux  origines  de  ce  que  l'on  appelait,  il  y  a 
seulement  quelques  années,  du  nom  de  socialisme 
chrétien.  C'est  quelque  chose  que  cela,  sans  doute! 
A  quoi,  s'il  est  permis  d'ajouter  que  ces  idées  elles- 
mêmes  n'ont  pas  encore  épuisé  toutes  leurs  consé- 
quences, il  est  permis  aussi  de  croire,  comme  nous 
le  disions,  que  l'action  de  Lamennais  n'a  donc  pas 
encore  fini  de  s'exercer.  Ce  grand  agitateur  a  eu 
quelque  chose  d'un  «  voyant  »  ;  et  quand  sun  œuvre 
écrite  s'évanouirait  tout  entière,  sa  réputation  lui 
survivrait  toujours. 

C'est  ce  que  j'ai  tâché  de  montrer.  J'aurais  d'ail- 
leurs voulu  pouvoir  le  mieux  montrer  encore,  avec 
plus  de  clarté;  mais  la  question  est  de  celles  qui  ne 
sont  pas  près  de  périr;  et  nous  entrons  dans  un 
temps  où  les  occasions  ne  manqueront  pas  de  la 
reprendre.  En  attendant,  je  me  suis  attache  surtout, 
comme  l'avait  fait  M.  Spuller,  à  mettre  en  lumière  la 
continuité  de  la  pensée  de  Lamennais.  Ne  me  par- 
donnera-t-on  pas,  si  j'ai  cru  que  cela  valait  mieux 
que  de  raconter  une  fois  de  plus  l'histoire  de  sa  vie 
ou  de  chercher  dans  son  œuvre  la  trace,  assez  difficile 
à  saisir,  de  son  éducation  et  surtout  de  sa  race?  Il 
était  de  Saint-Malo,  mais  La  Mettrie,  par  exemple, 
l'auteur  de  l'Homme  machine,  n'en  était-il  pas  aussi? 


SUR    LA    LITTÉHATURE     CONTEMPORAINE.  o3 

Et  il  était  Breton,  mais  s'il  y  a  quelque  chose  au 
inonde  qui  difîére  des  Paroles  d'un  croyant,  c'est  le 
Diable  boiteux,  j'imagine,  ou  Gil  Bios,  qui  sont  pour 
tant  d'un  Breton  aussi,  et  d'un  Breton  de  Sarzeau! 
I  nunc\  Allons  maintenant,  et  tâchons  de  définir  les 
caractères  du  génie  celtique! 

1"  février  1893, 


VICTOR  HUGO  APRÈS   1830' 


On  a  SI  vivement  reproché  à  M.  Edmond  Biré 
d'avoir,  dans  ses  deux  volumes  sur  Victor  Hugo  après 
i  830,  manqué  de  respect  à  une  illustre  mémoire, 
qu'il  me  prend  envie  de  le  défendre  un  peu,  —  pour 
commencer. 

Ses  deux  volumes  abondent,  j'en  conviens,  en 
anecdotes  qui  nous  montrent  un  très  petit  homme 
dans  un  grand  poète.  Mais  puisqu'elles  sont  vraies, 
ne  serait-il  pas  assez  plaisant  que  l'on  s'en  prît  à 
M.  Biré?  La  faute  en  est  à  Hugo,  d'abord,  et  ensuite 
à  l'indiscrétion  ou  à  l'intempérance  de  quelques-uns 
de  ses  admirateurs. 

Il  va  sortir  de  vous  un  livre  ce  mois-ci, 

lui  disait  un  jour  M.  Vacquerie, 

Une  nature  encor  dans  votre  tête  est  née 

Et  le  printemps  aura  son  jumeau  cette  année. 

Ici-bas  et  là-haut  vous  serez  deux  Seigneurs... 

1.  Victor  Hugo  après  1830,  par  M.  Edmond  Biré.  Paris,  1891; 
Perrin. 


56  NOUVEAUX    ESSAIS 

Le  bon  sens  français  ne  s'accommode  point  aisé- 
ment de  ce  genre  d'hyperboles;  il  cherche  l'homme 
sous  le  dieu;  et  quand  il  l'y  trouve,  je  ne  dirai  pas 
qu'il  s'en  réjouisse,  mais  pourquoi  ne  l'y  signalerait-il 
pas?  C'est  ce  que  M.  Biré  n'a  pas  cru  qu'il  lui  fût 
interdit  de  faire. 

Encore,  si  Hugo  se  fût  contenté,  comme  Vigny, 
comme  Musset,  d'être  poète  et  romancier!  Nous  ne 
trouverions  pas  mauvais,  en  ce  cas  même,  ou  plutôt 
nous  trouverions  bon,  utile,  et  nécessaire  que  l'on 
cherchât  dans  l'histoire  de  sa  vie  le  commentaire  ou 
l'explication  de  son  œuvre.  Mais  nous  savons  assez 
qu'il  a  voulu  jouer  son  rôle  dans  l'histoire  politique 
de  son  siècle  ;  —  et  il  l'a  joué.  Refusera-t-on  à  M.  Biré 
le  droit  d'apprécier  ce  rôle?  de  juger  l'acteur  et  la 
pièce?  d'avoir  au  besoin,  sur  la  question  romaine  ou 
sur  la  liberté  d'enseignement,  une  opinion  qui  difTêre 
de  celle  de  l'auteur  de  l'Ane;  —  et  de  l'exprimer? 
Mettons  d'ailleurs,  si  on  le  veut,  qu'au  lieu  de  se 
tenir  dédaigneusement  enfermé  dans  sa  «  tour 
d'ivoire  »,  ce  soit  l'honneur  d'Hugo  que  de  s'être 
mêlé  de  sa  personne  aux  luttes  de  son  temps. 

Honte  à  qui  peut  chanter,  tandis  que  Rome  brûle! 

Mais  aussi,  cet  honneur  se  paie.  Le  poète  rentre 
alors  sous  la  loi  commune.  H  redevient  l'un  de  nous. 
Et  nous,  si  nous  estimons  qu'il  a  mal  servi  nos  inté- 
rêts, la  Prière  pour  tous  ou  la  Tristesse  d'Olympio,  Booz 
endormi   ni  la  Rose   de  l'infante  ne   sauraient  nous 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.         o7 

empêcher  de  lui  en  demander  compte.  De  beaux  vers 
sont  de  beaux  vers,  mais  ils  ne  font  pas  que  de  mau- 
vais votes  ne  soient  de  mauvais  votes. 

Et  des  injures  sont  aussi  des  injures,  en  vers  comme 
en  prose;  et  si  personne,  dans  ce  siècle,  à  l'exception 
de  Louis  Veuillot  peut-être,  n'en  a  vomi  de  plus  gros- 
sières que  Victor  Hugo,  disputera-t-on  à  ceux  qu'il  a 
si  copieusement  insultés  le  droit  de  s'en  plaindre,  ou 
de  s'en  venger?  Il  n'y  a  pas  de  représailles  que  Fau- 
teur des  Châtiments  n'ait  autorisées  par  l'outrageuse 
violence  de  ses  invectives  ;  et  puisqu'il  n'y  a  pas  un 
de  ses  adversaires  politiques,  ou  seulement  de  ses 
ennemis  littéraires,  qu'il  n'ait  traité  «  d'âne  »  et  de 
«  cuistre  »,  de  «  coquin  »  et  de  «  flibustier  »,  de 
«  voleur  »  et  «  d'assassin  »,  il  n'y  en  a  pas  un  qu'il 
n'ait  libéré  vis-à-vis  de  lui  de  toute  obligation,  —  je 
ne  dis  pas  de  courtoisie,  —  mais  de  politesse  même 
ou  d'indulgence.  Patere  legem  quant  ipse  fecisti.  Au 
mépris  de  sa  propre  dignité,  s'il  a  fait  parler  à  sa 
Muse  le  langage  du  cabaret  et  du  bouge,  il  ne  pour- 
rait pas  s'étonner,  et  bien  moins  s'indigner,  qu'on  lui 
répondît  du  même  style. 

Ai-je  besoin  de  dire  ici  que  M.  Biré  s'en  est  bien 
gardé?  Tout  le  monde  n'a  pas  la  fécondité  du  maître 
dans  l'insulte,  ni  surtout  n'en  voudrait  user,  quand  il 
l'aurait,  s'il  essayait.  Mais,  aussi  souvent  que  l'occa- 
sion s'en  présentait,  si  M  Biré  a  cherché  la  première 
origine  des  haines  du  poète,  et  s'il  l'a  généralement 
trouvée  dans  les  griefs  les  plus  mesquins,  pourquoi 


58  NOUVEAUX     ESSAIS 

ne  l'aurait-il  pas  dit?  «  Tout  ce  qui  lui  est  cher  »,  à 
lui,  Biré,  si  Victor  Hugo,  pendant  plus  de  trente  ans, 
ne  l'a  pas  seulement  combattu,  mais  outragé,  qui  lui 
reprochera  d'avoir  essayé  de  le  défendre?  et  quel  est 
ce  nouveau  privilège  que  l'on  réclame  ici  pour 
l'homme  qui,  dans  sa  longue  existence,  n'a  jamais 
rien  oublié,  ni  pardonné,  ni  su  taire...  que  le  bien 
qu'on  lui  avait  fait  et  les  services  qu'on  lui  avait 
rendus? 

Nous  avions  assez  d'apologies  d'Hugo,  sans  compter 
celle  qu'il  a  dictée  lui-même  dans  son  Victor  Hugo 
raconté  par  un  témoin  de  sa  vie.  Avant  que  la  légende 
se  formât,  il  était  enfin  temps,  grand  temps  même, 
que  Ton  essayât  de  fixer  la  vérité  de  l'histoire. 
M.  Biré  a  pris  pour  lui  cette  tâche  difficile  et  ingrate. 
Bien  loin  de  lui  en  vouloir,  quiconque  a  plus  de  souci 
de  connaître  la  vérité  des  choses  que  «  d'admirer 
comme  une  brute  »,  l'en  remerciera  donc.  Et  cela  ne 
signifie  pas  que  nous  approuvions  toutes  ses  opinions  ! 
mais,  nous  l'avons  dit  jadis  et  nous  le  répétons,  quan^ 
on  n'y  trouverait  qu'à  contredire,  nul  n'écrira  désor- 
mais sur  Victor  Hugo  sans  être  obligé  de  recourir 
au  livre  de  M.  Biré. 

J'aurais  d'ailleurs  voulu  que  l'esprit  de  parti  s'y 
montrât  moins,  en  moins  d'endroits,  et  moins  ouver- 
tement. 

Par  exemple,  déjà,  dans  son  premier  volume,  au 
chapitre  à'Hernani,  M.  Biré  n'avait  pas  oublié  de  noter 
que  VHenrillI  de  Dumas  et  V Othello  de  Vigny  avaient 


SUR     LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.         59 

précédé  le  drame  de  Victor  Hugo.  Mais  ce  qu'il  avait 
négligé  de  dire,  et  ce  qui  change  pourtant  un  peu  les 
choses,  c'est  que  Marion  Delorme  était  écrite  avant 
Bernani,  d'une  part,  et,  de  l'autre,  que  Cromwell 
avait  également  précédé  Henri  III  et  la  traduction 
d'Othello.  Dans  son  Victor  Hugo  après  1830,  il  revient 
à  la  charge.  Il  croit  avoir  retrouvé  le  sujet  ou  l'idée 
de  Ruij  Blas  dans  un  mauvais  mélodrame  de  Bulwer  : 
la  Dame  de  Lyon,  jouée  à  Londres,  nous  dit-il,  «  cinq 
mois  avant  le  jour  où  Victor  Hugo  écrivit  le  premier 
vers  de  Biiy  Blas  ».  H  n'ose  pas  affirmer  que  Victor 
Hugo  ait  «  démarqué  »  le  drame  de  Bulwer,  mais 
il  l'insinue  seulement.  Et  il  ajoute  :  «  Mais  tandis  que 
Bulwer  avait  compris  que,  pour  rendre  vraisemblable 
la  transformation  si  soudaine  et  l'interversion  si  com- 
plète du  rang  social  de  son  héros,  il  fallait  placer  la 
scène  dans  un  pays  où  toutes  les  situations  venaient 
d'être  bouleversées  —  »  c'est-à-dire  dans  la  France  du 
Directoire  —  Hugo,  lui,  «  a  transporté  son  action  dans 
l'^.pays,  à  l'époque  les  moins  appropriés,  les  plus 
contraires  même  au  développement  de  son  sujet,  au 
caractère  de  son  héros.  »  Que  ne  dit-il  en  propres 
termes  qu'Hugo,  l'ayant  pillé  d'abord,  a  ensuite  gâté 
le  drame  de  Bulwer? 

Pourquoi  faut-il  cependant  que,  ce  qu'il  y  a  dans 
liuy  Blas  de  plus  heureusement  inventé  ou  trouvé, 
ce  soit  précisément  le  choix  du  pays  et  de  l'époque. 
«  Transformations  soudaines  »,  ou  «  interversion  des 
rangs  sociaux  »,  rappellerai-je  à  M.  Biré  que  l'histoire 


60  NOUVEAUX     ESSAIS 

de  notre  ancien  régime  en  est  pleine,  et  qu'un  Albe- 
roni,  qu'un  Dubois,  qu'un  Mazarin  en  sont  peut-être 
des  exemples  assez  fameux? Qu'il  relise  là-dessus  son 
Gil  Blas,  ou  ses  Lettres  persanes  :  «  Le  corps  des 
laquais  est  plus  respectable  en  France  qu'ailleurs; 
c'est  un  séminaire  de  grands  seigneurs;  il  remplit 
le  vide  des  autres  états...  »  Voilà  pour  «  l'époque  ». 
Mais,  pour  en  venir  maintenant  au  «  pays  »,  le 
Ruy  Blas  d'Hugo  n'est-il  pas  le  Fernand  Valenzuela 
de  l'histoire?  Picaro  devenu  Grand  d'Espagne,  élevé 
des  bas  emplois  de  la  domesticité  du  palais,  par 
la  faveur  ou  le  caprice  d'une  femme,  au  premier 
rang  de  la  monarchie,  si  Valenzuela  n'a  pas  été 
l'amant  de  la  reine  Marie-Anne  d'Autriche,  mère  de 
Charles  II,  le  bruit  en  a  couru.  Hugo  en  a  retrouvé 
l'écho,  —  comme  aussi  bien  presque  tous  les  traits 
dont  il  a  composé  la  physionomie  de  son  personnage, 

—  dans  les  Mémoires  sur  la  cour  d'Espagne,  de  madame 
d'Aulnoy,  lesquels  ne  sont  point  du  tout  une  source 
qu'on  doive  mépriser.  La  valeur  de  lîiiy  Blas  comme 
drame   historique   est    donc    tout   à   fait   analogue, 

—  je  ne  dis  pas  égale,  —  à  celle  du  don  Sanche 
d'Aragon  ou  du  Ciel  même  de  Corneille,  et  le  poète 
n'a  pas  pris  avec  l'histoire  plus  de  libertés  que  son 
devancier.  Supposé  qu'il  ait  emprunté  à  Bulwer  le 
sujet  de  son  drame,  le  coup  de  génie  a  été  justement 
de  le  dépayser  ou  de  le  transporter.  Et  M.  Biré  l'au- 
rait bien  vu  s'il  ne  s'était  pas  fait  une  étrange  illusion 
sur  le  mélodrame  de  Bulwer,  mais  surtout  s'il  n'avait 


SUR     LA    LITTÉRATUUE     CONTEMPORAINE.         61 

pas  cru  beaucoup  rabaisser  Hugo  en  Taccusant  de 
plagiat. 

Quand  en  finira-t-on  de  cette  accusation  ridicule? 
et  quand  metlra-t-on  Tinvention  où  elle  est  :  je  veux 
dire  partout  ailleurs  que  dans  l'imagination  des  faits 
qui  servent  de  support  au  drame  et  au  roman?  M.  Biré 
compare  encore  le  sujet  de  Huy  Blas  à  celui  des  Pré- 
cieuses ridicules  :  il  trouve  dans  Lucrèce  Borgia  des 
réminiscences  du  Richard  III  de  Shakspeare  et  de 
la  Duchesse  d'Amcilfi,  de  Webster,  —  que  Victor  Hugo 
n'avait  sans  doute  jamais  lus.  Quand  il  en  trouverait 
d'autres  encore,  et  quand  Hernani  lui  rappellerait 
Cinna,  —  ou  Ruy  Blas,  comme  à  J.-J.  Wei-ss,  le 
Jeu  de  l'amour  et  du  hasard,  —  s'ensuivrait-il  que 
les  idées  d'Hugo  se  fussent  associées  comme  les 
siennes?  Pour  parler  de  plagiat,  ce  n'est  pas  assez 
que  de  pouvoir  signaler  des  ressemblances,  même 
indiscutables;  il  faut  encore  établir  la  réalité  de  la 
contrefaçon.  Et  quand  on  l'a  établie,  qu'en  résulte- 
t-il  enfin,  si,  comme  tout  le  monde  le  sait,  il  n'y  a 
presque  pas  une  pièce  de  Molière,  ou  de  Shakspeare 
même,  dont  le  sujet  leur  appartienne  en  propre?  Véri- 
tablement, je  regrette  cette  concession  de  M.  Biré  à 
l'un  des  préjugés  les  plus  répandus,  je  le  sais,  mais 
aussi  l'un  des  plus  vulgaires  et  des  plus  faux  qu'il  y 
ait  au  monde. 

Je  regrette  encore  qu'il  se  soit  servi  de  certains 
arguments  qui  ne  sont  pas  d'assez  bonne  guerre, 
comme  quand  il  reproche  à  Victor  Hugo  d'avoir,  en 

4 


62  NOUVEAUX    ESSAIS 

184^,  «  le  premier  en  France,  —  le  premier  après 
VolUiire,  —  désiré  et  célébré  l'agrandissement  de  la 
Prusse  ».  Car,  enfin,  avant  Hugo,  et  avant  Voltaire, 
il  y  en  a  d'autres  aussi  qui  ont  désiré  l'agrandisse- 
ment de  la  Prusse  ou  qui  même  y  ont  travaillé;  le 
roi  Louis  XV,  par  exemple!  Mais  si  cela  prouve  que 
Louis  XV,  Voltaire  et  Hugo  ont  manqué  de  sens  ou  de 
perspicacité  politique,  M.  Biré  n'insinue-t-il  pas  ici 
quelque  chose  de  plus,  et  de  trop?  Il  nous  rappelle 
un  peu  plus  loin  qu'en  1845  le  poète,  par  l'intermé- 
diaire d'Humboldt,  fit  parvenir  au  roi  de  Prusse  un 
exemplaire  de  JSo Ire- Dame  de  Paris,  avec  son  Discours 
en  réponse  au  Discours  de  réception  de  Sainte-Beuve. 
Quel  besoin  d'ajouter  :  «  Tout  le  monde,  du  reste, 
dans  la  maison  de  Victor  Hugo,  aimait,  célébrait  le 
roi  de  Prusse?  »  M.  Biré,  par  hasard,  a-t-il  craint  que 
nous  n'eussions  pas  entendu  sa  première  insinua- 
tion? Mais  il  sait  bien  qu'en  1845  ou  1842  nous  n'étions 
pas  en  1891,  et  s'il  le  sait,  pourquoi  écrit-il  comme 
s'il  ne  le  savait  pas? 

Aussi  bien  touchons-nous  ici  le  grand  défaut  du 
livre  de  M.  Biré.  D'une  manière  générale,  il  a  donné 
trop  d'importance  au  personnage  politique  du  poète. 
11  a  pris  trop  au  sérieux  des  prétentions  dont  en  vinjjt 
endroits  il  plaisante  lui  même;  qui  semblent  avoir  été 
sans  portée,  puisqu'elles  ont  été  sans  grandes  consé- 
quences; et,  avec  sa  grande  connaissance  de  l'histoire 
contemporaine,  avec  l'intérêt  passionné  qu'il  prend 
aux  choses  de  la  poliliqui^  il  s'est  trop  complaisam- 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.  63 

ment  étendu  sur  les  discours  ou  sur  les  votes  du 
pair  de  France  et  du  membre  des  Assemblées  de 
la  seconde  république.  C'est  là,  dans  celte  complai- 
sance même,  bien  plus  que  dans  ses  jugements,  que 
l'on  sent  percer  l'esprit  de  parti.  Pour  ne  rien  vouloir 
nous  laisser  ignorer  des  défaillances  ou  des  palim  idii^s 
de  l'homme  politique,  M.  Biré  a  vraiment  trop  (iublié 
le  poète,  et  ainsi,  une  biographie  qui  devait  suiluut 
être  littéraire,  se  termine  en  brochure  ou  plutôt  en 
pamphlet.  Si  j'ai  dit  que  c'était  le  droit  de  M.  Biré,  je  ne 
m'en  dédis  certes  point,  mais  j'aurais  souhaité  qu'il  en 
usât  avec  plus  de  discrétion,  et  j'ose  l'assurer  que  son 
livre  n'y  eût  rien  perdu  de  son  intérêt. 

Ce  que  du  moius  il  a  très  bien  vu,  si  d'ailleurs  il 
ne  l'a  pas  assez  dit,  c'est  que  l'œuvre  d'Hugo  ne  se 
sépare  pas  aisément  de  sa  personne,  et  que  les 
défauts  de  l'homme  sont  en  lui,  pour  ainsi  parler,  la 
rançon  même  des  qualités  ou  du  génie  du  poète.  Rien 
n'est  plus  triste  à  dire,  et  rien  pourtant  ne  semble 
plus  vrai!  Oui,  s'il  avait  été  plus  capable  de  s'aliéner 
de  lui-même,  si  son  égoïsme,  si  son  orgueil  avait  été 
moins  naïf  à  la  fois  et  moins  démesuré,  s'il  n'avait 
pas  été  soixante  ans  la  dupe  et  quelquefois  la  victime 
de  son  imagination  grossissante,  de  ce  que  Sainte- 
Beuve  appelait  «  son  fastueux  et  son  pomposo  »,  je 
doute  qu'il  eût  été  le  poète  qu'il  fut.  Eùt-il  écrit  les 
Châtiments  s'il  avait  eu  des  rancunes  moins  tenaces? 
Et  si  seulement  enfin  il  avait  été  moins  avide  de 
popularité,  moins  soucieux  d'être  toujours  du  «  côté 


64  NOUVEAUX    ESSAIS 

du  succès  »,  de  ne  jamais  perdre  en  aucun  temps  le 
contact  de  l'opinion,  sans  doute,  il  aurait  changé 
moins  souvent  de  partis  et  de  brigues,  et  on  ne  l'au- 
rait pas  vu  légitimiste,  orléaniste,  bonapartiste,  répu- 
blicain tour  à  tour,  mais  il  n'aurait  pas  été  non  plus 
le  poète  des  «  idées  communes  »  de  son  siècle;  et, 
son  œuvre,  moins  banale,  —  ou,  si  l'on  veut,  moins 
accessible  à  tous,  —  ne  serait  pas  assurée  contre  l'in- 
jure du  temps  justement  parce  qu'elle  contient  d'élo- 
quentes ou  de  splendides  banalités. 

A  la  place  de  M.  Biré,  c'est  sur  cette  complaisance 
d'Hugo  pour  les  «  idées  communes  »  que  j'aurais 
d'abord  insisté,  comme  formant  l'un  des  traits  à  la  fois 
de  son  caractère  et  de  son  génie  poétique.  Nul  moins 
qu'Hugo  n'a  eu  l'horreur  de  penser  ou  plutôt  de 
sentir  comme  tout  le  monde,  avec  les  masses,  pour 
ainsi  parler;  et,  en  prose  comme  en  vers,  nul  n'a 
fait  de  plus  belles  variations  sur  des  thèmes  appa- 
remment plus  usés.  Relisez  la  Prière  pour  tous,  ou  la 
Trhlcsse  d'Ob/mpio,  ou  les  Mages  :  je  vous  défie  bien 
d'y  trouver  un  sentiment  ou  une  idée  qui  ne  soient 
pas  la  banalité  même  : 

Que  peu  de  temps  suffit  pour  changer  toutes  choses; 
Nalure  au  front  serein,  comme  vous  oubliez! 
Et  comme  vous  brisez,  dans  vos  métamorphoses 
Les  fils  mystérieux  où  nos  cœurs  sont  liés... 

OU  encore  : 

Quoi  donc,  c'est  vainement  qu'ici  nous  nous  aimâmes, 
Nous  y  sommes  venus,  d'autres  y  vont  venir, 
Et  le  songe  qu'avaient  ébauché  nos  deux  âmes. 
Ils  le  continueront  sans  pouvoir  le  finir! 


SUi;    LA     LITTÉKATUHE     C  0  N  TE  M  P  0  H  AI  .\  E  .         G5 

Il  n'y  a  là  d'Hugo,  comme  aussi  bien  dans  la  pièce 
entière,  que  l'aecenl,  le  mouvement,  les  images;  mais 
les  sentiments  et  les  idées  nous  appartiennent  à  tous, 
pour  les  avoir  tous  éprouvés;  et  c'est  ce  qui  en  pro- 
longe la  résonance  comme  à  l'infini  dans  nos  cœurs. 
Avec  une  voix  plus  puissante  et  une  plus  longue 
haleine,  le  poète  ici  chante  à  l'unisson  de  tout  le 
monde,  et  il  sait  bien  qu'avec  le  Iriompiie  de  son  art 
là  est  le  secret  de  sa  force. 

Mais  ne  voyez-vous  pas  aussi  que  là  est  la  condition 
de  son  succès?  Malheur  à  lui  s'il  voulait  penser  ou 
sentir  seul!  Pour  qu'il  nous  enchante  ou  qu'il  nous 
étonne,  il  faut  que  nous  le  soutenions,  et  lui,  pour 
que  nous  le  soutenions,  il  faut  qu'il  nous  caresse 
et  qu'il  nous  flatte.  Ainsi  fuit-il!  et  de  là,  son 
souci  de  l'opinion;  de  là,  dans  son  œuvre,  tant  de 
pièces  de  «  circonstance  »,  —  l'événement  du  jour 
transposé  sur  le  mode  lyrique;  —  de  là,  aussi,  dans 
sa  vie,  tant  de  défaillances  et  de  palinodies.  Il  suit  son 
siècle,  comme  autrefois  Voltaire,  ou  plutôt  il  va  ofiTen- 
Iraîne  la  foule.  Ses  opinions  politiques,  religieuses, 
philosophiques  ont  quelque  chose  de  l'inconstance  des 
opinions  populaires,  irraisonnées,  presque  instinc- 
tives, extrêmes  surtout  comme  elles.  Et  à  cet  égard 
j'ose  dire  que  si  quelqu'un,  dans  notre  langue,  a  donné 
le  modèle  d'une  poésie  démocratique  et  révolution- 
naire, c'est  lui.  N'est-ce  pas  quelque  cb.osc,  que  l'on 
peut  bien  ne  pas  aimer,  j'y  consens,  mais  pourtant 
quelque  chose,  et  quelque  chose  d'assez  grand? 

4. 

ér 


66  NOUVEAUX     ESSAIS 

Comment  cependant  a-l-il  pu  se  défendre  de  la 
vulgarité?  Car  c'était  là  l'écueil;  et  s'il  ne  s'en  est  pas 
toujours  défendu,  —  je  veux  dire  s'il  y  a  bien  de  la 
grossièreté,  bien  du  rabâchage  aussi  dans  son  œuvre, 
—  il  n'en  demeure  pas  moins  l'un  des  plus  grands 
poètes  que  le  monde  ait  connus,  et  l'un  des  plus 
originaux.  Il  le  doit  à  la  qualité  de  son  imagination 
visionnaire,  à  la  fécondité  de  son  invention  verbale, 
à  l'ampleur  encore  de  sa  rhétorique,  aux  ressources 
infinies  de  sa  virtuosité.  Si  tous  les  sujets  lui  sont 
bons,  jusqu'à  lui  être  indifférents,  c'est  qu'il  n'y  en  a 
pas  de  si  banal  dont  il  ne  sache  tirer  des  effets  qui  ne 
sont  qu'à  lui...  Mais  la  vraie  raison,  je  crois  la  voir 
surtout  dans  ce  que  l'on  appelle  à  bon  droit  son 
égoïsme  ou  son  orgueil,  ou,  si  l'on  veut,  dans  l'excès 
même  de  sa  personnalité. 

Nous  l'avons  dit  plus  d'une  fois  :  il  semble  qu'en 
vérité  l'excès  de  l'individualisme  ou  l'hypertrophie 
de  la  personnalité  soit  l'une  au  moins  des  sources 
ou  des  conditions  du  lyrisme;  et  n'est-ce  pas  pour 
cela  que,  dans  le  siècle  oîi  nous  sommes,  drame 
ou  roman,  histoire  ou  critique  même,  le  lyrisme  a 
tout  renouvelé  d'abord,  tout  envahi,  et  tout  dénaturé? 
Prenez  Goethe,  prenez  Byron,  prenez  Rousseau  :  si 
différents  qu'ils  soient  les  uns  des  autres,  ils  ont  ce 
trait  de  commun  entre  eux  qu'ils  n'ont  aimé,  qu'ils 
n'ont  connu,  qu'ils  n'ont  vu  qu'eux-mêmes  au  monde, 
et  qu'en  eux-mêmes,  sous  les  noms  de  Saint-Preux, 
de   don  Juan,  de  Werther,  ils  n'ont  pris  d'intérêt 


SUR    LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.  67 

qu'aux  aventures  de  leur  sensibilité.  Ainsi  d'Hugo  : 
«  Lui  toujours,  lui  partout!  »  et  si  peut-être  jamais 
le  Moi  ne  s'est  plus  largement  ni  plus  splendide- 
ment étalé  que  dans  son  œuvre,  —  jusque  dans  les 
parties  épiques  ou  dramatiques  de  son  œuvre,  dans 
liuy  Blas  ou  dans  Hernani  comme  dans  les  Miséra- 
bles et  dans  la  Légende  des  siècles,  —  c'est  par  là, 
qu'il  est  et  pour  cela,  dirai-je  le  plus  grand?  mais 
le  moins  intermittent  et  le  plus  continu  de  nos 
lyriques. 

Ce  que  l'on  lui  donne  donc,  ou  ce  qu'il  emprunte, 
ou  ce  qu'il  tire  du  patrimoine  et  du  trésor  commun, 
il  se  l'approprie,  il  se  le  convertit  en  sang  et  en  nour- 
riture, sans  en  avoir  à  personne  d'obligation  ni  de 
reconnaissance,  puisqu'à  vrai  dire  il  ne  se  souvient 
plus  de  l'avoir  pris,  emprunté,  ou  reçu.  Par  un  autre 
effet  de  la  même  cause,  tout  ce  que  les  suggestions 
des  sens,  ce  que  son  intérêt,  ce  que  sa  colère  ou  les 
fumées  de  son  amour-propre  lui  dictent,  il  le  dit,  il 
le  laisse  échapper,  sans  plus  d'égards  aux  conve- 
nances qu'aux  règles,  à  sa  propre  dignité  qu'au  bon 
sens,  à  la  vérité  même  qu'à  la  logique.  Il  y  va  pour 
lui  d'être  ou  de  ne  pas  être;  et  critiquer  un  drame  où 
il  a  comme  engagé  sa  propre  conception  de  l'amour, 
de  Ihonneur,  de  la  justice,  lui  refuser  ou  lui  mar- 
chander ce  qu'il  a  décidé  qui  lui  convenait,  c'est  en 
quelque  sorte  l'atteindre  ou  le  blesser  aux  sources 
de  la  vie,  attenter  aux  droits  de  son  Moi,  outrager 
enfin  le  Dieu  qu'il  s'en  est  fait.  Mais  c'est  aussi  le 


68  NOUVEAUX    ESSAIS 

frapper  aux  sources  de  Tinspiralion  et  les  faire 
jaillir  ; 

0  ilrapeaiix  du  passé,  si  beaux  dans  nos  liistoires, 
Draiicaux  de  tous  nos  preux  et  de  toutes  nos  gloires 

Redoutés  du  fuyard, 
Percés,  troués,  criblés,  sans  peur  et  sans  reproche, 
Vous  qui  dans  vos  lambeaux  mêlez  le  sang  de  Hoche 

Et  le  sang  de  Bayard. 

S'il  a  sufli  qu'on  ne  lui  donnât  pas  un  portefeuille 
de  ministre,  et  ainsi  qu'on  irritât  la  plaie  vive  de  sa 
vanité  pour  qu'il  trouvât  ces  vers,  son  génie  a  donc 
la  même  origine  que  son  égoïsme  ou  que  son  orgueil  ; 
ce  qu'il  y  a  de  plus  beau  dans  son  œuvre  est  donc 
solidaire  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  puéiil  et  de  plus 
insupportable  à  la  fois  dans  son  caractère;  et,  assu- 
rément, nous  ne  devons  pas  excuser  ceci  sur  cela, 
mais  nous  devons  pourtant  subordonner  l'histoire  de 
sa  vie  au  commentaire  de  son  œuvre. 

Je  me  contente  ici  d'indiquer  le  thème  :  un  autre 
le  développera,  l'élargira.  Il  montrera  sans  peine 
que,  si  Victor  Hugo  avait  eu  l'âme  plus  haute,  et  en 
quelque  manière  plus  dégagée  des  sens,  moins 
esclave  des  réalités,  son  vers,  le  vers  des  Orientales, 
celui  des  Contemplations  et  de  la  Légende  des  siècles, 
n'aurait  sans  doute  pas  les  qualités  extraordinaires 
de  relief,  et  de  précision  jusque  dans  l'obscur,  qui  le 
distinguent  du  vers  philosophique  et  laborieux  de 
Vigny,  du  vers  souvent  si  éloquent,  mais  si  peu  plas- 
tique de  Musset,  du  vers  ondoyant  et  amorphe  de 
Lamartine.  Qui  donc  encore  a  dit  des  Chansons  des 


SUR     LA     LITTERATURE     CONTEMPORAINE.         69 

rues  et  des  bois  qu'elles  étaient  «  le  plus  bel  animal 
de  la  langue  française?  »  Mais  le  seraient-elles  si  la 
pensée  «llfugo  s'était  habituellement  nourrie  de 
préoccupalions  plus  pures?  Ou  bien  encore,  entre  tous 
nos  grands  pi)ètes,  croyez-vous  qu'il  fût  celui  qui 
peut-être  a  le  plus  éloquemment  exprimé  la  terreur, 
et  l'horreur,  et  la  peur  de  la  mort,  s'il  avait  moins 
aimé  la  vie,  et  de  la  vie  ce  qu'elle  avait  de  plus  maté- 
riel? 

C'est  ce  que  j'aurais  voulu  que  M.  Biré  nous  mon- 
trât surtout  dans  son  livre,  dont  il  n'eût  eu,  comme 
on  le  voit  peut-être  maintenant,  sans  en  presque 
rien  retrancher,  qu'à  changer  ou  à  intervertir  la  dis- 
position. Tel  qu'il  l'a  conçu,  je  ne  dis  pas  d'ailleurs 
qu'il  en  soit  moins  piquant,  ni  même  moins  utile. 
Les  anecdotes  caractéristiques  y  abondent  :  sur  Hugo 
lui-même,  sur  les  circonstances  de  la  publication  de 
ses  œuvres,  sur  ses  familiers,  sur  ses  contemporains, 
sur  ses  rivaux  de  gloire  et  de  popularité.  On  ne  connaît 
pas  mieux  que  M.  Biré  l'histoire  secrète  du  roman- 
tisme; on  n'est  pas  plus  curieux  de  l'information 
précise  et  du  document  authentique;  on  n'est  pas 
plus  heureux  en  trouvailles.  M,  Adolphe  Jullien, 
dont  nous  attendons  impatiemment  l'ouvrage  sur 
le  Romantisme  et  Véditeur  Uenduel,  lui  a  communiqué 
les  «  traités  »  de  Victor  Hugo,  et  M.  Biré  en  a  tiré 
des  renseignements  du  plus  vif  intérêt.  Une  famille 
d'Angers,  la  famille  Pavie,  étroitement  mêlée  à  l'his- 
toire du  romantisme,  lui  a  permis  de  puiser  libre- 


70  NOUVEAUX     ESSAIS 

ment  dans  ses  «  cartons,  »  tous  pleins  de  lettres 
d'Hugo,  de  madame  Hugo,  de  Sainte-Beuve,  de  David 
d'Angers...  qui  encore?  Et  de  tous  ces  documents, 
choisis  et  présentés  avec  son  industrie  habituelle, 
contrôlés  par  la  rigueur  de  sa  méthode,  commentés 
enfin  avec  son  ordinaire  malice,  M.  Biré  a  formé 
les  deux  volumes  les  plus  amusants...  si  l'on  n'éprou- 
vait toujours  quelque  tristesse  de  ne  pouvoir  estimer 
ni  aimer  un  grand  poète  autant  qu'on  l'admire.  Qu'il 
nous  pardonne  après  cela  si  nous  avons  trouvé  que  la 
littérature  n'y  tenait  pas  assez  de  place,  et  qu'au 
contraire  de  ce  que  nous  attendions,  les  œuvres  n'y 
servaient  que  de  prétexte  à  raconter  l'histoire  de  la 
vie  d'Hugo! 

Il  est  entre  autres  une  petite  question  que  j'aurais 
bien  aimé  qu'il  effleurât  au  moins  :  c'est  celle  de 
la  langue  et  de  «  l'impeccabilité  »  du  style  de 
Victor  Hugo.  Dans  ses  plus  grands  excès,  Victor  Hugo 
passe  pour  avoir  toujours  respecté  la  langue,  et 
tandis  que  l'on  se  complaît  à  relever  chez  Lamartine 
des  négligences  ou  des  incorrections  qui  n'en  sont 
point  souvent,  il -est  admis  qu'on  en  chercherait  vai- 
nement dans  l'œuvre  entière  d'Hugo.  Qu'en  pense 
M.  Biré? 

Que  pense-t-il  de  cette  phrase,  qu'il  a  lui-même 

citée  pour  en  faire  la  conclusion  de  son  livre  :  «  H 

est,  —  dit  Hugo  dans  la  préface  de  l'édition  défini- 

-tive  de  ses  Œuvres^  —  il  est  un  don  suprême  qui  se 

fait  souvent  seul,  qui  n'en  exige  aucun  autre,  qui 


SUR     LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.         71 

quelquefois  reste  caché,  et  qui  a  d'autant  plus  de 
force  qu'il  est  plus  renfermé.  Ce  don,  c'est  l'estime  ». 
Oserai-je  avouer  que  je  n'entends  pas  bien  ce  que 
c'est  que  ce  don,  «  qui  se  fait  souvent  seul  »,  et  qui, 
tout  «  suprême  »  qu'il  soit,  cependant  «  n'en  exige 
aucun  autre  ».  Mais  pourquoi  a-t-il  «  d'autant  plus 
de  force  »  qu'il  est  «  plus  renfermé?  »  c'est  ce  que 
j'entends  encore  moins.  On  dira  que  le  poète  était 
bien  vieux  alors?  Prenons-le  donc  dans  sa  jeunesse  et 
lisons  les  Deux  îles  : 

11  est  deux  îles  dont  un  monde 
Sépare  les  deux  océans. 

Cela  veut-il  dire  qu'il  y  aurait  quelque  part  deux 
îles  séparées  des  deux  océans  par  un  monde?  On  est 
tenté  de  le  croire  d'abord.  Mais  ccmme  il  s'agit  de 
la  Corse  et  de  Sainte-Hélène,  il  faut  entendre  que  les 
deux  îles,  avec  les  deux  océans  qui  les  baignent,  sont 
séparées  l'une  de  l'autre  par  le  continent  africain. 
C'est  une  amphibologie  bien  caractérisée. 

L'air  était  plein  d'encens,  et  les  prés  de  verdures 
Quand  il  revit  ces  lieux,  oii  par  tant  de  blessures, 
Son  cœur  s'est  répandu  : 

il  faudrait,  si  je  ne  me  trompe  : 

Où  son  cœur  s'était  répandu; 

comme  l'on  dit  :  «  Il  faisait  beau  quand  je  revis  les 
lieux  où  s'était  écoulée  ma  jeunesse  ».  Hugo  lui- 


72  NOUVEAUX     ESSAIS 

même,  nous  le  savons,  aimait  à  «  éplucher  »  ainsi 
Corneille  et  surtout  Racine,  —  Racine,  dont  il  a 
presque  aussi  mal  parlé  que  M.  Yacquerie!  Mais  aimez- 
vous  encore  beaucoup  ces  vers,  et  pourriez-vous  me 
les  expliquer  : 

Quand  noire  âme,  en  rêvant,  descend  dans  nos  entrailles, 
Comptant  dans  notre  cœur,  qu'enfin  la  glace  atteint, 

Chaque  douleur  tombée  et  chaque  songe  éteint? 

Musset,  à  qui  l'on  reproche  aigrement  l'incohérence 
de  ses  métaphores,  n'en  a  pas  au  moins  de  plus 
bizarre  que  celle  de  cette  âme  qui  descend  dans  les 
entrailles  et  qui,  je  ne  sais  comment,  y  rencontre  le 
cœur;  —  et  voilà  bien  des  affaires  pour  dire  :  «  Quand 
nous  repassons  en  mémoire  les  jours  que  nous  avons 
vécus!..  » 

En  tout  cas,  puisque  je  n'ai  pas  rougi  de  proposer 
la  question,  je  voudrais  qu'on  prît  la  peine  de  l'étudier 
quelque  jour  d'un  peu  près.  Il  y  a  des  Lexiques  de  la 
langue  de  Molière  :  n'en  pourrait-on  pas  dresser  un  de 
la  langue  d'Hugo?  On  ne  négligerait  pas  aussi,  par 
la  même  occasion,  d'étudier  ses  rimes,  que  peut-être 
on  ne  trouverait  pas  aussi  riches  ni  aussi  neuves  que 
l'a  prétendu  Théodore  de  Banville  dans  un  petit  traité 
de  versification,  qui  est  un  chef-d'œuvre  àliumour  en 
même  temps  que  de  flatterie  à  l'adresse  du  maître.  Et 
peut-être  qu'après  tout,  le  problème  ne  serait  pas  moins 
intéressant  que  de  rechercher  ce  que  Victor  Hugo  n'a 
pas  répondu,  le  21  mai  1850,  à  une  voix  de  droite 


SUR     LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.         73 

qui  l'interrompait.    II  apprenait    ses    discours    par 
cœur. 

Que  si  maintenant  quelqu'un  nous  reprochait  qu'au 
lieu  de  prendre  le  livre  de  M.  Biré  pour  ce  qu'il  est, 
nous  lui  offrons,  en  en  rendant  compte,  un  moyen  de 
le  refaire,  la  réponse  est  facile.  Il  y  a,  comme  on 
disait  jadis,  une  «  constitution  »  des  sujets,  et  par 
suite,  il  y  a  une  manière  de  les  traiter  qui  est  telle, 
que  toute  autre  est  moins  bonne,  comme  étant  moins 
conforme  à  cette  «  constitution  ».  En  fait,  si  quelques- 
uns  de  nous  s'intéressent  encore  au  personnage  poli- 
tique de  Victor  Hugo,  nous  sommes  les  derniers;  il 
faut  bien  le  savoir;  et  déjà  les  jeunes  gens  ne  voient 
plus  en  lui  que  le  poète.  Ils  ont  raison  ;  car  ni  l'his- 
toire ne  serait  possible,  ni  la  vie  même  ne  serait  tena- 
ble,  si  les  générations  nouvelles  héritaient  fidèlement 
des  moindres  rancunes  de  celles  qui  les  ont  précé- 
dées. Mais,  au  contraire,  puisque,  aussi  longtemps  que 
durera  la  langue  française,  on  continuera  de  lire  et 
d'étudier  l'œuvre  de  Victor  Hugo,  il  ne  nous  faut  dès 
à  présent  retenir  de  sa  vie  que  ce  qui  importe  à  l'in- 
telligence de  son  œuvre,  et  n'y  rien  chercher  de  plus 
que  les  raisons  de  ce  qui  nous  choque  ou  de  ce  que 
nous  admirons  dans  son  œuvre.  Pour  justifier  un 
jour  l'un  des  hommes  qui  sans  doute  ont  le  plus 
insolemment  foulé  aux  pieds  tous  les  droits  de  l'huma- 
nité, —  mais  dont  les  intérêts  anglais  ne  perdront  pas 
de  sitôt  la  mémoire,  —  Clive,  ou  Warren  Hastings 
peut-être,   Macaulay  a   quelque  part  écrit  que   les 

5 


74  ESSAIS     SUR     LA    LITTÉRATURE 

«  hommes  extraordinaires,  qui  ont  accompli  des 
choses  extraordinaires,  ont  droit  à  une  mesure  d'indul- 
gence extraordinaire  ».  Je  ne  voudrais  pas  aller  jus- 
que-là! Quelques  devoirs  sont  les  mêmes  pour  tous 
les  hommes;  et  surtout  si  l'on  considère  combien  la 
différence  est  petite,  souvent,  d'un  homme  «  extraor- 
dinaire »  à  celui  qui  l'est  moins.  Pouvons-nous 
cependant  parler  d'Hugo  ou  de  Lamartine  comme  on 
ferait  d'un  membre  quelconque  de  nos  Assemblées 
délibérantes?  de  ceux  qui  n'ont  vécu  que  par  et  pour 
la  politique? et  ne  devons-nous  pas,  en  dépit  de  nous- 
mêmes,  essayer  de  prévenir  et  de  préparer  le  juge- 
ment de  la  postérité?  C'est  le  scrupule  qu'en  termi- 
nant je  soumets  à  M.  Biré;  —  et  j'espère  qu'il  ne  le 
trouvera  pas  contradictoire  au  souci  que  j'ai  eu,  en 
commençant,  de  revendiquer  pour  lui  le  droit  d'être 
un  peu  partial? 

1"  octobre  1891. 


OCTAVE   FEUILLET 


Peu  d'écrivains,  au  cours  d'une  carrière  de  près 
d'un  demi-siècle,  ont  remporté  plus  de  succès,  de 
plus  flatteurs,  de  plus  glorieux,  —  de  plus  légitimes 
aussi,  —  que  l'auteur  du  Roman  d'un  jeune  homme 
pauvre,  de  Sibylle,  de  Monsieur  de  Camors,  de  Julia  de 
Trécœur,  du  Journal  dune  femme,  de  la  Morte;  et 
cependant  peu  d'écrivains,  jusqu'à  leur  dernier  jour, 
ou  jusqu'au  lendemain  même  de  leur  mort ,  ont 
trouvé  la  critique  plus  malveillante,  plus  hostile,  et, 
disons  le  mot,  plus  injuste... 

Je  ne  fais  point  allusion  à  ceux  de  ses  rivaux,  ou 
de  ses  successeurs,  qui,  comme  l'auteur  de  la  Bête 
humaine,  ont  cru  l'avoir  jugé  d'un  mot,  en  l'appelant, 
celui-là  :  «  le  Musset  des  familles  »,  ou  celui-ci  : 
«  l'auteur  favori  de  l'impéralricc  Eugénie  ».  Nous 
reviendrons  dans  un  instant  sur  «  le  Musset  des 
familles  ».  Mais  si  ce  n'est  pas,  sans  doute,  une 
preuve  de  talent  que  de  savoir  plaire  aux  impéra- 


76  NOUVEAUX    ESSAIS 

trices,  en  serait-ce  donc  une  que  de  les  offenser, 
comme  on  a  fait  depuis,  elle  et  tout  leur  sexe,  dans 
la  préférence  qu'il  est  naturel,  —  et  même  heureux, 
—  qu'elles  donnent  à  ce  qui  est  noble  sur  ce  qui  est 
vulgaire,  à  ce  qui  est  distingué  sur  ce  qui  l'est  moins, 
à  ce  qui  est  «  propre  »  sur  ce  qui  ne  l'est  pas?  Cette 
manière  d'envelopper  la  réputation  d'un  écrivain 
dans  la  disgrâce  d'une  femme  malheureuse  et  d'un 
régime  tombé,  a  d'ailleurs  quelque  chose  de  niais  et 
de  perfide  à  la  fois,  qui  ne  mérite  pas  seulement  qu'on 
y  réponde... 

Mais  ce  sont  les  critiques  eux-mêmes  qui,  pendant 
quarante  ans,  ont  affecté  de  marchander  à  Octave 
Feuillet  tout  ce  qu'ils  prodiguaient  d'éloges  plus 
qu'excessifs  aux  Flaubert,  aux  Concourt,  auxFeydeau, 
et  qui,  même  en  le  louant,  n'ont  pu  se  tenir  de 
mêler,  à  ce  que  la  force  de  la  vérité  leur  arrachait  en 
dépit  d'eux,  je  ne  sais  quelle  expression  de  mécon- 
tentement ou  de  mauvaise  humeur.  C'est  Sainte- 
Beuve,  non  plus  le  Sainte-Beuve  des  Consolations  et 
Volupté,  mais  un  Sainte-Beuve  revenu  du  monde,  le 
Sainte-Beuve  bourgeois  et  quelque  peu  cynique  des 
Nouveaux  lundis,  qui  a  jadis  écrit,  sur  Y  Histoire  de 
SiOylle,  deux  longs  et  venimeux  articles,  où  il  repro- 
chait à  Feuillet  non  seulement  son  succès,  mais  la 
nature  de  ce  succès,  —  comme  s'il  en  eût  lui-même 
encore  été  jaloux,  —  et  jusqu'aux  «  équipages  de  ses 
élégantes  lectrices  ».  C'est  Edmond  Scherer  qui  s'éton- 
nait, qui  s'indignait  que  l'auteur  de  Bellah,  de  la  Petite 


SUR    LA    LITTÉRATURE    CONTEMPORAINE.         77 

Comtesse,  du  Roman  d'un  jeune  homme  pauvre,  de 
Sibylle,  osât,  comme  il  disait,  «  se  poser  en  roman- 
cier »;  et,  depuis  lors,  ce  qu'il  y  avait,  je  ne  dis  pas 
d'outré,  mais  d'impertinent  dans  ce  jugement,  ni 
Monsieur  de  Camors,  ni  Julia  de  Trécœur,  ni  le  Jour- 
nal d'une  femme,  ne  lui  ont  inspiré,  que  je  sache,  le 
désir  de  l'atténuer  ou  de  le  rétracter.  Il  préférait  les 
Confidences  d'un  joueur  de  clarinette!  Plus  près  de 
nous  encore,  après  Y  Histoire  d'une  Parisienne,  après 
la  Veuve,  après  la  Morte,  ai-je  besoin  de  rappeler  à 
ses  lecteurs  comment  M.  Lemaître  a  parlé  d'Octave 
Feuillet?  avec  autant  de  légèreté  que  d'esprit,  mais 
avec  moins  d'esprit  que  d'injustice,  et  sans  une  par- 
celle de  cette  sympathie  dont  il  nous  reproche  de 
manquer  quand  nous  parlons,  nous,  de  la  Terre  ou 
du  /iêve.  Et  l'autre  jour,  enfin,  dans  une  petite  note 
du  Temps,  tout  ce  que  M.  France  voulait  bien  accorder 
à  Feuillet,  c'était  que  ses  romans,  datés  comme  ils 
sont  du  «  règne  de  la  crinoline  »,  revivraient  peut- 
être  avec  elle,  quand  ils  auront  comme  elle,  ainsi  que 
les  «  paniers  »  et  que  les  «  falbalas  »,  à  défaut  d'autre 
charme,  celui  des  choses  pour  toujours  passées.  Est- 
ce  que,  par  hasard,  aux  romans  d'Octave  Feuillet 
M.  France,  aussi  lui,  préférerait  ceux  de  M.  Fernand 
Calmettes  et  de  madame  Jane  Dieulafoy? 

Non  pas  qu'à  notre  tour,  en  rendant  à  Octave 
Feuillet  l'hommage  que  nous  lui  devons,  nous  nous 
proposions  de  nous  aveugler  volontairement  sur  ses 
défauts,  ni  même  que  notre  amitié,  qui  fut  grande 


78  NOUVEAUX    ESSAIS 

pour  lui,  se  croie  tenue  de  les  passer  sous  silence. 
Aussi  bien  que  personne,  nous  savons,  —  et  nous  le 
disons  tout  de  suite,  —  qu'une  partie  de  son  œuvre 
est  déjà  caduque,  et  ni  à'Onesta  ni  de  Bellah,  ni  même 
du  Roman  d'un  jeune  homme  pauvre,  nous  ne  faisons 
plus  d'estime  ou  de  cas  qu'il  ne  faut.  Son  théâtre  non 
plus,  —  nous  le  craignons  du  moins,  —  ne  lui  sur- 
vivra guère,  ni  la  Tentation,  ni  la  Belle  au  bois  dor- 
7nant^  ni  Montjoîe,  ni  Julie,  ni  le  Sphinx.  Faut-il  seu- 
lement faire  exception  pour  le  Village,  pour/e  Cheveu 
blanc,  pour  le  Cas  de  conscience^  et  la  valeur  propre- 
ment dramatique  n'en  est-elle  pas  très  inférieure  à  la 
valeur  morale?...  Mais,  après  tout  cela,  ce  que  nous 
osons  bien  dire,  et  ce  que  nous  allons  essayer  de 
montrer,  c'est  que  peu  de  romanciers  ont  mieux 
connu  le  «  monde  »  ;  c'est  que  nul,  dans  notre  siècle, 
n'a  mieux  peint  la  femme,  —  non  pas  même  l'auteur 
de  Vale.ntine  et  d'Indiana,  qui  ne  connut  en  réalité 
que  madame  Sand;  —  et  nul  surtout,  depuis  Prévost 
ou  depuis  Racine  même,  n'a  su  le  secret,  en  faisant 
servir  le  roman  à  de  plus  nobles  usages,  de  nous 
conter  en  même  temps,  dans  une  langue  d'abord  plus 
précieuse  ou  plus  nerveuse,  et  ensuite  plus  ferme  et 
plus  simple,  mais  toujours  élégante  et  aisée,  de  plus 
jolies,  de  plus  hardies,  de  plus  tragiques  histoires 
d'amour. 


SUR     LA    LITTERATURE     CONTEMPORAINE.         79 


I 


Je  ne  parlerai  pas  de  l'homme.  Il  n'a  point  caché 
sa  vie,  mais  il  ne  l'a  pas  étalée  non  plus;  et,  pour  me 
servir  de  ses  propres  expressions,  «  l'un  des  mérites 
comme  l'un  des  bonheurs  en  fut  d'être  obscure  ».  Je 
n'insisterai  pas  davantage  sur  les  premiers  essais  de 
l'écrivain.  Il  suffit  de  savoir  que,  lorsque  Feuillet 
débuta,  aux  environs  de  1846,  le  romantisme,  encore 
que  mal  remis  du  retentissant  échec  des  Burgraves, 
régnait  pourtant  toujours.  Et,  en  effet,  ce  n'était  pas 
Scribe  ou  Ponsard  dont  l'influence  pouvait  contre- 
balancer celle  des  Dumas  et  des  Hugo,  des  Balzac  et 
des  George  Sand,  des  Musset  et  des  Mérimée.  Il  y 
avait  d'ailleurs  en  Feuillet  un  goût  inné  de  la  distinc- 
tion, et,  quoiqu'il  n'eût  pas  été  bercé  «  sur  les  genoux 
d'une  duchesse  »,  il  y  avait  une  habitude  naturelle 
d'esprit,  si  je  puis  ainsi  dire,  déjà  trop  aristocratique, 
pour  qu'il  pût  s'accommoder  de  ce  que  les  ennemis  du 
romantisme,  en  ce  temps-là,  mêlaient  à  leur  solide  et 
louable  bon  sens,  d'inélégance,  de  lourdeur,  et  même 
de  vulgarité.  Comme  tous  les  jeunes  gens,  Feuillet 
commença  donc  par  imiter  les  maîtres  qu'il  avait 
admirés  du  fond  de  sa  province  ou  qu'il  avait  lus  en 
cachette  au  lycée  :  George  Sand,  dans  Onesta,  sa 
première  nouvelle  ;  Musset,  dans  le  Fruit  défendu,  dans 
Alix,  qu'on  lit  encore  avec  plaisir,  dans  Rédemption^ 


80  NOUVEAUX    ESSAIS 

—  qui  est  sa  Marion  Dclormc  ou  sa  Dame  aux  camé- 
lias^ —  dans  le  Pour  et  le  Contre^  dans  le  Cheveu  blanc; 
Balzac  enfin  ou  Jules  Sandeau  dans  Bellah,  son  pre- 
mier roman,  ressouvenir  ù  peine  déguisé  des  Chouans  et 
de  Mademoiselle  de  LaSeiglière.  Entre  tous  ses  récits, 
disons-le  pour  n'y  plus  revenir,  Bellah  est  le  seul, 
comme  l'a  fait  jadis  observer  M.  Montégut,  où  Feuillet 
n'ait  rien  mis  de  lui-même;  le  seul  dont  on  ne  voit 
pas  qu'il  ait  eu  des  raisons  de  l'écrire. 

L'influence  de  Sandeau  se  retrouve  encore  dans  le 
Roman  d'un  jeune  homme  pauvre,  et  même  beaucoup 
plus  lard,  jusqu'en  1865,  dans  la  Belle  au  bois  dor- 
mant. Si  l'on  y  ajoute  l'influence  de  Scribe,  aisément 
reconnaissable  dans  une  petite  comédie  :  Péril  en  ta 
demeure,  qu'on  ne  croirait  jamais  qui  fût  de  l'auteur 
de  Sibylle  et  de  Monsieur  de  Camors,  on  aura  dit,  je 
pense,  tout  ce  que  Feuillet  dut  à  ses  prédécesseurs, 

—  et  on  peut  commencer  de  l'étudier  dans  la  partie 
vraiment  originale  et  vraiment  personnelle  de  son 
œuvre. 

Sans  parler,  en  effet,  de  ceux  qui,  comme  ils  le 
disent  en  leur  style,  n'ont  voulu  voir  dans  son  œuvre 
entière  qu'un  «  délayage  de  Musset  et  de  George 
Sand  »,  a-t-on  bien  assez  remarqué  ce  qu'il  y  a  déjà 
de  lui,  qui  n'appartient  qu'à  lui,  dans  quelques-unes 
de  ces  «  imitations?  »  et,  pour  quelques  autres  — 
la  Crise,  par  exemple,  ou  l'Ermitage,  ou  la  Clef  d'or, 
ou  le  Village,  l'Urne  même  et  Dalila  surtout  —  a-t-on 
bien  assez  loué  ce  qu'elles  avaient  alors  de  tout  à  fait 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.         81 

neuf?  «  Commérages,  bavardages,  menus  propos, 
petites  manières  de  toutes  sortes  de  gens,  »  ni  Musset 
dans  ses  proverbes,  ni  George  Sand  dans  ses  romans, 
ne  les  avaient  ainsi  rendus  au  naturel,  avec  cette 
aisance  et  cette  vérité,  avec  cette  justesse  d'accent 
et  ce  bonheur  d'imitation.  George  Sand  et  Musset 
étaient  peut-être  au-dessus,  mais  ils  étaient  en 
dehors  du  ton;  et  les  clercs  de  notaire  parlaient  chez 
eux  comme  des  poètes,  mais  quelquefois  aussi  les 
marquis  comme  des  confiseurs.  Autre  mérite,  à  nos 
yeux,  et  mérite  qu'on  chercherait  en  vain  dans  les 
proverbes  de  Musset  ou  dans  les  comédies  mêmes  de 
Marivaux,  —  car  que  signifie  Arlequin  poli  par  V  amour 
et  à  quoi  dirons-nous  bien  que  riment  les  Caprices  de 
Mariannci —  chacune  de  ces  petites  pièces  avait  un 
sens;  elle  tendait,  sans  en  avoir  l'air,  à  prouver  quel- 
que chose;  et,  sans  qu'on  y  prît  garde,  elle  le  prou- 
vait. Enfin  une  même  idée,  que  nous  retrouverons 
dans  Sibylle  et  jusque  dans  la  Morte,  reliait  entre 
elles  ces  «  esquisses  »  ou  ces  «  études  »  de  la  vie 
mondaine...  Mais  en  insistant,  je  craindrais  de  donner 
à  la  Crise  ou  à  VUrne  plus  d'importance  que  l'au- 
teur ne  leur  en  attribuait  lui-même.  Je  craindrais 
surtout  d'imiter  ces  critiques,  dont  quelques-uns,  en 
louant  les  Scènes  et  Proverbes,  n'y  ont  cherché,  en 
vérité,  qu'un  prétexte  à  déprécier  ses  romans. 

Comme  si,  cependant,  quelques  qualités  qu'on 
apprécie  dans  les  Scènes  et  Proverbes,  ce  n'était  pas 
les  mêmes  qu'on  retrouve  dans  la  Petite  Comtesse, 

5. 


82  NOUVEAUX    ESSAIS 

dans  le  Roman  dun  Jeune  homme  pauvre,  dans  VH'is- 
ioire  de  Sibylle!  Elles  y  sont  seulement  plus  appa- 
rentes et  plus  fortes.  C'est  ainsi  que  le  style,  plus 
franc  et  plus  direct,  y  est  déjà  presque  entièrement 
dépouillé  de  ce  qu'il  avait  encore  d'affectation  ou 
d'afféterie  même,  dans  VErmitage,  par  exemple,  ou 
la  Partie  de  dames.  La  rapidité  n'en  a  plus  rien  de 
romantique  :  peu  de  portraits,  peu  de  descriptions,  à 
peine  quelques  dissertations;  mais  des  faits,  des  sen- 
timents; et  les  personnages  presque  uniquement 
caractérisés  par  leurs  discours  ou  par  leurs  actions. 
Notons  et  retenons  ce  point.  Si  le  dialogue  est  une 
partie  considérable  de  l'art  du  romancier,  et  si  peut- 
être  il  n'y  a  rien  de  plus  rare  que  le  talent  de  le  faire 
servir  à  la  peinture  des  caractères,  aucun  romancier 
contemporain,  —  je  dis  aucun,  ni  George  Sand,  ni 
Balzac,  —  ne  l'a  possédé  chez  nous  au  même  degré 
que  Feuillet;  et  la  Petite  Comtesse  ou  le  Roman  d'un 
jeune  homme  pauvre  en  sont  déjà  la  preuve.  Ces  pre- 
miers romans  témoignaient  encore  d'un  art  de  traiter, 
ou,  comme  on  disait  jadis,  de  manier  les  passions, 
presque  plus  rare  que  celui  de  les  faire  parler.  S'il 
n'y  avait  de  l'inexpliqué  dans  la  Petite  Comtesse,  et 
trop  de  sentimentalisme  ou  de  convention  dans  le 
Roman  d'un  jeune  homme  pauvre,  mais  surtout  si  la 
pauvreté  passagère  et  trop  dorée  du  héros  ne  mentait, 
en  quelque  sorte,  au  titre  de  ce  roman  célèbre,  — 
«  le  plus  grand  succès  de  larmes  »  du  xix°  siècle,  — 
Feuillet,  dès  ce  temps-là,  n'eût  eu  qu'à  se  recom- 


SUR     LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.         83 

mencer.  Mais  aussi  bien  ou  mieux  que  personne,  il 
savait  ou  il  sentait  ce  qui  lui  manquait  encore.  Il 
savait  aussi  ce  qu'il  lui  fallait  faire  pour  l'acquérir; 
et  clans  l'intervalle  des  six  ans  qui  séparent  le  Roman 
d'un  jeune  homme  pauvre  et  la  Petite  Comtesse  de 
V Histoire  de  Sibylle,  c'est  à  quoi,  sans  se  laisser  ni 
décourager  par  la  critique,  ni  étourdir  par  le  succès, 
il  allait  travailler. 

Il  avait  l'imagination  naturellement  romanesque  et 
le  tour  d'esprit  volontiers  optimiste.  Ce  sont  deux 
choses  qui  vont  assez  habituellement  ensemble  :  ce 
sont  deux  mots  aussi  qui  demandent  qu'on  les 
explique  un  peu;  —  et  surtout  le  premier.  Puisque 
nous  ne  vovons  pas,  en  effet,  que  l'on  reproche  à  une 
comédie  d'être  trop  «  comique  »,  d'où  vient  que  l'on 
blâme  un  roman  d'être  trop  «  romanesque  »?  et  cela 
ne  serait-il  pas  presque  plus  contradictoire  encore  que 
plaisant.  Pourquoi  nos  romanciers  ne  se  défendent- 
ils  aujourd'hui  de  rien  tant  que  d'être  «  romanes- 
ques »?  Pourquoi  ce  mot,  lui  tout  seul,  emporte-t-il 
je  ne  sais  quelle  idée  de  ridicule?  Et  s'il  y  a  sans 
doute  plus  d'une  manière  d'être  «  romanesque  »;  s'il 
y  en  a  même  beaucoup;  si  celle  de  George  Sand  dans 
Indiana  ou  dans  Valentine  diffère  de  celle  de  Balzac 
dans  la  Dernière  incarnation  de  Vautrin,  ou  si  celle 
de  Dumas  dans  les  Trois  Mousquetaires  n'est  pas  celle 
de  Sandeau  dans  la  Maison  de  Penarvan,  n'y  en  a-t-il 
pas  une  bonne?  plus  d'une,  peut-être?  Et,  quand  on 
a  dit  de  Feuillet  qu'il  avait  l'imagination  romanesque, 


84  NOUVEAUX    ESSAIS 

est-ce  assez?  ou  même  qu'en  a-t-on  dit?  Mais,  ce 
qu'il  faut  savoir,  c'est  en  quoi  le  romanesque  a  con- 
sisté pour  lui,  et  rien  n'est  plus  facile,  puisqu'il  a  lui- 
même  pris  soin  de  nous  l'apprendre. 

Je  crois  bien  qu'en  effet  il  songeait  moins  à  Scribe 
qu'à  lui-même  quand  il  s'exprimait  ainsi,  dans  son 
Discours  de  réception  à  r Académie  française  : 

«  Ce  qui  répugnait  à  Scribe,  ce  qui  lui  semblait  dan- 
gereux et  haïssable,  c'était  l'exagération  vaine,  la 
chimère,  l'affectation,  le  faux  ;  c'était  la  fantaisie 
substituée  à  la  morale;  c'était  la  passion  érigée  en 
maîtresse  vertu,  en  devoir  suprême,  en  règle  unique 
de  la  vie.  Mais  autant  que  personne,  il  avait  dans  le 
cœur  et  dans  l'esprit  l'intelligence  bienveillante, 
l'amour  même,  et  le  culte  de  ces  sentiments  désinté- 
ressés, de  ces  délicatesses  exquises,  de  ces  nobles 
exaltations  qui  forment,  dans  une  région  supérieure 
au  devoir  lui-même,  le  domaine  de  la  beauté  morale; 
mais  autant  que  personne  il  savait  qu'il  y  a  dans  les 
limites  du  vrai  et  du  possible,  un  idéal  généreux,  qui 
est  le  romanesque  des  honnêtes  gens;  et  cet  idéal,  il  le 
propose,  il  le  recommande  sans  cesse  à  ceux  qui  peu- 
vent être  tentés  de  le  méconnaître  ou  de  le  dédai- 
gner. » 

N'est-ce  pas  lui  visiblement,  n'est-ce  pas  l'esprit  de 
son  œuvre  qu'il  définissait  en  ces  termes,  et  non  pas, 
—  quoi  qu'il  en  crût  peut-être,  —  la  nature  d'imagi- 
nation de  l'auteur  de  la  Camaraderie?  C'est  l'Ermi- 
tage et  la  Clef  dor  qui  sont  ce  «  romanesque  des 


SUR     LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.         83 

honnêtes  gens,  »  et  non  pas  Bataille  de  Dames.  C'est 
le  Roman  d'un  jeune  homme  pauvre;  ce  n'est  pas  le 
Domino  noir  ou  Piquillo  Alliaga.  C'est  lui,  Feuillet, 
—  avec  Augier,  dont  la  Gabrielle  est  de  1849,  et  avant 
Flaubert,  —  qui  a  dénoncé  le  premier  «  l'exagéra- 
tion vaine,  la  chimère,  le  faux,  l'affectation,  la  pas- 
sion érigée  en  devoir  suprême  ou  en  règle  de  la  vie  », 
et  généralement  ce  qu'il  y  avait,  dans  l'esthétique 
du  romantisme,  de  plus  dangereux  encore  pour  la 
morale  des  honnêtes  gens  que  pour  la  littérature. 
Ce  «  romanesque  »  a,  en  un  mot,  commencé  la 
déroute  du  «  romantisme  »  ;  et  quand  on  lui  reproche 
d'être  ou  d'avoir  été  trop  «  romanesque  »,  nous,  au 
contraire,  nous  l'en  louons,  si  par  hasard  c'est  cela 
qu'on  veut  dire!  0  duperie  des  mots,  et  fureur  de 
«  blasonner  »  les  gens!  Si  nous  avons  quelque  chose 
dans  notre  littérature  qui  ressemble  aux  petits  chefs- 
d'œuvre  du  naturalisme  hollandais,  à  quelque  Miéris 
ou  à  quelque  Gérard  Dow,  —  pour  la  familiarité  de 
la  donnée,  pour  l'intimité  du  caractère,  pour  le  fini 
de  l'exécution  —  c'est  le  Village,  où  Feuillet  a  si  bien 
exprimé  de  qu'il  peut  y  avoir  de  poésie  cachée,  sous 
la  règle,  et  dans  l'uniformité  d'une  humble  destinée 
provmciale.  Et  ce  n'est  pas  un  hasard,  ce  n'est  pas 
une  rencontre;  et  c'est  ainsi  qu'il  a  toujours  entendu 
le  «  romanesque  >>;  et  j'en  trouve  encore  la  preuve, 
bien  des  années  plus  tard,  dans  ce  passage  du  Jour- 
nal d'une  femme  : 

«  Ah!  mon  Dieu!  ce  n'est  pas  contre  les  idées  roma- 


86  NOUVEAUX    ESSAIS 

nesiiuos  qu'il  faut  mettre  en  garde  la  génération  pré- 
sente... le  danger  n'est  pas  là  pour  le  moment...  Et 
puis,  je  ne  comprends  pas  cette  manie  qu'on  a  d'op- 
poser toujours  la  passion  au  devoir,  —  la  passion 
par-ci,  le  devoir  par-là,  —  comme  si  l'un  était  néces- 
sairement le  contraire  de  l'autre...  Mais  on  peut 
mettre  la  passion  dans  le  devoir...  et  non  seulement 
on  le  peut,  mais  on  le  doit...  car  le  devoir  tout  seul 
est  bien  sec,  je  vous  assure...  Vous  dites  qu'il  n'est 
pas  poétique?..  C'est  parfaitement  mon  avis...  mais 
il  faut  qu'il  le  devienne  pour  qu'on  ait  du  plaisir  à  le 
pratiquer...  et  c'est  précisément  à  poétiser  le  vul- 
gaire devoir,  que  servent  ces  dispositions  romanes- 
ques contre  lesquelles  on  lance  l'anathème.  » 

C'est  une  grand'mère  qui  parle,  à  des  jeunes  gens, 
à  des  jeunes  filles,  et  son  langage  aisé  n'a  pas  sans 
doute  la  précision  ni  le  pédantisme  de  celui  d'un 
théoricien  du  romanesque,  mais  on  entend  assez  ce 
qu'elle  veut  dire;  et  elle  le  dit  assez  clairement  pour 
que  ce  soit  le  romancier  qui  parle  par  sa  bouche. 

Le  romanesque  et  l'optimisme  ont  donc  consisté 
pour  Feuillet,  non  point  du  tout  à  croire  qu'une  pro- 
vidence, une  fortune,  ou  un  hasard  propice  finissaient 
toujours  pas  «  arranger  »  les  choses,  puisque  per- 
sonne, à  vrai  dire,  n'a  écrit  des  romans  plus  tragi- 
ques, dont  les  dénouements  soient  plus  cruels,  san- 
glants, et  irréparables.  Sous  ce  rapport,  aux  romans 
de  Balzac,  les  romans  de  Feuillet  sont  à  peu  près 
ce  que  sont  les  tragédies  de  Corneille  aux  comédies 


sur.  LA  LITTÉRATURE  CONTEMPORAINE.    87 

de  Molièce  :  ils  sont  aux  romans  de  George  Sand, 
—  qui  finissent  presque  toujours  trop  bien,  par 
quelque  bon  mariage  ou  par  quelque  adultère  con- 
fortable, —  ce  que  la  tragédie  de  Racine  est  aux 
comédies  de  Marivaux.  N'est-ce  pas  dire  encore  que 
le  romanesque  n'a  pas  non  plus  consisté  pour  lui 
dans  l'extraordinaire  des  aventures  ou  dans  Tinvrai- 
scmblance  des  événements  :  —  si  de  même  que  le 
Village  en  effet,  la  Crise,  l'Ermitage,  la  Ch'f  d'or  sont 
des  scènes  de  la  vie  réelle;  —  ni  dans  l'idéalisation 
des  personnages  :  —  si  M.  de  Camorsou  M.  de  Maures- 
camp,  par  exemple,  dans  VHistoire  d'une  Parisienne, 
pour  ne  rien  dire  de  madame  de  Campvallon,  de 
Julia.de  Trécœur,  ou  de  Sabine  Tallevaut,  dans  la 
Morte,  ne  sont  pas  très  éloignés  d'être  de  simples 
criminels?  Ou  bien  le  trouverait-on  «  romanesque  » 
peut-être,  d'avoir  mis  en  scène  dans  ses  romans  tant 
de  comtesses  et  tant  de  marquis,  au  lieu  de  chefs  de 
gare  et  de  demoiselles  de  magasin?..  Mais  tout  ce 
qu'il  faut  dire,  c'est  qu'il  a  commencé  par  croire  la 
vie  plus  facile  et  l'humanité  meilleure  qu'elles  ne  le 
sont;  le  devoir  plus  agréable;  et  la  passion  plus 
aisée,  je  ne  dis  pas  précisément  à  vaincre,  mais  à 
diriger. 

Sainte-Beuve  l'avait  assez  bien  démêlé,  qu'une 
part  au  moins  de  son  «  romanesque  »,  l'auteur  de  la 
Petite  Comtesse  et  des  Scènes  et  Proverbes  la  tenait 
«  de  l'éducation  première  qu'il  avait  reçue,  de  son 
milieu  d'enfance  et  de  jeunesse,  de  l'ensemble  de  ses 


88  NOUVEAUX     ESSAIS 

habitudes  et  de  ses  mœurs  ».  Il  voulait  dire,  et,  en 
somme,  il  disait  que,  pour  écrire  le  vrai  «  roman 
d'un  jeune  homme  pauvre  »,  ce  qui  manquait  surtout 
à  Feuillet,  c'était  d'avoir  éprouve  lui-même,  ou  cou- 
doyé la  vraie  pauvreté,  celle  que  les  hommes  secou- 
rent, mais  qu'ils  ne  haïssent  pas  moins  à  l'égal  d'un 
vice.  Dans  ce  milieu  «  bourgeois  et  distingué  »  que 
fréquentait  l'auteur,  s'il  avait  été,  par  là  même,  pré- 
servé de  bien  des  contacts,  il  avait  été  privé  de  plus 
d'un  sujet  d'observation  et  de  bien  des  occasions 
d'expérience.  A  peine  même  pouvait-on  dire  qu'il 
eût  traversé  «  la  vie  littéraire  »,  la  vie  de  bohème;  et 
tout  ce  que  ses  aristocratiques  modèles  avaient 
déployé  devant  lui  de  grâces  apprises  et  de  beaux 
sentiments  convenus,  s'il  n'en  avait  pas  été  la  dupe, 
comme  on  le  devinait  à  la  légère  et  piquante  ironie 
de  sa  manière,  on  pouvait  craindre  qu'il  ne  le  devint. 
C'est  ce  qu'il  comprit,  et  sans  changer  de  modèles,  il 
étudia  de  plus  près,  d'un  œil  toujours  charmé,  mais 
déjà  plus  attentif,  ceux  qu'il  avait  accoutumé  d'imiter, 
et  que  d'ailleurs  il  ne  devait  jamais  cesser  de  pré- 
férer aux  autres.  Il  était  ainsi  fait  qu'il  aimait  mieux 
les  salons  que  les  bouges,  et  je  dirai  tout  à  l'heure 
ce  que  nous  avons  gagné,  nous  qui  le  lisons,  à  cette 
préférence.  Mais  au  lieu  de  se  jouer  à  la  superficie 
des  choses,  il  attacha  son  observation  aux  drames 
éternellement  humains,  qui  se  jouent  entre  marquis 
et  baronnes,  comme  entre  couturières  et  mécaniciens. 
Il  vit  qu'un  sourire,  une  rougeur,  un  air  de  tète,  un 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.         89 

épigramme  trahissaient  quelquefois  plus  d'ardeur,  ou 
de  violence  même  de  passion,  que  n'en  expriment, 
dans  un  autre  monde,  les  interjections,  les  larmes  ou 
les  injures.  Et  de  la  peinture  de  ces  passions,  enve- 
loppées, ou  si  je  puis  ainsi  dire,  comme  ouatées  de 
discrétion,  mais  intérieurement  exaspérées  de  toutes 
les  contraintes  que  leur  imposent  l'éducation  et 
l'usage,  il  conçut  l'ambition  d'en  faire  quelque  chose 
qui  fût  aussi  noble  et  aussi  «  fort  »  à  la  fois  que  la 
tragédie  de  Racine,  quAudromaque  ou  que  Bajazet. 
Et  nous,  —  maintenant  que  la  mort  nous  a  délié  la 
langue,  —  serons-nous  suspects  de  flatterie,  si  nous 
disons  qu'il  y  a  presque  réussi? 

Ce  qui  d'ailleurs  ne  laissait  pas  encore,  vers  le 
même  temps,  entre  1850  et  1860,  de  contribuer  à 
préciser  ce  qu'il  y  avait  d'inconsistant  et  d'un  peu 
vague  dans  le  romanesque  de  sa  première  manière, 
c'était  l'expérience  qu'il  faisait  du  théâtre,  avec  sa 
Dal'ila  d'abord  ;  puis  avec  son  Roman  d'un  jeune  homme 
■pauvre,  adapté  pour  la  scène;  et  successivement  avec 
la  Tentation,  avec  Montjoie,  —  celle  de  toutes  ses 
pièces  que  je  crois  qu'il  aimait  le  plus,  —  et  avec  la 
Belle  au  bois  dormant. 

Parmi  beaucoup  de  conventions,  que  l'on  peut  bien, 
si  l'on  le  veut,  qualifier  d'arbitraires,  il  est  pourtant 
vrai  que  le  théâtre  a  des  exigences  de  clarté,  de 
rapidité,  de  logique,  et  de  précision  que  n'a  point  le 
roman.  Les  caractères,  par  exemple,  n'y  sauraient 
avoir  cette  espèce  de  flottement,  pour  ainsi  parler, 


90  NOUVEAUX     ESSAIS 

OU  d'inelétermination  qu'on  leur  souffre,  et  qui  sou- 
vent même  nous  charme,  dans  le  roman.  Pareille- 
ment, l'imitation  de  la  vie  n'y  est  pas  plus  fidèle, 
mais,  comme  l'inexactitude  en  est  plus  promptement 
aperçue  ou  sentie,  il  faut  donc  que  la  j-essemblance  y 
soit  aussi  plus  apparente,  et  par  conséquent  le  détail 
plus  réel.  On  n'y  peut  pas  «  situer  »  ou  «  planter  » 
des  scènes  de  la  vie  réelle  dans  un  décor  de  féerie  ou 
de  ballet,  et  le  marquis  ou  le  bourgeois  n'y  sauraient 
porter  la  même  redingote,  les  même  gilets,  les 
mômes  cravates.  Il  faut  encore  que  le  dialogue  y  ait 
quelque  chose  de  plus  vif  et  de  plus  large  à  la  fois; 
de  plus  décisif  et  de  plus  «  coupant  »,  si  je  puis  ainsi 
dire.  Pour  tous  ceux  dont  l'errante  imagination 
s'abandonnerait  volontiers  au  cours  sinueux  de  leur 
rêverie,  comme  aussi  pour  tous  ceux  dont  l'observa- 
tion subtile,  ayant  quelque  chose  de  trop  «  choisi  », 
risquerait,  par  là  même,  d'avoir  quelque  chose  de 
trop  étroit,  le  théâtre  est  la  meilleure  école... 

Feuillet  en  fit  l'épreuve,  et  il  en  profita.  Non  pas, 
comme  je  l'ai  déjà  noté  plus  haut,  que,  s'il  a  rem- 
porté de  grands  succès  au  théâtre,  je  les  croie  vrai- 
ment durables.  On  joue,  dit-on,  souvent  encore  la 
Tentation  en  Allemagne,  mais  je  ne  conseillerais  à 
aucun  de  nos  directeurs  de  la  remettre  à  la  scène;  et 
ni  Montjoie,  ni  Julie,  ni  le  Sphinx  ne  s'inscriront  au 
répertoire.  J'en  ai  peur,  si  je  n'en  suis  pas  sûr! 
Étail-il  peut-être  trop  romancier  pour  être  auteur 
dramatique  aussi?  Car,  s'il  n'y  a  guère  de  sujet  de 


?UR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.  91 

roman  qui  ne  puisse  devenir  un  sujet  de  drame  —  et 
réciproquement  —  cependant  la  manière  de  les  traiter 
diffère;  et  lui-même  le  savait  bien,  qui  n'a  mis  que 
bien  peu  de  ses  romans  à  la  scène!  La  correction  un 
pou  froide  et  la  sobriété  de  son  style,  dont  il  affectait, 
quand  il  écrivait  pour  la  scène,  de  retrancher  les 
moindres  ornements,  y  font-elles  peut-être  l'effet 
de  la  sécheresse?  Ou  bien  encore  son  genre  de 
talent,  ennemi  de  la  vulgarité,  mêlé  de  délicatesse  et 
de  force,  s'accommodait-il  assez  mal  des  conditions 
matérielles  de  la  scène?  de  son  optique  grossissante? 
de  la  qualité  du  public?  et  de  certaines  concessions 
qu'il  faut  toujours  lui  faire?  Je  ne  sais;  et  c'est,  d'ail- 
leurs, une  question  qu'on  peut  se  passer  de  décider. 
Mais  je  sais,  en  revanche,  qu'il  avait  certainement 
quelques-uns  des  dons  de  l'auteur  dramatique,  s'il  ne 
les  avait  pas  tous;  et  il  faut  dire  ici  que,  de  les  avoir 
transportés  dans  le  roman,  c'est  une  autre  part,  et 
non  pas  la  moindre  encore  de  son  originalité. 

Tous  ses  romans  sont  dramatiques  ;  —  et  pour  aper- 
cevoir le  prix  de  ce  genre  de  mérite  jusque  dans 
V Histoire  de  Sibylle,  il  suffît  de  la  comparer  à  Made- 
moiselle La  Quintinie.  Les  «  situations  »  y  abondent, 
toujours  fortes,  jamais  invraisemblables,  et  quand 
elles  sont  le  plus  extraordinaires,  toujours  sauvées, 
toujours  rendues  probables  ou  nécessaires  parla  lon- 
gueur et  l'habileté  des  préparations.  J'en  ait  fait  jadis 
la  remarque  :  Feuillet  n'entre  pas  brusquement,  bru- 
talement en  matière,  in  médias  res;  et  il  en  a  d'excel- 


12  NOUVEAUX     ESSAIS 

lentes  raisons,  que  j'ai  essayé  de  donner,  et  qui  sont 
(les  raisons  d'auteur  dramatique.  Ses  caractères  sont 
daiUeurs  et  d'abord  entiers,  constants,  semblables  à 
eux-mêmes,  «  posés  »  et  suivis,  savamment  nuancés, 
mais  non  pas  anatomisés,  compliqués  et  brouillés  à 
force  de  «  psychologie  ».  Telle  est  Sibylle,  telle  est 
Julia  de  Trécœur,  tel  est  M.  de  Camors,  tel  est  M.  de 
Maurcscamp.  Ils  ne  se  font  pas  sous  nos  yeux,  ils  se 
développent,  ou,  pour  mieux  dire,  ils  développent 
ridée  que  Feuillet  nous  a  donnée  d'eux.  Leurs  atti- 
tudes et  leurs  gestes  encore  ne  sont  pas  indiqués 
avec  moins  de  précision  que  le  jeu  de  leurs  physio- 
nomies. On  en  trouvera  partout  d'innombrables 
exemples,  dans  JuUa  de  Trécœur,  dans  Monncur  de 
CcDiiors,  dans  l'Histoire  d'une  Parisienne  :  un  acteur 
n'aurait  qu'à  s'y  conformer.  Le  style  enfin,  direct  et 
agissant,  net  et  rapide,  impersonnel  et  objectif,  s'il  a 
d'autres  qualités,  a  surtout  celle-ci,  qui  est  dramati- 
que entre  toutes,  de  ne  pas  attirer  ou  débaucher  l'at- 
tention, mais  au  contraire  de  l'aider,  de  la  soulager, 
d'en  sauver  la  fatigue. 

Si  Feuillet  ne  laissera  donc  pas  dans  l'histoire  du 
théâtre  la  trace  ineffaçable  qu'il  laissera  dans  l'his- 
toire du  roman  contemporain,  il  ne  faut  pas  regretter 
pour  lui,  ni  nous  plaindre  qu'il  ait  fait  du  théâtre.  A 
s'enfermer  dans  le  roman,  il  eût  écrit  plus  de  Roman 
d'un  jeune  homme  pauvre  que  àt  Petite  Comtesse.  Mais 
les  nécessités  de  la  scène  achevèrent  de  l'enlever  à 
son  romanesque.   En  sortant  du  petit  monde  où  il 


SUR    LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.         93 

s'était  conliné  jusqu'alors,  il  lui  fallut  modifier,  avec 
la  nature  de  son  observation,  les  moyens  de  la  rendre. 
Et,  après  l'expérience  de  la  vie,  ce  qui  lui  manquait 
encore,  la  pratique  du  théâtre  le  lui  donna. 

Joignons-y  l'influence  des  idées  ambiantes. 

«  11  y  aurait  quelque  naïveté,  —  disait  J.-J.  Weiss, 
en  1858,  dans  un  article  célèbre  sur  la  Littérature 
brutale,  —  à  signaler,  après  mille  autres,  ce  dévelop- 
pement excessif  des  intérêts  matériels  qui  tend  à 
devenir  la  loi  de  la  société...  Mais  ce  phénomène  en 
entraine  d'autres,  dont  nous  sommes  plus  particuliè- 
rement responsables,  et  contre  lesquels  il  est  possible 
de  réagir;  tous  ensemble  se  résument  dans  une  lente 
et  singulière  corruption  des  mœurs  publiques,  dont 
la  bourgeoisie  opulente  et  les  classes  aisées  ne  paraissent 
point  assez  craindre  de  se  rendre  responsables.  Tout  ce 
gui  est  idéal  est  aujourd'hui  méprisé.  »  C'est  ce  que 
devraient  savoir  ceux  de  nos  critiques,  —  puisqu'il  en 
est  encore  quelques-uns,  —  qui  reprochent  aux 
romans  de  Feuillet  d'être  trop  «  romanesques  ».  Ne 
seraient-ils  pas  trop  «  positifs  »  eux-mêmes,  trop 
«  réalistes  »,  sans  le  bien  savoir?  et  parce  que  c'est 
un  beau  roman  que  3Iadame  Bovary,  les  autres  n'ont- 
ils  donc  de  valeur  et  de  prix  qu'autant  qu'ils  appro- 
chent de  celui  de  Flaubert,  et,  au  besoin,  qu'ils  le 
recommencent?  Mais,  en  réalité,  lorsque  l'auteur  des 
Scènes  et  Proverbes,  après  avoir  lui-même  rétabli 
contre  le  faux  idéalisme  des  derniers  romantiques  les 
droits  de  la  nature  et  de  la  vérité,  vit  le  «  natura- 


94  NOUVEAUX     ESSAIS 

lisme  »  ou  le  «  posilivisiuc  »  à  leur  tour  envelopper 
et  confondre  dans  la  même  dérision  insultante  tout 
ce  qui  fait  Tagrément  ou  l'ornement  de  la  vie,  le 
poète  ou  le  moraliste  qu'il  y  avait  en  lui  se  révoltè- 
rent à  la  fois.  Puisque  l'on  contestait  les  titres  de 
l'idéal,  il  se  proposa  de  les  retrouver.  Non  content  de 
plaire,  il  conçut,  aussi  lui,  l'ambition,  s'il  le  pouvait, 
«  d'encourager  et  de  consoler  les  cœurs  qui  luttent  », 
ainsi  que  l'y  avait  plusieurs  fois  invité  la  critique.  Il 
sortit  de  sa  calme  retraite  pour  entrer  dans  la  lutte 
et  se  mêler  de  sa  personne  à  la  bataille  des  idées.  Il 
revendiqua  pour  l'art  en  général,  et  pour  le  roman 
en  particulier,  le  droit  «  de  discuter  les  idées  les  plus 
hautes  »  ;  et  il  résolut  de  faire  servir  la  fiction  à 
quelque  chose  de  plus  utile  qu'à  distraire  une  heure 
ou  deux  de  leurs  graves  travaux  les  ennuyés  de  la 
politique  et  de  l'administration. 

J'essaierai  tout  à  l'heure  de  dire  comment  il  y  a 
réussi.  Mais  ce  que  l'on  voit  dès  à  présent,  c'est  com- 
bien sa  seconde  manière,  pour  ce  seul  motif,  allait 
nécessairement  différer  de  la  première.  C'en  était  fait 
de  l'épicurisme  élégant  où  son  imagination  délicate 
s'était  complu  jusqu'alors;  et  c'en  était  fait  de  ce 
goût  du  romanesque  et  du  rêve  oti  l'on  avait  pu 
craindre  qu'il  ne  s'attardât.  Désormais,  il  n'en  devait 
retenir  que  ce  qui  servirait,  en  rendant  ses  fictions 
plus  séduisantes,  à  les  rendre  aussi  plus  persuasives. 
Pour  agir  plus  efficacement  sur  son  temps,  il  allait 
en  étudier  les  idées  et  les  hommes  de  plus  près  qu'il 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.         9b 

n'avait  fait  encore.  Il  allait  soumettre  ses  convictions 
ou  ses  croyances  à  cet  examen  qu'il  faut  bien  que 
tout  homme  digne  de  ce  nom  en  fasse  une  fois  dans 
sa  vie.  Mieux  encore  :  il  allait,  pour  ainsi  dire,  inviter 
ses  lecteurs  à  le  faire  avec  lui.  S'il  y  avait  un  moyen 
de  réagir  contre  cette  «  corruption  des  mœurs  publi- 
ques »,  il  allait  le  chercher  avec  eux,  et,  persuadé 
que,  comme  on  le  disait,  si  quelqu'un  était  respon- 
sable de  cette  corruption,  c'était  «  la  bourgeoisie 
opulente  »  et  les  «  classes  aisées  »,  c'est  à  elles  qu'il 
allait  s'adresser.  Depuis  VHisioire  de  Sibylle,  qui 
parut  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes  en  1862,  jusqu'à 
la  Morte,  qui  est  de  1885,  ce  n'est  pas  à  une  autra 
fin,  comme  on  le  va  voir,  que  presque  tous  ses  romans 
allaient  tendre. 


II 


«  Les  vrais  conquérants  sont  ceux  qui  se  modèrent  : 
je  voudrais  donc  que  le  roman,  dans  l'intérêt  de  sa 
gloire  et  même  aussi  de  nos  plaisirs,  fût  un  peu  moins 
ambitieux.  Vous  parliez  tout  à  l'heure,  monsieur, 
d'un  chef-d'œuvre  que  vous  nommiez  à  bon  droit 
immortel;  or  savez-vous,  sans  compter  beaucoup 
d'autres  raisons,  ce  qui  pour  moi  fait  que  Gil  Blas 
est  vraiment  un  chef-d'œuvre?  C'est  qu'il  consent  de 
bonne  grâce  à  n'être  qu'un  roman,  à  nous  amuser 


96  NOUVEAUX     ESSAIS 

sans  fatigue,  à  nous  donner  tout  simplement,  dans 
un  miroir  légèrement  moqueur,  mais  lucide  et  fidèle, 
le  spectacle  de  la  vie  humaine.  »  Ainsi  parlait,  le 
26  mars  1863,  M.  Vitet,  recevant,  en  sa  qualité  de 
directeur  de  l'Académie  française,  l'auteur  de  Vllis- 
toire  de  Sibylle.  Mais  si  l'usage  permettait  au  récipien- 
daire de  reprendre  à  son  tour  la  parole,  Feuillet 
aurait  pu  lui  répondre  :  «  En  fait  de  conquérants,  le 
croirez-vous,  monsieur,  j'en  ai  connu  de  toutes  les 
manières,  et  je  n'ai  pas  vu  que  les  moins  modérés, 
Alexandre  ou  Napoléon,  aient  passé  pour  les  moin- 
dres. J'ai  parlé  de  Gil  Blas,  mais  j'ai  parlé  d'un  autre 
chef-d'œuvre.  Or  savez-vous,  sans  compter  beaucoup 
d'autres  raisons,  ce  qui  fait  pour  moi  que  VHéloise  est 
un  chef-d'œuvre  ?  C'est  qu'elle  ne  consent  pas  à 
n'être  qu'un  roman,  à  nous  amuser  sans  nous  faire 
penser;  c'est  que  l'auteur  s'y  est  proposé  quelque 
chose  de  plus;  c'est  que  Saint-Preux  et  Julie  y  discu- 
tent quelques-unes  des  questions  les  plus  hautes  qui 
puissent  intéresser  les  hommes  et  la  société .  » 
N'est-ce  pas  Feuillet  qui  aurait  eu  raison?  Quiconque 
écrit  prend  un  peu  charge  d'âmes;  et  les  idées  qu'un 
romancier  croit  justes,  il  a,  je  pense,  autant  qu'un 
député,  le  droit  de  les  répandre,  et  aussi  de  faire 
servir  à  leur  diffusion  les  moyens  de  son  art. 

Ai-je  besoin  de  résumer  VHisloire  de  Sibylle,  de 
rappeler  ce  qu'elle  excita  d'émotion  en  son  temps,  ce 
qu'elle  provoqua  de  vives  controverses?  et  comment 
George  Sand  y  voulut  répondre,  en  écrivant  Mademoi- 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.  97 

selle  La  Quinlinie?  «  L'aigle  puissante  s'est  irritée 
comme  au  jour  de  son  premier  essor,  écrivait  à  ce 
propos  Sainte-Beuve;  elle  a  fondu  sur  la  blanche 
colombe,  Ta  enlevée  jusqu'au  plus  haut  des  airs, 
par-dessus  les  monts  et  les  torrents  de  Savoie;  et  à 
l'heure  qu'il  est,  —  le  roman  était  alors  en  cours 
de  publication,  —  elle  tient  sa  proie  comme  sus- 
pendue dans  sa  serre.  »  Hélas!  vingt-huit  ans  écoulés 
ont  quelque  peu  rabattu  de  l'ambition  de  cette  méta- 
phore; et  je  ne  dis  pas  que  les  défauts  que  Sainte- 
Beuve  relevait  aigrement  dans  Sibylle  y  soient  devenus 
autant  de  qualités,  —  ce  qui  s'est  vu  cependant  quel- 
quefois, —  mais  encore  peut-on  lire  Sibylle  avec 
plaisir,  avec  émotion  même,  et  c'est  Mademoiselle  La 
Quintime  qui  est  devenue  parfaitement  illisible.  Quelle 
absence  d'intérêt I  quelle  abondance  de  mots!  quelle 
ingénuité  de  pensée  !  «  L'aigle  puissante  »  avait-elle 
seulement  compris  le  livre  de  «  la  blanche  colombe  »  ? 
Je  serais  tenté  d'en  douter,  et  je  dirais  pourquoi, 
s'il  n'était  plus  intéressant  de  montrer  dans  l'His- 
toire de  Sibylle  la  suite  et  le  développement  d'une 
idée  qui  a  toujours  été  celle  de  Feuillet,  qui  fait  l'àme 
de  son  œuvre,  et  qu'on  trouvait  déjà  dans  les  Scènes 
et  Proverbes.  Écoutez  plutôt  Suzanne  d'Athol,  dans  la 
Clef  d'or: 

«  Dieu  sait  qu'aucune  femme  ne  fut  jamais  plus  dis- 
posée que  moi  à  se  contenter  du  rang  modeste,  des 
humbles  devoirs  que  notre  conscience  nous  assigne 
dans  le  monde;  mais  il  m'est  difficile,  monsieur,  — 

6 


98  NOUVEAUX    ESSAIS 

c'est  à  son  mari  qu'elle  parle,  un  mari  qui  ne  l'est 
pas  tout  à  fait, — il  m'est  diCficile  de  nous  croire  con- 
damnées à  n'être  qu'une  espèce  de  créatures  subal- 
ternes dont  vous  pouvez  à  votre  fantaisie  refouler, 
maîtriser,  anéantir  même  toutes  les  facultés,  tous  les 
instincts,  toutes  les  passions.  Sommes-nous  en  pays 
chrétien?  Avons-nous  une  âme?  Qu'est-ce,  enfin? 
Voyons.  Quoi!  monsieur!  parce  qu'il  vous  a  plu  de 
jeter  sur  ma  personne,  ou  plutôt  sur  ma  terre  de 
Chesny,  un  coup  d'oeil  favorable,  me  voilà  forcée, 
moi,  d'oublier  tout  à  coup  mes  sentiments  les  plus 
chers,  de  commander  à  ma  tête  de  ne  plus  penser,  à 
mon  cœur  de  ne  plus  battre;  me  voilà  réduite  à 
vieillir  éternellement  dans  le  port,  en  vue  des  bril- 
lants horizons  où  m'emportaient  mes  songes;  à  par- 
tager votre  lassitude,  moi  qui  n'ai  pas  voyagé,  —  et 
votre  mort,  enfin,  moi  qui  n'ai  pas  vécu.  » 

Dira-t-on  que  Suzanne  d'Athol  ne  réclame  encore 
dans  le  mariage  que  le  droit  au  roman?  mais  une 
autre,  Hélène  d'Orthez,  dans  VErmitage,  réclamait 
quelque  chose  de  plus  : 

«  Qu'appelez-vous  un  bon  mari?  Le  mariage  est 
donc,  à  votre  avis,  une  de  ces  transactions,  une  de 
ces  affaires  purement  humaines  où  il  suffît  d'apporter 
le  facile  honneur,  les  qualités  superficielles  qui  font 
un  galant  homme,  comme  vous  dites?...  Oui...  vous 
vous  mariez  comme  les  prêtres  de  certaines  reli- 
gions barbares  accomplissent  les  rites  de  leurs  an- 
cêtres, dont  le  sens  est  perdu  pour  eux;  vous  vous 


SUR    LA    LITTERATURE     CONTEMPORAINE.         99 

mariez  pour  obéir  à  la  vague  influence  de  l'exemple, 
de  la  tradition,  de  la  routine...  Vous  enfermez  toute 
la  vie  d'une  femme  dans  un  épisode  indiffèrent  de 
la  vôtre,  et  voilà  le  mariage!..  Eh  bien!  monsieur, 
tenez,  le  conseil  que  vous  me  demandez,  je  vais 
vous  le  donner  avec  une  franchise  qui  vous  déplaira 
peut-être...  Eh  bien!  ne  vous  mariez  pas!  Vous 
avez,  je  le  crois  sincèrement,  beaucoup  de  loyauté  et 
même  de  bonté...  Vous  seriez  un  bon  mari...  à 
votre  compte...  mais  pas  au  nôtre...  Je  vous  le  pré- 
dis, vous  seriez,  comme  tant  d'autres,  malheureux, 
jaloux  à  bon  droit,  trompé  peut-être,  parce  qu'il 
vous  manque,  comme  aux  autres,  l'intelligence  sé- 
rieuse, élevée,  morale...  et,  laissez-moi  vous  le  dire, 
la  pensée  religieuse  de  ce  que  vous  faites,  de  l'acte 
où  vous  vous  engagez;  parce  que  vous  formez  trop 
légèrement  ces  liens  que  vous  voulez  si  solides , 
et  qui  ne  tiennent  à  rien  quand  ils  ne  tiennent 
pas  au  ciel;  parce  que  vous  manquez  de  foi,  com- 
prenez-moi bien  :  de  foi  en  vous-mêmes,  en  nous,  et 
en  Dieu.  » 

On  le  voit,  je  pense,  assez  clairement,  c'est  ici 
toute  y  Histoire  de  Sibylle  :  seulement,  tandis  que 
les  Suzanne  et  lesHélène  dcsScênes  et Provei^bes  sem- 
blent  badiner  encore,  —  puisqu'enfîn  elles  cèdent, 
et  que  leurs  discours  n'ont  pas  la  vertu  de  les  per- 
suader elles-mêmes,  —  ce  qu'elles  disent  presque  en 
riant,  Sibylle  de  Férias,  elle,  l'a  pris  au  sérieux. 
Laissons  de  côté,  pour  un  moment,  la  question  reli- 


100  NOUVEAUX    ESSAIS 

gieuse;  n'appelons  pas,  avec  Sainte-Beuve,  saint 
Paul  en  témoignage;  ne  cherciions  pas  «  si  la  femme 
fidèle  justifie  le  mari  infidèle  »  :  voilà  de  la  théologie, 
et  même  de  la  mauvaise!  Mais  ce  que  craint  Sibylle 
de  Férias,  en  épousant  un  homme  qui  ne  partage 
point  ses  convictions  ou  ses  croyances,  chrétiennes 
ou  autres,  quelles  qu'elles  soient,  c'est  qu'il  ne  se  glisse 
tôt  ou  tard  entre  eux,  jusque  dans  l'amour  même, 
un  principe  subtil  de  mésintelligence  et  de  division. 
Libre  penseuse  en  effet  ou  athée,  tout  ce  qu'elle  dit, 
elle  pourrait  également  le  dire,  et  tout  ce  qu'elle 
exige,  elle  pourrait  encore  l'exiger  :  une  foi  com- 
mune pour  fonder  la  vie  commune;  l'union  des  es- 
prits, avant  celle  des  cœurs,  pour  n'être  pas  dupe  de 
l'attrait  ou  de  l'illusion  des  sens;  l'égalité  dans  le 
mariage;  et,  de  la  part  de  l'homme,  le  même  esprit 
de  sacrifice  ou  d'abnégation  qu'il  impose  lui-même 
à  la  femme.  Je  n'en  veux  pour  garant  que  le  discours 
de  madame  de  Vergues,  l'une  des  grand'méres  de 
Sibylle,  à  son  vieux  beau  de  mari,  qui  lui  a  dure- 
ment reproché  de  n'avoir  pas  «  deux  idées  dans  le 
cerveau  ». 

«  Toute  jeune  fille  qui  se  marie,  et  qui  a  un  brave 
cœur,  est  prête,  comme  je  l'étais,  à  se  faire  l'élève 
soumise,  heureuse,  passionnée  de  son  époux...  Une 
femme  apprend  tout  de  celai  qu'elle  aime,  et  n'ap- 
prend rien  que  de  lui...  C'est  vous  qui  nous  tirez  du 
néant  ou  qui  nous  y  laissez...  Vous  m'y  avez 
laissée!..  Vous  n'avez  pas  voulu  sacrifier  un  seul  de 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE,       101 

VOS  goûts,  une  seule  de  vos  habitudes,  une  seule  de 
vos  soirées  pour  faire  de  cette  enfant  qui  vous  adorait 
une  femme  qui  vous  comprît...  Et  vous  me  reprochez 
ma  nullité  qui  est  votre  ouvrage!..  Et  vous  me 
reprochez,  grand  Dieul  la  folie,  le  vide,  la  dissipa- 
lion  de  ma  vie!..  l\Iais  qui  donc,  de  nous  deux,  a 
déserté  le  premier  ce  foyer  de  famille?...  » 

Il  faut  bien  le  reconnaître  à  ces  preuves;  une 
préoccupation  a  passé,  pour  Feuillet,  avant  toutes 
les  autres  :  c'est  celle  de  la  condition  de  la  femme 
dans  notre  société  moderne  ;  celle  du  sort  que  lui  fait 
le  mariage;  et  celle  des  satisfactions  que  la  coutume 
ou  le  préjugé  lui  refusent. 

On  l'a  trop  oublié,  quand  on  a  cherché  unique- 
ment dans  le  tour  de  son  imagination  romanesque 
l'explication  ou  le  secret  des  sympathies  féminines 
que  ses  romans  éveilleront  toujours.  Car,  en  réalité, 
les  femmes  ne  sont  pas  plus  romanesques  que  nous; 
ou  du  moins  c'est  nous,  c'est  notre  égoïsme  qui 
travaille  à  entretenir  en  elles,  «  au  profit  de  nos 
passions  et  de  nos  plaisirs  »,  ce  goût  d'un  certain 
romanesque  dont  nous  nous  plaignons  ensuite.  Au 
romancier  qui,  le  premier  parmi  nous,  l'a  osé  dire, 
et  revendiquer  pour  elles  le  droit  d'être  traitées 
comme  des  personnes  morales,  est-il  donc  étonnant 
qu'elles  aient  d'abord  accordé  leur  confiance?  Pour 
lui,  s'il  a  flatté  quelque  chose  en  elles,  c'est  ce 
qu'elles  avaient  de  meilleur.  Môme  dans  ceux  de  ses 
romans  où  il  les  maltraite,  c'est  leur  cause,  encore 

6. 


102  NOUVEAUX    ESSAIS 

et  toujours,  qu'il  plaide.  Mieux  que  cela  :  les  trahi- 
sons qu'il  leur  impute,  —  comme  dans  la  Petite 
Comtesse,  comme  dans  les  Amours  de  Philippe^ 
comme  dans  l'Histoire  d'une  Parisienne,  —  et  jus- 
qu'aux crimes  qu'il  leur  fait  commettre,  —  dans 
Monsieur  de  Caniors,  dans  le  Sphinx,  dans  la  Morte,  — 
à  peine  est-ce  elles  qu'il  en  rend  responsables...  En 
vérité,  elles  seraient  bien  ingrates  si  elles  ne  l'avaient 
pas  aimé,  mais  plus  ingrates  encore  si  elles  ne  se 
faisaient  pas  un  scrupule,  un  point  d'honneur,  et 
comme   un   devoir  pieux   de  garder  fidèlement   sa 


mémoire 


Ce  que  cette  conception  du  droit  de  la  femme  a  en 
effet  de  généreux  en  même  temps  que  d'original  ou 
de  personnel,  on  le  voit  sans  que  j'y  insiste;  et 
l'auteur  même  d'Indiana  et  de  Valentine  n'a  pas 
plus  éloquemment  plaidé  la  cause  de  son  sexe.  Mais 
ce  qui  est  curieux,  ce  qui  nous  appartient  ici,  c'est 
d'en  suivre  les  conséquences;  et,  rien  qu'en  les 
suivant,  c'est  de  voir  tant  de  figures  charmantes  ou 
tragiques  venir  l'une  après  l'autre,  en  enchantant 
notre  imagination,  nous  prouver  qu'une  idée,  et  le 
désir  de  la  répandre,  n'ont  jamais  rien  gâté  dans  un 
drame  ou  dans  un  roman.  Il  y  faut  seulement  un  art 
supérieur,  des  qualités  plus  rares,  et  un  détachement 
de  soi-même,  une  préoccupation  de  son  sujet  qui  ne 
fut  pas  la  moindre  des  vertus  littéraires  de  Feuillet, 
Le  plus  «  romanesque  »  de  nos  romanciers  n'est  pas 
seulement  l'un  de  ceux  qui  a  créé  le  plus  de  figures 


Sun     LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       103 

vivantes  et  réelles,  c'est  l'un  aussi  de  ceux  qui  a  le 
mieux  connu  son  temps,  et  dont  les  fictions  auront 
enseigné  le  plus  de  nobles  et  de  hautes  leçons. 

Car,  d'où  vient  et  comment  se  fait-il  que,  dans  une 
société  qui  se  croit  civilisée,  la  condition  de  la  femme 
ne  soit  pas  meilleure?  égale  à  celle  de  l'homme?  et 
que,  dans  l'amour  masculin,  il  entre,  si  l'on  y  regarde 
bien,  tant  de  mépris  ou  tant  de  dédain  pour  celles 
qui  en  sont  l'objet? 


Chose  étrange  d'aimer!  et  que,  pour  ces  traîtresses, 
Les  hommes  soient  sujets  à  de  telles  faiblesses! 
Tout  le  monde  connaît  leur  imperfection  : 
Ce  n'est  qu'extravagance  et  qu'indiscrétion, 
Leur  esprit  est  méchant  et  leur  âme  fragile, 
Il  n'est  rien  de  plus  faible  et  de  plus  imbécile, 
Rien  de  plus  infidèle;  et,  malgré  tout  cela, 
Dans  le  monde  on  fait  tout  pour  ces  animaux-là! 


L'esprit  de  ces  vers  grossiers,  nous  le  retrouvons 
dans  presque  toute  notre  littérature;  et  le  pays  dn 
monde  où  l'on  va  contant  que  les  femmes  ont  eu  le 
plus  de  pouvoir,  est  celui  où,  de  tout  temps,  les 
hommes  les  ont  le  moins  respectées. 

La  faute  en  est  d'abord  au  monde,  qui  ne  prépare 
point  les  jeunes  filles  à  leur  métier  de  femmes,  ni 
surtout  au  mariage,  et  là,  —  pour  le  dire  en  passant, 
—  est  la  raison  d'une  certaine  dureté  que  Feuillet, 
en  aimant  à  les  peindre,  a  toujours  témoignée  pour 
les  jeunes  filles  et  pour  le  monde. 

«Je  ne  pense  pas  que  la  précocité  des  jeunes  filles, 


104  NOUVEAUX     ESSAIS 

en  ce  temps-ci,  doive  être  attribuée  à  l'insouciance 
morale  des  mères...  Mais  il  n'y  a  que  l'aveuglement 
des  maris  à  l'égard  de  leurs  femmes  qui  soit  compa- 
rable à  celui  des  mères  à  l'égard  de  leurs  filles.  Elles 
semblent  croire  que  tout,  dans  la  nature,  est  suscep- 
tible de  corruption,  excepté  leurs  filles.  Leurs  filles 
peuvent  braver  les  plus  dangereux  contacts,  les  plus 
troublants  spectacles,  les  entretiens  les  plus  équi- 
voques. Tout  ce  qui  passe  par  les  yeux,  par  les 
oreilles  et  par  l'intelligence  de  leurs  filles  se  purifie 
instantanément.  Leurs  filles  sont  des  salamandres 
qui  peuvent  impunément  traverser  le  feu,  fût-ce  le 
feu  de  l'enfer.  Pénétrée  de  celte  agréable  conviction, 
une  mère  n'hésite  pas  à  livrer  sa  fille  à  toutes 
les  excitations  dépravantes  de  ce  qu'on  appelle  le 
mouvement  parisien,  lequel  n'est  autre  chose,  en 
réalité,  que  la  mise  en  train  des  sept  péchés  capi- 
taux. » 

La  faute  en  est  encore  aux  jeunes  filles  elles- 
mêmes,  qu'une  éducation  —  non  moins  timide  à  de 
certains  égards  que  corruptrice  en  un  autre  sens  — 
n'a  pas  habituées  à  stipuler  pour  elles-mêmes, 
comme  le  prétend  faire  Sibylle  de  Férias,  et  comme 
l'essaie,  sans  y  réussir,  dans  le  roman  de  la  Morte, 
Aliette  de  Courteheuse.  Hélas  I  elles  sentent  bien 
qu'entre  deux  âmes  «  que  l'étendue  des  cieux  sépare  », 
il  n'y  aura  jamais  rien  de  vraiment  commun,  et  que  la 
vie,  bien  loin  de  combler  l'intervalle,  au  contraire  ne 
pourra  que  l'élargir  encore.  Mais  l'amour  est  le  plus 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       lOo 

fort!  Elles  cèdent;  elles  mettent  leur  main  dans  celle 
de  ce  séduisant  Camors  ou  de  cet  aimable  Bernard 
de  Vaudricourt;  et,  c'en  est  fait,  leur  malheur  est 
accompli!  Car,  quand  ils  ne  leur  demandent  pas, 
comme  le  premier,  de  servir  de  protection  ou,  si  je 
puis  ainsi  dire,  de  paratonnerre  à  leurs  amours 
coupables,  ils  n'en  exigent,  comme  le  second,  que 
«  bienséance,  confortable  de  la  vie,  respectabilité, 
descendance  légitime,  bonne  cuisine  bourgeoise  »  ; 
et  comme  le  dit  ailleurs  un  troisième,  plaisamment, 
mais  brutalement,  une  femme  les  gênerait  beaucoup 
«  qui  les  emmènerait  au  clair  de  la  lune,  dans  les 
bois,  pour  leur  parler  de  l'immortalité  de  l'àme  ». 
Passe  encore  pour  une  maîtresse! 

C'est  aussi  bien  la  théorie  que  professe  un  autre 
personnage,  —  homme  d'esprit  d'ailleurs,  et  de  beau- 
coup d'esprit,  —  M.  de  Talyas,  dans  le  roman  des 
A7nou7's  de  Philippe  : 

«  Nous  dépravons  nous-mêmes  nos  femmes,  disait- 
il,  en  excitant  trop  vivement  leurs  passions.  Nous  ne 
les  respectons  pas  assez...  Voyez  les  Romains...  mon 
Dieu!  les  Romains  n'étaient  pas  des  anges  plus  que 
nous;  mais  quand  ils  avaient  des  fantaisies  d'amour 
poétiques  et  dramatiques,  ils  n'y  mêlaient  pas  leurs 
femmes,  il  y  avait  de  belles  esclaves  grecques  élevées 
pour  cela;  quant  à  leurs  femmes,  ils  les  traitaient 
comme  des  saintes,  et  il  en  résultait  qu'elles  étaient 
en  effet  des  saintes. 

«  Pour  se  conformer  à  ses  théories,  M.  de  Talyas 


106  NOUVEAUX     ESSAIS 

avait  toujours  observé  dans  son  intimité  avec  sa 
femme  la  gravité  d'une  étiquette  espagnole,  gardant 
ses  principaux  transports  pour  les  esclaves  grecques; 
mais  la  marquise  s'en  doutait,  et  elle  ne  le  trouvait 
pas  bon.  » 

Qu'arrive-t-il  cependant  de  ces  paradoxes  égoïstes? 
Tantôt  que  les  femmes  se  résignent,  comme  la  com- 
tesse de  Vergues,  dans  VHlslolre  de  Sibylle,  en 
essayant  de  se  tromper  elles-mêmes,  à  moins  que, 
comme  madame  de  Vaudricourt,  elles  ne  meurent  de 
leur  résignation.  «  Rien  ne  m'est  plus,  plus  ne  m'est 
rien  ».  Quiconque  de  nous  a  manqué  le  but  qu'il  avait 
assigné  à  sa  vie,  qu'importe  comment  il  en  vit  le 
reste?  et  la  mort  même,  qu'a-t-elle  de  si  terrible, 
quand,  après  tant  d'agitations,  elle  n'est  plus  que 
l'enlrce  dans  l'éternel  repos?  C'est  aussi  bien  encore 
ici  l'un  des  caractères  des  romans  de  Feuillet  :  on 
n'y  craint  pas  la  mort,  et  c'est  ce  qui  fait  la  réelle 
noblesse  de  la  plupart  de  ses  personnages.  Elle  n'est 
pas  pour  eux,  comme  pour  les  personnages  du  roman 
contemporain,  ce  qui  leur  peut  arriver  de  pire.  Et  il 
y  en  a  quelques-uns  pour  lesquels,  n'étant  que  le 
commencement  d'autre  chose,  bien  loin  de  rien  avoir 
qui  les  puisse  effrayer,  ils  ne  se  la  donneraient  pas, 
mais  ils  l'appellent,  et  quand  elle  approche,  ils  la 
trouvent  douce. 

Plus  énergiques  cependant,  d'autres  femmes  ne  se 
résignent  pas  si  facilement  :  elles  luttent;  elles  se 
défendent,  comme  madame  de  Rias,  l'héroïne  d'un 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       107 

Mariage  dans  le  monde '^  et,  finalement,  en  dehors  du 
mariage,  elles  cherchent  ce  que  leur  a  refusé  le 
mariage. 

«  Après  les  premiers  désenchantements  d'une  union 
mal  assortie,  elles  se  remettent  du  choc  et  se  recueil- 
lent; elles  reprennent  leur  rêve  interrompu;  elles 
reforment  leur  idéal  un  moment  ébranlé.  Elles  se 
disent,  non  sans  raison,  qu'il  est  impossible  que  le 
monde  fasse  autour  de  l'amour  tant  de  bruit  pour 
rien;  qu'il  est  impossible  que  cette  grande  passion 
qui  remplit  la  fable  et  l'histoire,  chantée  par  tous  les 
poètes,  glorifiée  par  tous  les  arts,  éternel  entretien 
des  hommes  et  des  dieux,  ne  soit  en  réalité  qu'une 
vraie  et  déplaisante  chimère  ;  elles  ne  peuvent  ima- 
giner que  de  tels  hommages  soient  rendus  à  une 
divinité  vulgaire,  que  de  si  magnifiques  autels  soient 
dressés  de  siècle  en  siècle  à  une  plate  idole.  L'amour 
demeure  donc  malgré  tout,  et  à  travers  tout,  la  prin- 
cipale curiosité  de  leur  pensée,  et  la  perpétuelle 
obsession  de  leur  cœur.  Elles  savent  qu'il  est,  que 
d'autres  l'ont  connu,  et  elles  se  résignent  difficile- 
ment à  vivre  et  à  mourir  elles-mêmes  sans  le  con- 
naître. 

((C'est  assurément  un  danger  pour  une  femme  que 
de  garder  et  de  nourrir,  après  les  déceptions  com- 
munes du  mariage,  cet  idéal  d'un  amour  inconnu, 
mais  il  y  a  pour  elle  un  danger  plus  grand  encore, 
c'est  de  le  perdre.  » 

Sont-ce  peut-être  des  phrases  comme  celle-ci  qui, 


i08  NOUVEAUX     ESSAIS 

naguère  encore,  ont  fait  accuser  Feuillet  d'immora- 
lité par  nos  naturalistes?  Mais  ce  qu'en  tout  cas  ils 
ne  sauraient  lui  refuser,  c'est  la  hardiesse  alors  de 
quelques-unes  de  ses  idées,  —  et  surtout  de  la  vérité 
de  son  observation. 

Et  d'autres  femmes  enfin  se  vengent,  madame  de 
Talyas,  dans  les  Amours  de  Philippe^  Blanche  de 
Chelles  dans  le  Sphinx,  madame  de  Maurescamp 
dans  l'Histoire  d'une  Parisienne.  Elle  aussi,  comme 
madame  de  Rias,  comme  madame  de  Camors,  comme 
Sibylle  de  Férias  : 

«  Le  rêve  le  plus  cher  de  sa  jeunesse  avait  été  de 
continuer  avec  son  mari,  dans  la  plus  tendre  et  la  plus 
ardente  union  de  leurs  deux  âmes,  l'espèce  de  vie 
idéale  à  laquelle  sa  mère  l'avait  initiée  en  parta- 
geant avec  elle  ses  lectures  favorites,  ses  pensées  et 
ses  réflexions  sur  toutes  choses,  et  enfin  ses  enthou- 
siasmes devant  les  grands  spectacles  de  la  nature, 
ou  les  belles  œuvres  du  génie...  Cette  vie  idéale,  si 
salutaire  à  tous,  si  nécessaire  aux  femmes,  M.  de 
Maurescamp  la  refusa  à  la  sienne,  non  seulement  par 
grossièreté  et  par  ignorance,  mais  aussi  par  système. 
A  cet  égard  même  il  avait  un  principe  :  c'était  que 
l'esprit  romanesque  est  la  véritable  et  même  l'unique 
cause  de  la  perdition  des  femmes.  En  conséquence, 
il  estimait  que  tout  ce  qui  peut  leur  échauffer  l'ima- 
gination, —  la  poésie,  la  musique,  l'art  sous  toutes 
ses  formes,  et  même  la  religion,  —  ne  doit  leur  être 
permis  qu'à  très  petites  doses.  » 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CO  N  TE  M  I' 0  R  AIiN  E  .       109 

Ce  que  vaut  le  «  principe  »  ou  le  «  système  »  de 
M.  de  Maurescamp,  nos  lecteurs  le  savent,  qui  n'ont 
pas  oublié,  sans  doute,  V Histoire  d'une  Parisienne.  Si 
je  n'oserais  dire  de  tous  les  romans  de  Feuillet  ce 
soit  le  meilleur,  —  quoique  ce  ne  soit  pas  celui  que  le 
public  a  le  mieux  accueilli  —  c'en  est  peut-être  le 
plus  significatif,  celui  qui  résume  le  mieux  sa  con- 
ception du  mariage,  de  la  femme,  et  de  la  vie.  Ces 
grandes  amoureuses  qui  traversent  son  œuvre,  si  je 
puis  ainsi  parler,  —  les  marquises  de  Campvallon,  les 
Julia  de  Trécœur,  les  marquises  de  Talyas  ou  les 
Blanche  de  Chelles,  —  nulle  part  il  n'a  mieux  montré 
comment  elles  sommeillaient,  ignorantes  d'elles- 
mêmes,  dans  le  cœur  des  «  petites  filles  bien  sages  » 
qu'il  s'est  amusé  quelquefois  aussi  à  peindre,  et  com- 
ment il  suffisait,  pour  les  y  éveiller,  de  l'imprudence, 
ou  de  la  sottise  d'un  M.  de  Maurescamp. 

Avions-nous  tort  de  dire  que,  même  en  maltraitant 
les  femmes,  c'est  toujours  cependant  leur  cause  qu'il 
a  plaidée?  Ce  sont  les  hommes  qui  sont  coupables  : 
coupables  comme  M.  de  Trécœur  de  ne  pas  mieux 
élever  leurs  filles  ;  coupables  comme  M.  de  Talyas  et 
comme  M.  de  Yaudricourt  de  ne  vouloir  voir  dans 
leur  femme  qu'un  jouet  qu'on  abandonne  quand  il  a 
cessé  de  vous  plaire;  coupables  enfin,  comme  M.  de 
Maurescamp,  d'essayer  de  détruire  en  elles  ce  goût 
romanesque  qui  leur  est  peut-être  si  «  salutaire  »  et 
même  si  «  nécessaire  »,  comme  le  croyait  Feuillet, 
Il  le  croyait  déjà,  nous  l'avons  vu,  quand  il  n'était 

7 


110  NOUVEAUX    ESSAIS 

l'auteur  encore  que  des  Scènes  et  Proverbes;  il  le 
croyait  encore  vingt-cinq  ou  trente  ans  plus  tard, 
quand  il  avait  drjà  presque  achevé  son  œuvre;  et  ce 
qu'il  avait  dit  en  1850,  dans  VErmitage  ou  dans  la 
Clef  d'or,  il  le  redisait  encore  dans  un  Mariage  dans 
le  monde.  S'il  est  quelque  remède  aux  maux  dont 
soufTre  cette  fin  de  siècle,  il  n'y  en  a  pas  de  plus  sûr 
que  l'eflort  individuel;  et  de  même  que  la  nature  ne 
procède  point  par  révolutions  brusques,  mais  par 
une  longue  et  lente  accumulation  d'insensibles  efforts, 
ainsi  ce  ne  sont  point  des  lois  qui  refont  ou  qui  cor- 
rigent les  mœurs,  mais  le  travail  de  chacun  de  nous 
sur  lui-même  : 

«  Mon  Dieu!  je  le  sais,  écrit  madame  de  Loris  à 
M.  de  Rias,  —  dans  le  ménage  duquel  elle  s'est  donnée 
pour  tâche  de  faire  renaître  la  concorde  et  la  paix,  — 
les  femmes  sont  élevées  trop  légèrement  en  France; 
leur  éducation  est  frivole,  superficielle,  exclusivement 
mondaine,  elle  les  prépare  fort  mal  au  métier  sérieux 
de  femme  mariée  :  tout  cela,  je  vous  l'accorde;  mais, 
malgré  tout  cela,  j'ose  affirmer  qu'en  thèse  générale 
il  ny  en  a  pas  une  qui  ne  soit  moralement  supérieure  à 
l'Jiomme  quelle  épouse,  et  plus  capable  que  lui  des 
vertus  domestiques.  Et  je  vais  vous  dire  pourquoi  : 
c'est  que  les  femmes  ont  toutes  à  un  plus  haut  degré 
que  vous  la  vertu  maîtresse  du  mariage,  qui  est  l'es- 
prit de  sacrifice,  mais  il  leur  est  difficile  de  renoncer 
à  tout  quand  leur  mari  ne  renonce  à  rien  ;  —  et  c'est 
cependant  ce  qu'il  leur  demande.  » 


SUR    LA    LITTERATURE     CONTEMPORAINE.       ili 

La  lettre  est  un  peu  longue,  et  je  ne  puis  la  citer 
tout  entière,  mais  on  me  permettra  d'en  détacher 
encore  ces  quelques  lignes  : 

«  Le  mariage  est  une  entreprise  qui  promet  d'ines- 
timables bénéfices;  mais  il  y  a  un  cahier  des  charges. 
L'aviez-vous  lu,  monsieur?  Je  crains  que  non,  car 
vous  y  auriez  vu  qu'une  grande  part  de  l'éducation  de 
la  femme  revient  à  son  mari,  que  c'est  à  lui  de  modeler 
à  son  gré,  de  former  suivant  ses  vœux,  d'élever  à  la 
dignité  de  ses  sentiments  et  de  ses  pensées,  ce  jeune 
cœur  et  ce  jeune  esprit  qui  ne  demandent  qu'à  lui 
plaire  :  vous  y  auriez  vu  qu'il  est  à  la  fois  sage  et 
charmant  d'ajouter  aux  liens  qui  unissent  une  femme 
à  son  mari,  ceux  qui  unissent  l'élève  à  son  maître,  à 
son  instituteur,  à  son  guide,  à  son  ami...  Mais  vous 
n'avez  pas  essayé  seulement...  Vous  avez  espéi-é  que 
cette  enfant  que  vous  épousiez  allait  devenir  brusque- 
ment, du  jour  au  lendemain,  par  la  seule  vertu  du 
sacrement,  une  femme  accomplie...  Eh  bieni  non, 
monsieur,  c'était  un  miracle  qu'il  fallait  avoir  la  bonté 
d'opérer  vous-même.  » 

Après  treize  ans  passés,  c'est  le  langage  que  nous 
avons  entendu  tenir  à  la  comtesse  de  Vergues, 
et  dix  ans  plus  tard,  en  1885,  nous  le  retrouve- 
rons encore  dans  la  Morte.  Mais  dans  ce  dernier 
roman,  dont  sans  doute  le  souvenir  est  encore  dans 
toutes  les  mémoires,  il  y  a  quelque  chose  de  plus  :  la 
thèse  religieuse  reparaît;  et  puisqu'enfîn  c'est  sur 
elle  et  d'après  elle  qu'il  semble  qu'on  ait  surtout 


112  NOUVEAUX     ESSAIS 

jugé  Feuillet,  il  nous  faut  bien  en  dire  ici  quelques 
mots. 

«  C'est  une  chose  singulière,  a-t-on  dit,  qu'une  si 
belle  orthodoxie  dans  des  romans  qui  exhalent  une 
telle  odeur  de  femme!  »  Nous  avons  essaye  de  mon- 
trer, et  peut-être  a-t-on  vu  comment  et  pourquoi  la 
chose  était  moins  «  singulière  »  qu'il  ne  le  paraît 
d'abord,  —  ou  plutôt  qu'elle  est  logique  et  toute 
naturelle.  Admettons,  en  elFet,  qu'on  ait  tort,  et  nous 
le  croyons  volontiers,  de  mêler  le  monde  et  la  reli- 
gion, toujours  est-il  qu'ils  sont  mêlés,  et  que  de 
refuser  à  l'auteur  dramatique,  au  poète  ou  au  roman- 
cier le  droit  de  nous  les  présenter  dans  leur  confusion, 
cela  équivaut  à  lui  refuser  le  droit  de  toucher,  je  ne 
dis  pas  à  la  religion,  mais  au  monde.  «  Il  n'y  a  que 
bien  peu  de  sujets  de  conversation,  s'il  y  en  a,  disait 
Feuillet  lui-même,  qui  par  un  côté  ou  par  un  autre 
ne  touchent  à  la  question  religieuse,  laquelle,  en 
réalité,  est  au  fond  de  tout  »  ;  et,  chez  les  femmes 
surtout,  qui  sont  un  peu  moins  simples  que  les 
hommes,  les  concessions  qu'elles  font  à  la  mondanité 
n'ont  jamais  ou  rarement  altéré  le  fond  de  la  croyance. 

Quant  au  point  particulier  de  savoir  si  la  moralité 
se  fonde  nécessairement  sur  la  croyance,  et,  en  dehors 
du  spiritualisme  ou  du  christianisme  s'il  n'y  a  point 
de  vertu,  je  commencerai,  pour  mieux  raisonner,  par 
faire  une  profession  absolue  d'incroyance,  et  je  dirai 
alors  d'autant  plus  librement  que  la  question  ne  se 
décide  point,  comme  on  a  l'air  de  se  le  figurer,  par 


SUR     LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       Ii3 

un  simple  haussement  d'épaules.  On  l'a  dit  plus  d'une 
fois,  et- nous  ne  craignons  pas  de  le  répéter  :  il  est 
vrai  qu'actuellement  nous  pouvons  être,  —  sans  rien 
croire,  ni  croire  àrien,  —  honnêtes. probes,  etvertueux. 
Mais  deux  choses  sont  également  vraies  :  l'une,  qu'il 
n'y  a  jamais  eu  jusqu'ici  de  morale  qui  ne  s'appuyât 
sur  une  métaphysique,  ou  qui  n'en  dérivât,  pour  mieux 
dire  ;  et  l'autre,  qu'il  n'y  a  pas  didées  qui  ne  se  trans- 
forment tôt  au  tard  en  principes  ou  en  mobiles  d'ac- 
tion. J'en  ajoute  une  troisième  :  c'est  que  dix-huit 
cents  ans  de  christianisme  nous  ont  inoculé,  pour 
ainsi  dire,  la  religion;  et  que,  sans  le  vouloir  ou  sans 
le  savoir,  notre  conduite  se  guide  sur  des  motifs  dont 
l'indépendance  religieuse  et  le  caractère  purement 
scientifique  ne  sont  rien  moins  que  prouvés.  C'en  est 
assez  pour  permettre  à  un  philosophe,  et  davantage 
encore  à  un  romancier,  de  soutenir  la  thèse  que 
Feuillet  a  soutenue  dans  Sibylle  et  dans  la  Morte, 
sans  que  personne  ait  le  droit  de  lui  reprocher  son 
étroitesse  d'esprit  ou  sa  naïveté.  Si  rien  n'est  sans 
doute  plus  commode  que  de  prendre  ainsi  d'abord  ce 
que  j'appellerai  le  dessus  de  la  discussion,  et  de  se 
donner,  sur  ceux  que  l'on  contredit,  la  facile  supé- 
riorité de  les  renvoyer  à  l'école  pour  y  apprendre  les 
raisons  qu'on  rougirait  de  leur  donner,  il  n'y  a  rien 
aussi  de  moins  probant,  ni  qui  sente  davantage  son 
échappé  de  collège. 

En  abordant  ces  hautes  questions  et  en  les  traitant 
avec  le  sérieux  qu'elles  exigent,  l'auteur  de  la  Morle 


114  NOUVEAUX    ESSAIS 

n'a  donc  dépassé  ou  excédé  ni  les  limites  de  son  art, 
ni  le  droit  ou  le  devoir  qu'on  a,  dans  des  temps  trou- 
blés, d'affirmer  sa  façon  de  penser.  Ce  sera  son  hon- 
neur et  c'a  été  son  originalité.  Mais  ce  qu'il  faut 
ajouter,  c'est  que  jamais  thèses  plus  graves  n'ont  été 
incarnées  dans  des  figures  plus  vivantes,  ou  encadrées 
dans  de  plus  agréables  intrigues  et  dans  des  drames 
plus  passionnés.  Je  le  dirai  mieux  en  prenant  plus  de 
place,  —  et  en  passant  à  toute  une  partie  de  l'œuvre  de 
Feuillet,  que  j'ai  dû  négliger  un  moment  pour  mieux 
mettre  en  lumière  celle  de  ses  idées  à  laquelle  je  crois 
pouvoir  dire  que  lui-même  il  tenait  le  plus. 


III 


Il  me  semble,  en  effet,  que  s'il  y  a  jamais  eu,  dans 
notre  littérature,  ou  même  dans  aucune,  des  romans 
de  mœurs  mondaines,  ce  sont  ceux  de  Feuillet  :  VHis- 
toire  de  Sibylle,  Monsieur  de  Camors,  Jnlia  de  Trécœur^ 
un  Mariage  dans  le  monde,  le  Journal  d'une  femme,  la 
Morte,  Honneur  d'artiste;  —  et,  à  vrai  dire,  je  n'en 
connais  point  d'autres  que  les  siens.  Là-dessus,  je 
sais  bien  qu'il  en  est  des  «  mœurs  mondaines  »  comme 
de  la  «  couleur  locale  ».  Qu'y  a-t-il  donc  de  si  «  car- 
thaginois »  dans  la  Salammbô  de  Flaubert,  ou  de 
tellement  «  nilotique  »  dans  les  romans  égyptiens  de 
M.  George  Ebers?  Pareillement,  qui  dira  ce  que  c'est 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       Hb 

qu'un  roman  de  mœurs  mondaines?  ou  seulement  ce 
que  c'est  que  le  monde?  Car  de  même  qu'il  ne  suffit 
pas,  pour  être  assez  carthaginois,  d'invoquer  «  Siv, 
Sivan,  Tammouz,  Eloul,  Tischri,  Schebar  »,  il  ne  sau- 
rait non  plus  suffire,  pour  qu'un  roman  soit  assez 
mondain, 

Qu'on  n'y  cite  en  parlant  que  duc,  prince  ou  princesse! 

Je  conviendrai  même,  qu'excusables  encore  quand, 
du  fond  d'une  bibliuthèque,  avec  la  Bible  ou  Hérodote 
en  main,  nous  discutons  la  fidélité  d'un  détail  de 
mœurs  égyptiennes,  nous  prêtons  toujours  à  rire 
quand,  pour  dîner  quelquefois  en  ville  ou  pour  nous 
être  mis  de  quelque  club,  nous  afTectons,  romanciers 
ou  critiques,  de  nous  ériger  en  arbitres  des  élégances- 
Mais,  après  tout  cela,  si  nous  trouvons  dans  les 
romans  de  Feuillet,  dans  Monsieur  de  Camors  ou  dans 
le  Journal  d'une  femme,  je  ne  sais  quel  air  de  distinc- 
tion sans  effort;  si  nous  y  respirons  une  atmosphère 
plus  aristocratique;  si  nous  avons  enfin  l'illusion  d'y 
vivre  en  compagnie  d'une  humanité  plus  choisie  que 
n'est  celle  même  du  Marquh  de  ViUemer  ou  du  Cabi- 
net des  antiques,  c'est  un  trait  qu'il  faut  bien  que  l'on 
note;  —  et  c'est  tout  ce  que  l'on  \eut  dire  quand  on 
dit  du  Journal  dune  femme  ou  de  Monsieur  de  Camors 
que  ce  sont  des  romans  mondains. 

La  qualité  sociale  des  personnages  y  est  assuré- 
ment, à  elle  toute  seule,  pour  quelque  chose.  Dans  un 


116  NOUVEAUX    ESSAIS 

pays  comme  le  notre,  où  l'esprit  démocratique,  en 
dépit  qu'il  en  ait,  n'a  pas  encore  tout  à  fait  triomphé 
de  la  superstition  de  la  noblesse,  aucun  de  nous,  pour 
cette  raison,  n'est  tout  à  fait  insensible  à  l'honneur 
de  frayer  avec  les  marquises.  Si  le  temps  est  passé 
peut-être  où,  —  comme  le  disait  du  bon  de  son  cœur 
une  madame  de  Ghaulnes,  pour  s'excuser  de  convoler 
avec  un  avocat,  «  une  duchesse  n'avait  toujours  que 
vingt  ans  pour  un  bourgeois  »,  —  il  est  encore  bien 
près  de  nous  ;  et,  le  dirai-je  ici  tout  bas?  mais  je  crois 
avoir  observé  que  plus  on  se  moquait  de  ce  genre  de 
«  snobisme  »,  comme  nous  l'appelons  maintenant,  et 
plus,  au  fond,  on  en  était  la  dupe.  C'est  qu'une 
baronne  peut  bien  être  une  coquine,  et  un  vidame 
peut  bien  être  une  brute,  mais  la  qualité  nous  pro- 
cure toujours,  au  théâtre  comme  dans  le  roman, 
l'illusion  de  l'aristocratie,  de  même  que  l'étalage  du 
luxe,  encore  qu'il  puisse  être  du  mauvais  goût,  ne 
nous  donne  pas  moins  la  sensation  de  la  richesse;  — 
et  toutes  les  raisons  du  monde  n'y  peuvent  et  n'y 
pourront  rien.  A  la  condition  donc  de  ne  leur  faire 
rien  faire  qui  déroge  à  leur  qualité,  mais  pour  peu 
qu'on  ait  le  talent  de  leur  prêter  un  langage  qui  con- 
tinue, qui  complète,  qui  précise,  et  qui  remplisse 
l'idée  que  leurs  titres  nous  ont  donnée  d'eux,  il  n'est 
pas  douteux  que  nous  sachions  gré  à  Jeanne  Béren- 
gère  de  Latour-Mesnil  ou  au  commandant  du  Pas- 
Devant  de  Frémeuse  de  se  nommer  de  leur  nom. 
Comment  en  serait-il  autrement,  si  le  nom,  lui  tout 


SUR     LA     LITTÉRATURE    CONTEMPORAINE.       HT 

seul,  parmi  nos  bourgeois,  décide  encore  des  mariages  ; 
ou,  dans  un  cercle  plus  étendu,  si  les  railleries  hai- 
neuses qu'il  provoque  témoignent  du  cas  que  l'on  en 
fait  toujours? 

N'est-ce  pas  aussi  bien  ce  que  Feuillet  lui-même, 
dans  Honneur  d'artiste,  son  dernier  roman,  semble 
avoir  voulu  dire,  quand  il  a  mis  sur  les  lèvres  de  la 
baronne  de  Montauron  ce  discours  délicieux  d'aristo- 
cratique impertinence?  Elle  s'adresse  au  peintre 
Fabrice,  qui  vient  lui  demander  la  main  de  made- 
moiselle de  Sardonne,  sa  lectrice,  et  elle  s'efibrce  de 
lui  faire  sentir  les  inconvénients  de  cette  union  dis- 
proportionnée : 

«  Jesais  ce  que  vous  allez  me  dire...  Vous  allez  me 
parler  de  la  Révolution.  Mon  Dieu!  certainement,  il 
y  a  eu  la  Révolution...  Mais  si  la  Révolution  nous  a 
enlevé  nos  privilèges,  et  même  nos  têtes,  elle  n'a  pu 
nous  enlever  le  privilège  de  ce  que  vous  appelez,  je 
crois,  l'atavisme...  c'est-à-dire,  en  vieux  français,  la 
qualité  d'un  sang  qui  s'est  distillé  et  raffiné  dans  les 
veines  de  génération  en  génération  pendant  cinq  ou 
six  cents  ans...  C'est  ce  sang-là,  mon  cher  maître,  qui 
se  révolte  malgré  nous  quand  on  le  mélange  avec  du 
sang  plus  jeune...  plus  pur  peut-être...  mon  Dieu  !  je 
ue  dis  pas  le  contraire...  mais  qui,  enfin,  n'est  pas  de 
la  même  essence,  ni  du  même  azur...  N'oubliez  pas, 
monsieur  Fabrice,  —  et  ici  je  vous  parle  en  véritable 
amie,  —  n'oubliez  pas,  en  effet,  que,  dans  nos  lon- 
gues successions  et  sélections  de  famille,  ce  n'est  pas 

7. 


118  NOUVEAUX     ESSAIS 

seulement  le  sang  qui  se  raffine...  c'est  aussi  l'édu- 
cation, le  goût,  le  tact,  le  savoir-vivre...  tous  les  sens 
et  toutes  les  facultés...  De  là  cette  distinction  supé- 
rieure qui  vous  enchante  chez  mademoiselle  de  Sar- 
donne  et  qui  sera  pour  vous  à  la  fois  un  grand  charme 
et  un  grand  danger...  Car  une  nature  si  perfectionnée 
et  si  exquise  sera  froissée  d'un  rien,  révoltée  d'une 
menace...  11  faudra  faire  bien  attention!...  » 

On  ne  saurait  ni  mieux  faire  parler  son  person- 
nage, ni  faire  aussi  plus  galamment  la  leçon  à  tous 
ceux  qui  n'ont  pas  compris  ou  qui  ont  affecté  de  ne  pas 
comprendre  les  raisons  qu'un  romancier  peut  avoir  de 
préférer  une  sorte  de  héros  à  une  autre.  Les  raisons 
que  Feuillet  a  eues  de  ne  mettre  que  comtes  et  mar- 
quises en  scène  sont  analogues,  à  celles  qu'a  eues 
jadis  Racine,  par  exemple,  de  n'y  mettre  que  des 
rois  ou  des  impératrices,  des  sultanes  et  des  princes, 
des  Agrippine  et  des  Néron,  des  Mithridate  et  des 
Roxane;  et,  au  seul  point  de  vue  de  l'art,  il  en  a 
presque  tiré  les  mêmes  avantages. 

En  effet,  tout  ce  qui  est  décor,  costume  ou  détail 
de  la  vie  matérielle,  la  qualité  des  personnages 
permet  de  le  reléguer  au  second  plan,  quand  encore 
elle  n'autorise  pas  à  le  supprimer  tout  à  fait.  Par 
exemple,  si  les  gens  de  qualité  ne  méprisent  point 
l'argent,  il  n'est  pas  de  bon  ton  parmi  eux  d'en  parler. 
Ils  ne  nous  demandent  pas,  comme  les  Grandet  et 
les  Nucingen,  de  nous  intéresser  aux  efforts  qu'ils 
font  pour  se  procurer  les  moyens  de  soutenir  leur 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       119 

rang,  ou  d'arrondir  leur  fortune;  et,  par  suite,  cette 
chasse  au  million  ou  à  la  pièce  de  cent  sous  qui  tient 
tant  de  place  dans  le  roman  de  Balzac,  —  dans  le  l'cre 
Goriot  ou  dans  la  Cousine  Bette,  —  n'en  prend  pas 
beaucoup  plus  dans  les  romans  de  Feuillet  que  dans 
les  tragédies  de  Racine.  On  n'y  mange  point  non  plus, 
ou  du  moins  on  n'y  mange  pas  en  public  ;  et  pour  ce 
motif,  le  romancier  ne  se  croit  point  obligé,  comme 
l'auteur  de  Madame  Bovary^  de  nous  parler  du 
«  parfum  des  fleurs  et  du  beau  linge  »,  du  «  fumet 
des  viandes  et  de  l'odeur  des  truffes  »,  des  «  pattes 
rouges  des  homards  qui  dépassent  des  plats  ).>,  ni  des 
cailles  «  qui  ont  encore  leurs  plumes  ».  Toutes  ces 
recherches  du  luxe  de  la  table,  qui  peuvent  bien 
séduire  la  fille  au  père  Rouault,  elles  sont  l'ordinaire 
de  madame  de  Camors  ou  de  madame  de  Vaudricourt, 
à  peu  près,  comme,  au  dire  de  madame  du  Maine, 
cinquante  ou  soixante  personnes,  toujours  présentes 
et  empressées  autour  d'elle,  faisaient  jadis  le  «  parti- 
culier »  d'une  princesse.  Pas  de  descriptions  de  cos- 
tumes non  plus,  de  robes  ou  de  corsages... 

Mais  si  ce  sont  toutes  ces  choses  qui  font  qu'un 
roman  date,  il  suffira  déjà,  pour  qu'il  date  moins,  de 
ne  les  y  pas  mettre.  C'est  ce  que  n'ont  point  vu  ceux 
qui  nous  disaient,  hier  encore,  qu'à  défaut  d'autre 
mérite,  le  Roman  d'un  jeune  homme  pauvre,  elSiOylle, 
et  Monsieur  de  Camors,  vivraient  au  moins  comme 
images  fidèles  des  modes,  et  des  mœurs,  et  de  la 
société  française  du  second  empire.  Disons  cela,  si 


120  NOUVEAUX    ESSAIS 

nous  le  voulons,  de  Madame  Bovary,  ou  de  V Éducation 
sentimentale,  les  plus  «  documentaires  »  des  romans; 
disons-le  de  Fanny;  disons-le  des  romans  d'About; 
mais  ne  le  disons  pas  de  ceux  de  Feuillet.  Précisément 
parce  que  le  costume  et  le  décor,  parce  que  le  mobi- 
lier, parce  que  les  robes  y  tiennent  peu  de  place, 
l'intérêt  en  est  fait  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  durable  et 
de  plus  permanent  dans  la  peinture  des  passions  ou 
du  monde.  Et  pour  que  cette  préoccupation  d'une 
vérité  psychologique  plus  générale  ne  nuisit  pas  à  la 
réalité  de  ses  personnages,  c'est  pour  cela  que  Feuillet 
les  a  pris  dans  un  monde  où  l'imagination  du  lecteur 
compose  inévitablement  le  décor  de  ce  qu'il  y  a  de 
plus  somptueux  chez  les  tapissiers  et  chez  les  coutu- 
riers de  son  temps. 

Mais  il  en  résulte  un  autre  avantage  encore,  ou 
plutôt  deux  :  c'est  qu'en  éliminant  ainsi  ce  qu'il  y  a 
de  plus  matériel  dans  le  détail  descriptif,  l'action, 
dégagée  de  tout  ce  qui  pourrait  la  retarder,  marche 
d'un  pas  plus  rapide  vers  des  dénouements  plus  émou- 
vants; et,  d'autre  part,  la  passion,  libérée  de  tout  ce 
qui  lui  est  étranger,  s'y  développe  à  l'état  presque 
pur.  Si  par  exemple  Julia  de  Trécœur  était  née  dans 
une  condition  plus  humble,  l'amour  qu'elle  éprouve 
pour  M.  de  Lucan,  —  lequel  est  à  peu  près  de  la  même 
nature  que  celui  de  la  Phèdre  de  Racine  pour  le  lîls 
de  Thésée,  —  ne  se  développant  qu'à  travers  mille  inci- 
dents ou  mille  obstacles  vulgaires,  n'aurait  pas  sans 
doute  le  caractère  ardent  et  passionné  qui  en  fait  la 


SUR    LA    LITTÉRATURE     COiNTEMPORAINE .       121 

sombre  beauté.  Mais  n'aurait-il  pas  quelque  chose  de 
plus  honteux  que  criminel,  si  nous  pouvions  supposer 
qu'il  s'y  mêle  quelque  pensée  de  lucre;  et  qu'en 
essayant  de  séduire  son  beau-père,  elle  songeât  à  sa 
fortune  autant  qu'à  sa  passion?  Inversement,  si  Char- 
lotte d'Erra,  l'héroïne  du  Journal  d'une  femme^  tenant 
boutique  au  Palais-Royal,  était  détournée  de  l'amour 
qu'elle  nourrit  dans  son  cœur  pour  M.  d'Éblis,  par 
les  préoccupations  de  la  vie  quotidienne,  —  comme 
de  ne  savoir  de  quels  fonds  elle  fera  face  à  ses 
échéances,  ou  comme  d'être  obligée  de  faire  elle- 
même  sa  cuisine,  —  est-ce  que  la  nécessité  de  vivre 
ne  triompherait  pas  en  elle  de  son  amour;  et  surtout 
est-ce  que  son  sacrifice,  n'ayant  plus  le  même  carac- 
tère de  liberté,  aurait  encore  pour  nous  le  même  carac- 
tère de  grandeur?  Débarrassés  de  ce  que  la  vulgarité 
de  la  vie  étroite  mêle  à  la  passion,  si  l'on  peut  ainsi 
dire,  de  néant  qui  la  ravale,  les  héros  des  romans  de 
Feuillet,  ne  vivant  que  de  leur  passion  et  que  pour 
leur  passion,  comme  ceux  de  Racine,  deviennent 
ainsi  l'incarnation  même  de  ce  qu'ils  représentent. 
Julia  de  Trécœur  est  l'inceste,  comme  Charlotte  d'Erra 
le  sacrifice.  L'action  en  change  de  nature.  Elle  tend 
d'elle-même  à  la  rapidité,  mais  surtout  à  l'unité  du 
drame.  De  telle  sorte  que,  dans  le  roman  comme  dans 
la  tragédie,  la  qualité  des  personnages  a  cet  effet 
singulier,  mais  certain  de  modifier  à  la  fois  la  qualité 
de  la  psychologie,  celle  du  drame,  et,  conséquem- 
ment,  celle  de  l'émotion. 


122  NOUVEAUX    ESSAIS 

Car,  ce  qu'il  faut  encore  ajouter,  c'est  que,  quoi 
que  l'on  soit,  bon  ou  mauvais,  vicieux  et  vertueux, 
compatissant  ou  féroce,  intelligent  ou  sot,  —  je  ne 
sais  pas  même  si  je  ne  devrais  pas  dire  belle  ou  laide, 
—  on  l'est  d'autant  plus  que  l'on  est  né  dans  un 
milieu  social  plus  élevé.  Les  «  monstres  »  ne  man- 
quent pas  dans  l'œuvre  de  Feuillet,  —  depuis 
madame  de  Campvallon,  dans  Monsieur  de  Camors, 
jusqu'à  madame  de  Maurescamp  dans  VHistoire  d'une 
Parisienne;  —  et  je  me  trompe  peut-être,  mais  je  les 
trouverais  moins  complets,  moins  brillants  et  moins 
«  beaux  »,  s'ils  se  développaient  moins  harmonieu- 
sement dans  le  crime.  C'est  qu'en  tout  temps  et  par 
tous  pays,  les  aristocraties  sont  la  création  de  leur 
volonté,  si  je  puis  ainsi  dire;  et  qu'habituées,  par 
l'hérédité  comme  par  l'éducation,  à  mettre  leur  hon- 
neur dans  l'orgueil  de  cette  volonté,  la  dernière 
chose  qu'elles  perdent,  c'est  le  sentiment  ou  l'illusion 
de  leur  liberté.  On  peut,  je  crois,  reprocher  à  Feuillet 
de  ne  nous  l'avoir  pas  toujours  suffisamment ''.rp/fV/we. 
Pas  plus  qu'à  décrire,  il  n'aimait  à  disserter,  et  per- 
sonne n'est  plus  clair  que  lui,  mais  quelques-uns  des 
sujets  qu'il  aimait  à  traiter  exigeaient  peut-être  qu'il 
le  fût  encore  davantage.  Il  n'est  jamais  trop  long, 
mais  il  ne  l'est  pas  toujours  assez,  et  avec  Mérimée, 
c'est  sans  doute  le  seul  écrivain  de  ce  siècle  à  qui  l'on 
puisse  adresser  une  semblable  critique.  J'aurais  donc 
voulu,  plus  d'une  fuis,  qu'il  s'engageât  lui-même  plus 
à  fond  dans  ses  propres  intrigues,  et  je  crois  qu'il 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       123 

l'eût  pu.  J'aurais  voulu  surtout  que  tout  ce  que  je 
viens  de  dire  péniblement  de  la  raison  du  choix  de 
ses  personnages,  il  m'en  eût  dispensé  en  le  disant  lui- 
même.  Mais  il  suffira  que  l'on  voie  qu'en  se  limitant  à 
la  peinture  du  monde,  il  a  eu  ses  raisons;  que  ces 
raisons  sont  esthétiques;  et  qu'à  travers  les  siècles 
écoulés,  elles  rattachent  ses  romans  à  la  lignée  de  la 
Pr'mcesse  de  Clèves,  si  l'on  ne  veut  pas  que  ce  soit 
plutôt  encore  à  celle  de  la  tragédie  de  Racine. 

IN"est-ce  pas  ce  qui  lui  a  permis,  tout  en  demeurant 
jusqu'au  bout  le  plus  «  mondain  »  des  romanciers 
contemporains,  d'en  être  souvent  le  plus  hardi  et  le 
plus  pathétique?  Je  ne  connais  guère  de  situations 
plus  «  fortes  »  que  celles  de  Monsieur  de  Camors,  ou 
que  celles  de  Julia  de  Trécœui\  ou  que  celles  de  V His- 
toire d'une  Parisienne.  Je  ne  connais  guère  non  plus 
de  dénouements  plus  cruels  que  les  siens.  Mettons  à 
part  le  Roman  d'un  jeune  homme  pauvre,  un  Mariage 
dans  le  monde,  et  les  Amours  de  Philippe  :  tous  ses 
romans  finissent  mal,  comme  on  dit  vulgairement  : 
par  la  mort,  et  plus  souvent  encore  par  le  suicide. 
Est-ce  qu'il  avait  donc  l'imagination  sombre  et  mélo- 
dramatique? Non,  pas  plus  encore  qu'autrefois  nos 
tragiques.  Mais  rien  ne  lui  paraissait  digne  d'être 
étudié  qui  ne  se  terminât  par  quelque  catastrophe 
irréparable,  et  il  n'était  pas  l'homme  des  adultères 
confortables  ou  des  passions  bourgeoises.  Pour  que 
l'amour  l'intéressât,  il  fallait  qu'on  y  risquât  sa  per- 
sonne tout  entière,  et  il  n'admettait  pas   qu'on  se 


124  NOUVEAUX    ESSAIS 

donnât  pour  se  reprendre.  On  remarquera  que  c'est 
là  le  contraire  même  du  romanesque,  et  pour  s'en 
convaincre,  on  comparera  ses  romans  avec  ceux  de 
George  Sand.  La  différence  est  justement  celle  de  la 
tragédie  à  la  comédie  de  la  vie  Feuillet  ne  s'est  guère 
intéressé  qu'à  la  tragédie  de  la  vie  ;  et  le  plus  «  roma- 
nesque »  de  nos  romanciers  se  trouve  être,  à  cet 
égard,  celui  dont  l'œuvre  enferme  le  plus  de  sens  et 
le  plus  de  moralité. 

Ce  dernier  trait  achève  la  ressemblance;  et  tandis 
que  de  certains  romans  n'ont  qu'une  valeur  purement 
anecdolique  ou  documentaire,  et  ne  servent  qu'à  nous 
divertir,  au  contraire,  les  siens  nous  font  penser. 
Habituellement  et  habilement  cachée,  la  préoccupa- 
tion morale  s'y  fait  pourtant  toujours  sentir;  et,  à 
la  vérité,  nul  ne  s'est  moins  soucié  que  lui  de  «  punir 
le  vice  »,  ou  de  «  récompenser  la  vertu  »  ;  mais  nul  n'a 
plus  scrupuleusement  évalué  les  actions  humaines  à 
leur  taux  moral,  ni  guidé  son  lecteur,  d'une  main  plus 
sûre  en  même  temps  que  plus  discrète,  vers  un  juste 
discernement  de  ce  qui  fait  l'honneur  des  hommes  et 
la  vertu  des  femmes.  Il  n'a  point  hésité  à  faire 
mourir  le  commandant  du  Pas-Devant  de  Frémeuse  ou 
madame  de  Vaudricourt,  parce  que  cela  était  con- 
forme à  la  logique  de  leur  situation  et  à  la  vérité  de 
la  vie.  Il  n'a  point  hésité  davantage  à  laisser  vivre 
même  madame  de  Talyasou  madame  de  Maurescamp, 
parce  qu'en  réalité  l'audace  des  «  monstres  »  leur 
assure  l'impunité.  Mais  sans  presque  en  avoir  l'air,  il  a 


SUR    LA    LITTERATURE     CONTEMPORAINE.      125 

déterminé  le  jugement  que  nous  devions  porter  sur 
les  uns  et  sur  les  autres,  et  c'est  là  toute  la  morale. 
Je  veux  dire  qu'en  tout  temps  la  quantité  du  mal 
étant  toujours  égale  à  elle-même  parmi  les  hommes, 
la  seule  chose  qui  importe,  c'est  de  savoir  appeler  le 
mal  par  son  nom  et  de  ne  pas  inventer,  comme  avait 
fait  le]  romantisme,  en  faveur  du  vice  ou  du  crime, 
des  excuses  qui  finissent  tôt  ou  tard  par  devenir  des 
justifications.  En  ce  sens,  on  retrouve  dans  sa  der- 
nière manière  le  souvenir  de  sa  première,  et  la  fin  de 
son  œuvre  en  rejoint  le  commencement. 

C'est  qu'il  avait  l'âme  noble  et  naturellement 
haute.  Lorsqu'il  est  mort,  presque  subitement,  voilà 
tantôt  un  mois,  ceux-là  mêmes  qui  n'ont  point  pour 
son  œuvre  l'admiration  et  la  sympathie  qui  sont  les 
nôtres  n'ont  pu  s'empêcher  de  louer  en  lui  «  le  galant 
homme  »,  et  de  rendre  au  nom  d'Octave  Feuillet 
riiommage  qu'ils  refusaient  à  l'auteur  de  Monsieur 
de  Camors.  Si  les  mots  ont  un  sens,  je  voudrais  donc 
qu'on  m'expliquât  une  fois,  —  lorsqu'un  «  galant 
homme  »,  après  tant  de  succès,  laisse  derrière  lui 
une  œuvre  aussi  considérable  et,  pendant  quarante 
ans,  si  manifestement  inspirée  du  même  esprit  — 
je  voudrais  que  l'on  m'apprît  comment  les  qualités 
de  son  caractère  n'auraient  point  passé  jusques  à  son 
talent.  Eh  oui!  sans  doute,  nous  le  savons,  ni  le 
talent  n'est  toujours  à  la  hauteur  du  caractère,  ni 
non  plus  le  caractère  à  la  hauteur  du  talent.  Mais 
qu'entre  l'un  et  l'autre  il  n'y  ait  rien  de  commun,  que 


126  NOUVEAUX    ESSAIS 

la  vulgarité  du  talent  n'ait  pas  souvent  sa  cause  dans 
la  bassesse  du  caractère,  ou,  réciproquement,  que  la 
dignité  de  la  vie  ne  se  retrouve  pas  dans  le  caractère 
de  l'œuvre,  c'est  ce  qu'il  nous  est  impossible  d'ad- 
mettre; et  —  je  n'en  ai  pas  fait  le  compte  —  mais 
c'est  de  quoi  je  doute  que  l'on  trouvât  un  exemple. 
La  disjonction  ne  va  pas  jusque-là.  Laissons  le  style, 
qui  n'est  pas  aussi  propre  à  l'homme  qu'on  le  pré- 
tend quelquefois  encore;  où  il  peut  d'ailleurs  entrer 
trop  d'école  et  de  procédés;  qui  n'a  toujours  été 
qu'un  moyen  pour  Feuillet,  et  jamais  une  fin.  Je  dis 
qu'on  ne  saurait  être  l'homme  qu'il  fut,  très  simple 
et  très  fier,  «  froissé  d'un  rien,  révolté  d'une  nuance  », 
très  discret  et  très  réservé,  sans  que  ces  qualités  se 
retrouvent  dans  son  œuvre,  où,  pour  y  prendre  d'au- 
tres noms,  elles  ne  sont  pas  moins  les  mêmes.  Peu 
d'artistes  avaient  reçu  sa  forte  éducation  morale; 
peu  d'artistes  ont  travaillé  plus  patiemment,  plus 
constamment  que  lui  à  la  perfectionner  encore;  et 
c'est  pourquoi  peu  d'artistes  ont  laissé  une  œuvre 
plus  noble  en  son  ensemble  et  où  l'on  voie  plus  dis- 
tinctement ce  que  peuvent,  dans  un  même  écrivain, 
l'alliance  du  talent  et  du  caractère. 

Aussi,  comme  à  ses  débuts,  les  paradoxes  du 
romantisme  avaient  glissé  sur  lui  sans  l'émouvoir, 
on  s'est  trompé  quand  on  a  voulu  signaler  dans  ses 
œuvres  les  plus  récentes  l'influence  ou  l'involontaire 
contagion  des  grossièretés  du  naturalisme.  Au  con- 
traire, les  derniers  de  ses  grands  romans  :  Honneur 


SUR     LA    LITTERATURE    CONTEMPORAINE.       127 

d'artiste  et  la  Morte,  sont  des  protestations  contre  le 
naturalisme,  tout  de  même  qu'il  y  a  plus  de  quarante 
ans  maintenant,  c'est  aux  exagérations  du  roman- 
tisme qu'il  opposait  la  Crise  et  le  Village^  la  Clef  d'or 
et  Dalila.  Ai-je  besoin  de  rappeler,  d'ailleurs,  qu'au 
sens  où  l'on  prend  aujourd'hui  le  mot,  ses  plus 
grandes  hardiesses  sont  Monsieur  de  Camors,  qui  est 
de  1867,  et  Julia  de  Trécœur,  qui  est  de  1872?  Ils  les 
auraient  plutôt  atténuées  dans  un  Mariage  dans  le 
monde  et  dans  les  Amours  de  Philippe,  deux  de  ses 
rares  romans  qui  «  finissent  bien  »,  comme  le  Roman 
d'un  jeune  homme  pauvre.  Non  pas  peut-être  que  dans 
le  secret  de  son  cœur  il  n'ait  rendu  justice  au  talent 
de  quelques-uns  de  nos  naturalistes;  et  j'en  pourrais 
donner  des  preuves,  s'il  ne  me  paraissait,  d'ailleurs, 
tout  à  fait  indécent  de  faire  parler  les  morts  dans  les 
querelles  des  vivants.  Mais  si  les  romantiques  avaient 
jadis  abusé  du  droit  d'extravaguer,  les  naturalistes, 
eux,  ont  abusé  de  celui  qu'on  a  d'être  grossier  ou 
même  obscène;  et  c'était  un  emploi  du  talent  qu'il  en 
considérait  comme  la  prostitution.  Il  eût  trouvé  hon- 
teux de  réussir  par  de  certains  moyens;  et  supposé 
qu'étant  homme,  il  eût  pu  concevoir  l'idée  de  riva- 
liser de  «  hardiesse  »  avec  ses  successeurs,  c'est  la 
qualité  de  son  éducation,  c'est  la  sûreté  de  son  goût, 
c'est  la  noblesse  de  ses  sentiments  et  la  hauteur  de 
son  caractère  qui  l'en  auraient  encore  préservé. 

Que  restera-t-il   de  son   œuvre?  Dès   à  présent, 
comme  ceux  de  George  Sand,  comme  ceux  de  Balzac, 


128  NOUVEAUX    ESSAIS 

comme  ceux  de  Flaubert,  —  pour  ne  parler  que  des 
morts,  —  les  romans  de  Feuillet,  depuis  Sibylle  jus- 
qu'à  la  Morte,  appartiennent  à  l'histoire  du  roman 
contemporain.  Combien  y  en  a-t-il  dont  on  en  puisse 
dire  autant?  De  même  que  l'histoire  de  notre  vie  ne 
se  compose  pas,  même  pour  nous,  de  la  totalité  des 
jours  que  nous  avons  vécu,  mais  seulement  du  petit 
nombre  d'heures,  tristes  ou  lumineuses,  que  le  temps 
ne  nous  a  pas  ravies  comme  à  mesure  qu'il  nous  les 
accordait;  ainsi,  l'histoire  d'une  littérature  ou  d'un 
genre  ne  se  compose  pas  de  tous  les  efTorts  qu'une 
génération  a  tentés  pour  se  sauver  du  néant,  mais 
seulement  de  ceux  qui  ont  réussi.  Tels  sont  bien  les 
romans  de  Feuillet.  Peut-être  écrira-t-on  l'histoire 
du  théâtre  contemporain  sans  trouver  l'occasion  de 
nommer  ni  Monljoie,  ni  Dalila,  ni  le  Sphinx.  On 
n'écrira  pas  celle  du  roman,  on  ne  pourra  pas 
l'écrire,  si  même  on  le  voulait,  sans  y  faire  une  place 
au  Roman  d'un  jeune  homme  pauvre,  —  qu'il  est 
pourtant  vrai  que  je  n'aime  guère,  —  et  une  plus 
grande  encore  à  Sibylle,  à  Monsieur  de  Camors,  à 
Julia  de  Trécœur,  au  Journal  d'une  femme,  à  la  Morte. 
Elle  aurait  sans  eux  quelque  chose  d'obscur,  d'in- 
complet, et  de  mutilé. 

Cest  qu'en  effet,  s'il  y  a  des  romans  que  l'on  puisse 
appeler  idéalistes,  ce  sont  ceux  de  Feuillet.  Ils  le  sont 
à  tous  égards,  de  toutes  les  manières,  dans  tous  leâ 
sens  du  mot,  comme  j'ai  tâché  de  le  faire  voir,  en 
évitant  jusqu'ici  d'user  de  ce  terme  d'école;  et,  certes, 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       129 

on  peut,  chacun  selon  son  goût,  en  préférer  de  plus 
naturalistes;  mais  on  ne  saurait  avancer,  sans 
quelque  ridicule,  que  le  naturalisme,  à  lui  seul, 
égale,  remplisse,  épuise  la  définition  ou  l'idée  du 
roman.  Si  l'imitation  fidèle  de  la  nature  et  de  la  vie 
est  sa  doute  l'une  des  fins  du  roman  ou  du  théâtre, 
il  y  en  a  d'autres,  dont  l'interprétation  ou  l'idéalisa- 
tion du  monde  et  de  la  réalité  en  est  une.  De  CAs- 
soinmoi)'  à  Madame  Bovary,  de  Madame  Bovary  au 
Père  Goriot  ou  à  Eugénie  Grandet,  à' Eugénie  Grandet 
à  Tom  Jones^  de  Tom  Jones  h.  Manon  Lescaut,  de  Manon 
Lescaut  à  Gil  Blas,  le  roman  naturaliste  a  sa  généo- 
logie  bien  prouvée,  ses  titres  d'honneur  et  de  gloire, 
qu'on  ne  lui  dispute  point.  Mais  le  roman  idéaliste 
n'a-t-il  pas  aussi  les  siens,  de  la  Princesse  de  Clèves 
au  Doyen  de  Killerine,  du  Doyen  de  Killerine  à  Cla- 
risse, de  Clarisse  à  la  Nouvelle  Hclo'ise,  de  la  Nouvelle 
Héloise  à  Delphine,  de  Delphine  à  Indiana,  d'Indlana 
à  Sibylle  ou  à  Monsieur  de  Camors;  et  quel  est  le  bar- 
bare qui  les  lui  contestera?  Parmi  les  romans  idéa- 
listes, ceux  de  Feuillet  sont  et  resteront  au  premier 
rang,  moins  éloquents  peut-être,  mais  combien  moins 
déclamatoires  que  ceux  de  George  Sand;  plus  nom- 
breux —  ce  qui  est  toujours  quelque  chose,  —  et  sur- 
tout mieux  écrits  que  ceux  de  madame  de  Staël  ;  moins 
longs  que  ceux  de  Rousseau  et  de  Richardson. 

Je  viens  de  les  relire  encore,  et  j'y  ai  retrouvé, 
non  seulement  les  mêmes  émotions  qu'autrefois, 
mais  la  même  sensation  d'art,  si  je  puis  ainsi  dire,  et 


130  NOUVEAUX    ESSAIS 

surtout  cette  vérité  d'observation  ou  de  généralisa- 
tion, qui,  parce  qu'elle  fait  la  difficulté  de  l'art  idéa- 
liste, en  est  aussi  le  triomphe,  quand  on  y  peut 
atteindre.  On  a  rarement  écrit  de  plus  tragiques  his- 
toires d'amour  que  Monsieur  de  Camors,  que  Julia  de 
Trécœur,  que  le  Journal  d'une  femme,  que  VHistoire 
d'une  Parisienne.  Rarement  on  a  mieux  fondu,  dans 
l'unité  d'un  art  supérieur,  la  satire  du  monde,  la 
peinture  de  la  passion,  et,  jusque  dans  le  désordre 
de  la  passion  même,  le  sentiment  persistant  de  la 
dignité  humaine.  Et  rarement  enfin  des  figures  plus 
vivantes,  plus  individuelles,  ont  mieux  représenté, 
en  même  temps  qu'elles-mêmes,  ces  types  de  grandes 
amoureuses  dont  l'histoire  est  remplie,  les  La  Vallière 
humbles  et  modestes,  les  superbes  Montespan,  les 
ardentes  et  passionnées  Marie  Stuart.  Que  veut-on 
davantage?  quelle  est  cette  autre  «  vérité  »  dont  on 
regrette  l'absence  dans  les  romans  de  Feuillet?  et 
n'est-ce  pas  reprocher  aux  Andromaque,  aux  Béré- 
nice et  aux  Phèdre  d'avoir  quelque  chose  de  plus 
achevé,  de  plus  durable,  et  de  plus  vrai  que  les 
modèles  de  cour  dont  on  croit  reconnaître  quelques 
traits  dans  leur  physionomie? 

Le  naturalisme  contemporain  s'est  chargé  de  faire 
lui-même  l'opinion  sur  son  propre  compte.  Il  est 
bruyant;  il  a  pris  pour  complices  les  pires  instincts 
de  ses  lecteurs;  il  est  surtout  intolérant.  Les  romans 
de  Feuillet  pourront  donc  quelque  temps  encore 
n'être  pas  mis  à  leur  véritable  place,  et  jugés  au- 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       131 

dessous  de  leur  valeur.  Mais  ils  y  remonteront.  Ce 
sera  quand  l'idéalisme,  et  le  romanesque  même, 
auront  reconquis  leurs  droits,  qu'ils  n'ont  jamais 
perdus,  qu'ils  ont  seulement  négligé  de  faire  assez 
valoir,  mais  que  nous  voyons,  depuis  déjà  quelques 
années,  qu'ils  commencent  à  revendiquer.  Monsieur 
de  Camors,  Julia  de  Trécœur,  le  Journal  d'une  femme 
et  la  Morte  s'inscriront  alors  parmi  les  livres  qu'on 
relit,  à  côté  de  la  Princesse  de  Clèves  ou  de  Manon 
Lescaut,  et  on  leur  rendra  la  justice  qu'ils  n'ont  pas 
toujours  reçue  de  leurs  contemporains.  Nous  serions 
heureux  d'y  avoir  contribué; 

...  El  fanlùme  sans  os 
Par  les  ombres  myrteux  prenant  notre  repos, 

plus  heureux  encore  si  ceux  qui  liront  en  ce  temps-là 
Julia  de  Trécœur  ou  la  Morte  associaient  le  souvenir 
de  notre  admiration  à  la  gloire  du  nom  d'Octave 
Feuillet. 

1"  février  1890. 


LA   STATUE    DE   BAUDELAIRE 


A  qui  se  fier,  je  vous  le  demande,  ô  compagnons 
de  la  vie  nouvelle,  et  sur  qui  compterons-nous  désor- 
mais, si  M.  Paul  Desjardins  lui-même  fait  défaut  à  la 
cause  du  «  devoir  présent  »?  Lorsque  j'ai  lu  quelque 
part  qu'il  était  question  d'élever  un  buste,  ou  une 
statue  tout  entière,  —  là-haut,  devers  l'Élysée-Mont- 
martre  ou  du  côté  du  Moulin-Rouge,  —  à  Charles 
Baudelaire,  je  n'ai  rien  dit;  et  j'attendais,  comme  tout 
le  monde,  la  généreuse  protestation  de  M.  Desjar- 
dins. Il  me  semblait  qu'en  effet  il  nous  en  devait  une, 
ou  même  deux,  en  sa  double  qualité  d'ouvrier  du 
a  devoir  présent  »,  et  de  professeur  de  rhétorique. 
Comme  professeur  de  rhétorique,  il  ne  se  peut  pas, 
me  disais-je,  qu'wne  Charogne,  ou  le  Voyage  à  Cythère 
n'offensent  et  ne  révoltent  la  délicatesse  de  son  goût. 
Mais,  comme  ouvrier  du  «  devoir  présent  »,  quelle 
sera  donc  cette  «  littérature  infâme  »,  qu'il  avait  pris 
l'engagement  de  combattre,  si  ce  n'est  celle  à  laquelle 

8 


134  NOUVEAUX    ESSAIS 

appartiennent  xme  iMcwli/re  ou  les  Femmes  damnées? 
Cependant,  il  a  gardé  jusqu'ici  le  silence,  et  j'en 
cherche  vainement  les  raisons.  Est-ce  que  peut-être 
il  S8  réserve  pour  le  jour  de  l'inauguration?  ou  n'a- 
t-il  jamais  lu  Baudelaire?  ou  attend-il  à  intervenir 
que  l'on  ait  proposé  de  dresser  sur  la  place  publique, 
dans  une  attitude  analogue  à  leurs  œuvres,  la  statue 
de  Restif  de  la  Bretonne,  ou  celle  de  Casanova? 

Mais,  en  ce  cas,  qu'il  nous  pardonne  alors  d'être 
moins  ambitieux,  ou  moins  dégoûtés  que  lui!  Assu- 
rément, il  l'eût  mieux  dit  lui-même,  —  avec  plus  de 
pleurs  dans  la  voix,  et  je  ne  sais  quoi  de  plus  navré, 
de  plus  abandonné,  de  plus  démissionnaire  dans 
toute  sa  personne;  —  mais  enfin,  si  ce  serait  un 
scandale,  ou  plutôt  une  espèce  d'obscénité  que  de 
voir  un  Baudelaire  en  bronze,  du  haut  de  son  pié- 
destal, continuer  de  mystifier  les  collégiens,  il  faut 
bien  que  quelqu'un  le  dise.  Où  les  apôtres  hésitent, 
il  se  pourrait  qu'après  tout  un  modeste  «  littéra- 
teur »  réussit.  Et,  en  vérité,  nous  ne  croirions  pas 
avoir  fait  une  besogne  inutile  si  nous  avions  détourné 
de  souscrire  au  «  monument  »  de  Baudelaire,  un  seul 
de  ses  admirateurs. 

Pour  cela,  nous  nous  garderons  bien  de  disputer 
au  poète  son  talent,  non  plus  qu'aux  Fleurs  du  mal 
leur  place,  et  leur  part  d'intluence,  depuis  une  tren- 
taine d'années  dans  le  mouvement  de  la  littérature. 
La  place  est  grande;  l'influence  a  été,  n'est  encore, 
de  nos  jours  même,  que  trop  considérable;  et  de 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       133 

plus  illustres  que  Baudelaire,  de  mieux  doués,  de 
plus  simples  surtout  et  de  plus  sains,  n'en  ont  cer- 
tainement pas  exercé  de  semblable. 

Il  a  dû  beaucoup  à  ses  prédécesseurs  :  Gautier, 
Vigny,  Sainte-Beuve.  Supposé  qu'il  existe  une  poésie 
de  l'hôpital  ou  du  mauvais  lieu,  palhologir|ue,  pour 
ainsi  dire,  vicieuse  et  profondément  gangrenée,  c'est, 
en  effet,  Sainte-Beuve  qui  l'avait  jadis  imaginée  le 
premier,  qui  s'y  était  même  hypocritement  essayé 
dans  son  Joseph  Delorme;  et  Baudelaire,  plus  franc 
ou  plus  cynique,  n'a  fait  que  la  réaliser.  D'un  autre 
côté,  quand  il  louait  lui-même  Théophile  Gauthier 
«  d'avoir  exprimé  sans  fatigue,  sans  effort,  toutes 
les  attitudes,  tous  les  regards,  toutes  les  couleurs 
qu'adopte  la  nature,  ainsi  que  le  sens  intime  contenu 
dans  tous  les  objets  qui  s'offrent  à  la  contemplation 
de  l'œil  humain  »,  ou  encore,  et  principalement, 
«  d'avoir  ajouté  des  forces  à  la  poésie  française,  d'en 
avoir  agrandi  le  répertoire  et  augmenté  le  diction- 
naire, sans  jamais  manquer  aux  régies  les  plus 
sévères  de  sa  langue  »,  s'il  ne  parlait  peut-être  pas 
très  bien,  le  disciple  se  mirait  dans  l'éloge  qu'il 
décernait  à  son  maître.  Et  foncièrement  pessimiste, 
il  n'avait  pas  attendu  pour  s'inspirer  de  Vigny,  tout 
en  le  dégradant,  qu'une  main  pieuse  eût  réuni  les 
Destinées  en  volume  ,  et  il  avait  déjà  transposé 
dans  sa  langue  réaliste  ce  qu'il  y  a  d'horreur  ou 
d'effroi  de  la  nature  dans  la  Maison  du  berger,  par 
exemple,  ou  de  haine  de  Dieu  dans  le  Christ  au  mont 


136  NOUVEAUX    ESSAIS 

des  Oliviers.  Mais,  de  tous  ces  éléments  contradictoires 
et  en  apparence  ennemis,  dont  les  affinités  entre 
eux,  très  secrètes,  si  elles  sont  très  réelles,  avaient 
comme  échappé  jusqu'alors  à  la  poésie  ou  à  la  cri- 
tique même,  combinés  dans  ses  vers,  mêlés  ensemble, 
fondus  en  un,  Baudelaire  n'a  pas  moins  dégagé 
quelque  chose  d'absolument  original,  et  les  Fleurs 
du  mal,  —  on  peut  m'en  croire,  si  je  l'avoue,  —  n'en 
composent  pas  moins  un  livre  unique  dans  la  litté- 
rature française. 

Là  est  le  secret  de  son  influence,  comme  aussi  de 
l'intérêt  qu'il  faut  bien  que  l'on  prenne  à  son  œuvre. 
L'œuvre  forme  un  anneau  de  la  chaîne  des  temps.  C'est 
ce  que  l'on  ne  pourrait  pas  dire  des  Odes  funam- 
hulescfues  de  Théodore  de  Banville,  des  Fossiles  de 
Louis  Bouilhet,  ou  des  poésies  décidément  trop 
vantées  de  madame  Ackermann.  Mais  l'influence 
dure  encore,  et,  pour  la  retrouver  partout,  il  ne  faut 
que  jeter  un  coup  d'œil  sur  la  littérature  contempo- 
raine. 

C'est  ainsi  que  Baudelaire  a  certainement  «  ajouté 
des  forces  à  la  poésie  française  »;  il  en  a,  selon  son 
expression,  «  agrandi  le  répertoire  »  ;  et,  par  exemple, 
s'il  n'a  pas  inventé  la  poésie  des  odeurs,  il  a  su  du 
moins  lui  donner  une  place  et  une  importance  toute 
nouvelle,  —  une  importance  légitime  et  une  place 
durable,  —  dans  l'art  encore  alors  tout  musical, 
plastique,  ou  pittoresque  des  Lamartine,  des  Hugo, 
des  Gautier  : 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       137 

En  ouvrant  un  colTret  venu  de  l'Orient, 

Dont  la  serrure  grince,  et  rucliigne  en  criant; 

Où,  dans  une  maison  déserte,  (|uei(|ue  armoire 
Pleine  de  l'acre  odeur  des  temps,  poudreuse  cl  noire; 
Parfois  on  trouve  un  vieux  llacon  (|ui  se  souvient, 
D'où  jaillit  toute  vive  une  âme  qui  revient. 

Mille  pensers  dormaient,  chrysalides  funèbres. 
Frémissant  doucement  dans  les  lourdes  ténèbres. 
Qui  dégagent  leur  aile  et  prennent  leur  essor. 
Teintés  d'azur,  glacés  de  rose,  lamés  d'or. 

Voilà  le  souvenir  enivrant  (pii  voltige 
Dans  l'air  troublé;  les  yeux  se  ferment;  le  Vertige 
Saisit  l'àme  vaincue,  et  la  pousse  à  deux  mains 
Vers  un  goulTre  obscurci  de  miasmes  humains... 


Si  la  forme,  si  la  facture  de  ces  vers  n'a  rien  de 
très  original,  ou  si  peut-être  encore,  cette  poésie 
de  la_sensation  n'était  pas  absolument  nouvelle  aux 
environs  de  1838,  cependant  on  ne  l'avait  pas 
demandée  jusqu'alors  au  plus  suggestif  peut-être, 
mais  le  plus  «  animal  »  aussi  de  tous  nos  sens  : 
j'entends  le  seul  dont  les  plaisirs  n'aient  jamais  en 
soi  rien  d'intellectuel,  le  plus  grossier  par  consé- 
quent; et,  pour  cette  raison  peut-être,  le  seul  dont 
aucun  poète,  avant  Baudelaire,  ne  se  fiît  avisé  de  se 
faire  un  art,  une  «  manière,  »  ou  un  procédé,  de 
noter  les  impressions.  Il  était  d'ailleurs  naturel,  ou 
plutôt  inévitable  que  la  poésie,  que  le  roman  même 
fissent  du  procédé  d'autant  plus  d'emploi  qu'ils  se 
matérialiseraient  davantage;  et  c'est  efîceliveiuent  ce 
qui  est  arrivé.  Les  «  symphonies  »  d'odeurs  où  se 
complaisait  naguère  M.  Zola,  celles  qui  «  chantent  » 

8. 


138  NOUVEAUX     ESSAIS 

quelquefois  encore  dans  les  romans  de  M.  Huys- 
mans,  ou  dans  les  vers  de  M.  Paul  Verlaine,  tout 
cela,  c'est  du  «  baudelairisme  »;  et,  possible  que 
depuis  lors  on  en  ait  abusé  jusqu'à  la  ridiculiser, 
mais  ce  n'en  est  pas  moins  là  l'une  de  ses  trouvailles 
ou  de  ses  «  notes  »  originales. 


Comme  d'aulres  esprils  voguent  sur  la  musique, 
Celui  de  Baudelaire  nage  sur  les  parfums.... 


Ajoutons  que,  par  cela  même  qu'il  est  le  moins 
«  spirituel  »  de  tous,  l'odorat  est  le  sens  dont  les 
impressions  s'échangent  le  plus  aisément  avec  celles 
des  autres.  Disons  mieux  encore  :  il  les  sollicite  ou 
il  les  provoque;  et  tandis  que  les  couleurs  ou  les 
formes  limitent,  pour  ainsi  parler,  la  liberté  du  rêve, 
en  en  dessinant  les  contours  avec  quelque  précision, 
les  odeurs  au  contraire  l'émancipent,  la  favorisent, 
et  l'exaltent.  C'est  ce  que  Baudelaire  a  mieux  su  que 
personne,  et  c'est  ce  qu'il  a  si  bien  exprimé  dans  le 
sonnet  célèbre  intitulé  Co)'respondances  : 


Comme  de  longs  échos,  qui  de  loin  se  confondent 

Dans  une  ténébreuse  et  profonde  unité, 

Vaste  comme  la  nuit  et  comme  la  clarté, 

Les  parfums,  les  couleurs  et  les  sons  se  répondent. 


Lisez  encore  la  Vie  antérieure,  Parfum  exotique, 
ou  les  vers  adressés  à  une  Malabaraisc.  Quelque 
éi'ident,  et  facile  à  imiter  qu'il  soit,  le  procédé  est 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       139 

cependant  légitime.  Pas  d'impression  qui  ne  puisse, 
de  sa  langue  originelle,  se  transposer  en  une  autre, 
et  le  tout  est  d'en  trouver  l'exacte  équivalence. 


11  est  des  parfums  frais  comme  des  chairs  d'enfants, 
Doux  comme  les  hautbois,  verts  comme  les  prairies, 
—  El  d'autres  corrompus,  riches  et  triomphants, 

Ayant  l'expansion  des  choses  infinies, 

Comme  l'ambre,  le  musc,  le  benjoin  et  l'encens. 

Qui  chantent  les  transports  de  l'esprit  et  des  sens. 


Il  y  a  bien  dans  ces  vers  quelque  chose  de  légè- 
rement ridicule,  mais  aussi  de  profondément  sensuel, 
et  en  tout  cas  d'assez  original.  Le  symbolisme 
conlempurain  nous  est  venu  de  là.  D'autres  éléments, 
sans  doute,  s'y  sont  joints,  dont  l'origine  est  plus 
intellectuelle,  et,  depuis  Baudelaire,  l'art  s'est  encore 
compliqué  d'intentions  ou  de  prétentions  nouvelles. 
Mais  c'est  bien  là  le  point  de  départ,  et  les  Fleurs  du 
mal,  à  défaut  d'autre  mérite  ou  d'autre  intérêt  lit- 
téraire, auraient  celui  de  l'avoir  indiqué. 


La  nature  est  un  temple  oii  de  vivants  piliers 
Laissent  parfois  sortir  de  confuses  paroles, 
L'homme  y  passe  à  travers  des  forêts  de  symboles 
Qui  l'observent  avec  des  regards  familiers. 


Veut-on  achever  de  s'en  convaincre?  et  veut-on, 
comme  qui  dirait,  avec  une  preuve  «  expérimentale  » 
de  l'influence  de  Baudelaire,  une  explication  aussi 
du  prestige  qu'il  continue  d'exercer?  Que  l'on  prenne 


i40  NOUVEAUX     ESSAIS 

donc  la  pièce  intitulée  les  Phares,  et,  du  premier  vers, 
de  chacune  des  stances,  que  l'on  retranche  le 
premier  mot  :  il  semblera  que  ce  soit  le  désordre, 
l'incohérence,  ou  la  folie  mêmes. 


...  Fleuve  d'oubli,  jardin  de  la  paresse, 
Oreiller  de  chair  fraîche  où  l'on  ne  peut  aimer, 
Mais  où  la  vie  afflue  et  s'agite  sans  cesse 
Comme  l'air  dans  le  ciel,  et  la  mer  dans  la  mer. 

...  .Miroir  profond  et  sombre 
Où  des  anges  charmants,  avec  un  doux  souris 
Tout  chargé  de  mystère,  apparaissent  à  l'ombre 
Des  glaciers  et  des  pins  qui  ferment  leur  pays. 

.  .  Triste  hôpital,  tout  rempli  de  murmures. 
Et  d'un  grand  crucifix  décoré  seulement, 
Où  la  prière  en  pleurs  s'exhale  des  ordures, 
Et  d'un  rayon  d'hiver  traversé  brusquement. 


En  vérité,  ne  diriez-vous  pas  de  quelque  sonnet  de 
M.  Mallarmé?  Mais,  maintenant,  rétablissez  l'intégrité 
du  texte,  et  lisez  : 


liuhens,  fleuve  d'oubli,  jardin  delà  paresse... 
Léonard  de  Vinci,  miroir  profond  et  sombre..* 
Rembrandt,  triste  hôpital  tout  rempli  de  murmures... 


Vous  pourrez  bien,  encore  ici,  discuter  la  juste 
équivalence  de  ces  transpositions;  et,  si  vous  êtes 
«  du  monde  »,  vous  pourrez  bien  vous  égayer  de 
cette  comparaison  de  Rembrandt  avec  «  un  triste 
hôpital  »,  ou  de  Rubens  avec  «  un  oreiller  de  chair 
fraîche  »,  mais  vous  n'en  méconnaitrez  pas  au  moins 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       141 

la  singularité,  —  ni  surtout  l'étroite  ressemblance 
avec  la  drfinilion  que  nos  symbolistes  donneraient 
volontiers  de  leur  art.  La  poésie  n'est  point  du  tout 
pour  eux  l'art  «  d'exprimer  »  ou  «  dïdéaliser  » 
l'objet;  et  encore  bien  moins  de  le  «  généraliser  », 
ou  même  d'en  dégager  la  signification  secrète.  Non; 
mais  elle  est  l'art  de  sentir  à  l'occasion  de  l'objet, 
et  comme  de  s'abandonner  aux  suggestions  qu'il 
provoque,  jusqu'à  ce  qu'ayant  pris  elles-mêmes 
quelque  chose  de  l'inconsistance  du  rêve,  elles  so 
traduisent  à  leur  tour  par  des  sensations  qui  en 
imitent  le  caractère  flottant,  irréel  et  bizarre.  Bau- 
delaire fut  un  maître  en  cet  art;  et  puisque  nos 
symbolistes  n'ont  rien  encore  produit  qui  réalise 
pleinement  leur  conception  de  la  poésie,  les  Fleurs 
du  mal,  après  trente  ans  passés,  en  demeurent  le 
chef-d'œuvre. 

Que  faut-il  encore  que  je  loue  en  Charles  Baude- 
laire? la  profondeur  ou  la  sincérité  de  son  pes- 
simisme? Très  volontiers,  s'il  ne  vous  avait  pas  lui- 
même  avertis  qu'en  «  parfait  comédien  »  il  avait 
dû  «  façonner  son  esprit  à  tous  les  sophismes  comme 
à  toutes  les  corruptions  »;  et  j'aime  les  comédiens 
au  théâtre,  mais  je  m'en  défie  à  la  ville.  La  généro- 
sité de  son  intention  satirique?  Ce  serait  là-bas,  dans 
sa  tombe,  lui  prêter  vraiment  trop  à  rire;  et  seul  au 
monde,  je  crois,  ce  vieux  paradoxe  ambulant  de 
Barbey  d'Aurevilly  s'est  avisé  de  voir  dans  les  Fleurs 
du  mal  une  manifestation  de   «  la  justice  de  Dieu  »! 


142  NOUVEAUX    ESSAIS 

Ou  bien  encore,  parlerai-je  de  la  facture  de  son  vers 
et  de  la  trame  de  son  style?  Théophile  Gautier, 
—  dans  la  A^oiice  qu'on  peut  lire  en  tête  de  l'édilion 
la  plus  répandue  des  Fleurs  du  mal,  —  a  tout  dit  à 
ce  sujet,  et  en  d'autres  temps,  j'en  aurais  peut-être 
à  en  rabattre,  mais  je  n'y  saurais  rien  ajouter.  C'e^t 
donc  assez  si  l'on  a  vu  que,  bien  loin  de  vouloir 
diminuer  la  réputation  littéraire  de  Charles  Baude- 
laire, nous  la  défendrions  au  besoin.  Mais  ce  n'est 
pas  là  le  point,  et  il  est  temps  après  cela  d'en  venir 
à  la  vraie  question,  qui  est  de  savoir  si  nous  devons 
lui  élever  une  statue. 

Car  enfin,  si  grand  qu'il  puisse  être,  ou  si  rare  — 
'je  veux  dire  si  singulier  —  le  talent,  le  génie  même 
n'a  rien  en  soi  de  plus  respectable  que  la  beauté, 
par  exemple,  ou  que  la  force;  et  tout  dépend  de 
l'usage  qu'on  en  fait.  Qui  donc  a  dit  que  le  péché, 
dont  Baudelaire  aimait  tant  à  parler,  «  ne  consiste 
point  à  user  de  choses  mauvaises  »,  puisque  la 
Nature  ou  Dieu  n'en  ont  point  fait  de  telles,  «  mais 
à  mal  user  des  bonnes?  »  Comme  on  peut  appliquer 
la  force  aux  plus  criminels  emplois,  et  faire  servir  la 
beauté  même  aux  pires  besognes,  on  peut,  sembla- 
blement,  faire  de  son  talent  un  fâcheux  ou  coupable 
usage;  et  cela  s'est  vu  plus  d'une  fois  dans  l'histoire; 
et  cela  se  voit  malheureusement  tous  les  jours.  Tout 
le  monde  le  sait,  personne  n'en  doute.  Cependant 
nous  parlons,  nous  raisonnons,  nous  agissons  comme 
si  nous  ne  le  savions  pas.  Pour  ne  rien  dire  ici  de  ceux 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       143 

qui  corrompent  systématiquement  la  morale,  nous 
ne  demandons  à  ceux  qui  dénaturent,  qui  dégradent, 
qui  déshonorent  la  notion  même  de  l'art,  que  de  le 
faire  avec  art;  et  en  réduisant  à  ce  seul  point  les 
exigences    de    notre    critique,   nous    croyons   faire 
preuve  d'indépendance,  de  liberté,  de  largeur  d'es- 
prit. Mais  la  vérité  vraie,  c'est  que,  si  nous  pouvons, 
si  nous  devons  pardonner  quelque  chose  à  la  sottise 
ou  à  la  médiocrité,  —  quoique  d'ailleurs  elles  fissent 
mieux  de  ne  pas  écrire,  —  ni  le  talent  ni  le  génie 
n'ont  de  droits  qui  ne  leur   imposent   des   devoirs, 
auxquels,  quand  ils  manquent,  il  importe  qu'on  les 
rappelle.  Puisqu'il  n'y  a  pas  de  livre,  même  de  versX 
qui  ne  soit  un  acte  en  quelque  manière,  il  ne  nous  \ 
est  pas  permis  de  ne  pas  envelopper  la  considération   I 
de  ses  conséquences  dans  le  jugement  que  nous  en  / 
portons.  Reconnaître,  ou  même  admirer  le  talent,  et/ 
l'approuver,  sont  deux  choses;  lui  élever  des  statues 
en  est  une  troisième  encore;  —   et  voilà  pourquoi 
je   proteste   contre   le  projet  d'élever    une  statue  à 
l'auteur  des  Fleurs  du  mal. 

Je  sais  ce  que  diront  là-dessus  les  sceptiques,  et 
j'entends  d'ici  les  bons  plaisants.  Que  de  bruit  pour 
un  morceau  de  marbre!  et  s'il  plaît  à  quelques 
i mues  gens  d'en  consacrer  tout  un  bloc  à  la  mémoire 
(le  Charles  Baudelaire ,  non  seulement  c'est  leur 
allaire,  mais  n'y  a-t-il  pas  quelque  chose  d'outrageu- 
3 'ment  prudhommesque  à  vouloir  les  en  dissuader? 
Qu'est-ce  que  prouve  une  statue?  Combien  d'imbé- 


144  NOUVEAUX    ESSAIS 

cilcs,  depuis  quelques  années,  n'a-t-on  pas,  ici  taillés 
en  pierre,  et  là,  coulés  en  bronze!  Quel  mal  cela 
fail-il?  Du  haut  d'une  fontaine,  sur  la  place  publique 
du  chef-lieu  de  son  arrondissement,  si  cet  ancien 
ministre  ne  présidait  pas  aux  commérages  des  ména- 
gères, en  seraient-elles  par  hasard  moins  bavardes, 
ou  l'eau  de  la  fontaine  plus  limpide?  Mais  du  fond 
d'un  massif  de  verdure,  si  ce  bohème  de  lettres  ne 
mêlait  pas  sa  face  de  marbre  aux  entretiens  du  mili- 
taire avec  la  nourrice,  la  verdure  en  serait-elle  plus 
fraîche  ou  la  nourrice  moins  tendre?  Puisque  rien  ne 
change  rien  à  rien,  qu'on  laisse  donc  aller  les  choses. 

Le  vrai  feu  d'artifice  est  d'être  magnanime... 

Pareillement,  la  «  vraie  statue  »  est  d'avoir  inscrit 
son  nom  avec  son  œuvre  dans  l'histoire  de  la  littéra- 
ture ou  de  l'art.  La  cérémonie  banale  de  l'inaugura- 
tion d'un  buste,  qui  n'enlèvera  pas  sans  doute  un  lec- 
teur aux  Fleurs  du  mal,  ne  leur  en  attirera  pas  non 
plus  qui  n'en  fissent  depuis  longtemps  leurs  délices. 
Après  comme  avant  la  statue,  Baudelaire  sera  tout 
ce  qu'il  était.  Ou  plutôt,  avec  le  goût  que  les  hommes, 
en  général,  ont  pour  la  contradiction,  qui  répondra 
que  ce  n'est  pas  nous,  en  l'attaquant,  dont  la  mala- 
dresse lui  suscitera  des  sympathies  inattendues?  On 
voudra  voir;  on  le  trouvera  moins  «  noir  »  que  nous 
ne  le  représentons;  et  si  trente-cinq  années  écoulées 
sont  peut-être  un  long  espace  de  temps,  tout  ce  que 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       145 

nous  aurons  ainsi  fait,  ce  sera  d'avoir  comme  ranimé 
une  popularité  qui  commençait  à  s'user. 

Nous,  cependant,  à  notre  tour,  ce  qui  nous  paraî- 
trait vraiment  plus  prudhommesque  encore  que  de 
protester  contre  la  statue  de  Baudelaire,  ce  serait  de 
répondre  à  ce  bel  argument!  Aussi,  pour  ne  pas  trop 
étendre  et  dénaturer  la  question,  nous  suffira-t-il  de 
faire  observer  qu'une  statue  qu'on  élève  est  toujours, 
dans  l'intention  de  ceux  qui  l'élévent,  un  liommage 
et  un  exemple.  C'est  une  opinion  qu'on  affirme,  c'est 
une  conviction  qu'on  étale,  c'est  quelquefois  une  vic- 
toire qu'on  proclame,  mais  c'est  toujours  un  modèle 
qu'on  propose.  Homme  politique  ou  soldat,  poète  ou 
philosophe,  en  souscrivant  à  sa  statue,  nous  souscri- 
vons, si  je  puis  ainsi  dire,  à  l'idée  qu'un  homme  a 
représentée  dans  l'histoire.  Celui-ci,  c'est  la  «  tolé- 
rance »,  et  celui-là,  c'est  le  u  patriotisme  ».  Quelques 
reproches  que  l'on  puisse  d'ailleurs  adresser  à  leur 
mémoire,  ou  quelque  illusion  que  l'on  se  fasse  trop 
souvent  sur  eux,  on  reconnaît  et  on  déclare  qu'en 
somme,  et  tout  considéré,  ils  ont,  comme  on  disait 
jadis,  bien  mérité  de  leurs  contemporains,  de  leur 
patrie  ou  de  l'humanité.  Si  on  ne  le  croyait  pas,  on 
soulèverait  contre  soi  l'opinion.  Mais  qui  ne  voit  qu'en 
même  temps  on  conseille  de  les  imiter?  que  du  haut 
de  leur  piédestal,  ils  invitent  eux-mêmes  l'enfance  ou 
la  jeunesse  à  faire  ce  qu'ils  ont  fait?  qu'ils  se  dressent 
là,  sur  nos  places  publiques,  en  objet  d'émulation 
à  ceux   qui  viendront  après  eux?   Et   qui   refusera 

9 


146  NOUVEAUX     ESSAIS 

d'en  convenir,  à  moins  qu'ayant  vécu  jo  ne  sais 
dans  quelle  indifférence  ou  dans  quel  éloignement 
orgueilleux  de  ses  semblables,  il  ignore  le  pouvoir  de 
l'opinion,  la  contagion  de  l'exemple,  et  l'autorilé  de 
l'éducation? 

Baudelaire  est-il  de  ceux  que  l'on  puisse  proposer 
en  exemple?  Je  ne  parle  ici,  comme  on  l'entend 
bien,  ni  de  l'homme,  ni  de  sa  vie  privée,  —  que 
je  ne  connais  point,  que  je  ne  veux  pas  connaître, 
—  mais  uniquement  du  poète  et  de  son  œuvre. 
Je  n'examine  même  pas,  je  l'ai  dit,  s'il  fut  tou- 
jours ou  habituellement  sincère,  et,  dans  ses  plaintes 
ou  dans  ses  blasphèmes ,  s'il  ne  s'est  pas  glissé 
parfois,  avec  beaucoup  de  rhétorique,  une  inten- 
tion de  mystifier  son  monde.  Mystifier  le  monde, 
il  se  peut  qu'après  tout  ce  soit  une  façon  d'être 
sincère,  si  c'en  est  une  de  lui  témoigner  son  mépris; 
et  d'ailleurs  le  poète  ou  l'écrivain  sont  toujours  assez 
sincères  pour  nous,  dès  qu'ils  ont  réussi  à  nous  faire 
éprouver  les  sentiments  qu'ils  expriment.  On  pour- 
rait ajouter  qu'en  matière  d'art  ou  de  littcralure,  il 
est  bien  peu  de  mystificateurs  qui  ne  finissent  par 
être  leur  propre  dupe.  —  Et  d'autres  encore,  s'ils  le 
veulent,  reprocheront  à  l'auteur  des  Fleurs  du  mal 
ce  qu'ils  appellent,  non  sans  quelque  raison,  son 
/  immoralité.  Mais  nous,  nous  lui  reprochons  quelque 
jt  chose  d'autre,  et,  en  un  certain  sens,  de  plus  grave, 
>\  qui  est  d'avoir  volontairement  corrompu  la  notion 
\  même  de  l'art. 


SUR     LA     LITTERATfRE     CONTEMPORAINE.       147 

S'il  a,  en  effet,  «  ajouté  quelques  forces  »  à  la  poésie, 
nous  lui  devons  aussi  quelques  tours  de  main,  pour 
ainsi  parler,  dont  le  moins  fâcheux  n'est  pas  celui  qui 
consiste  à  salir  ou  à  souiller  presque  tout  ce  que  l'on 
touche.  Une  Charogne  en  est  un  éloquent  exemple  : 


Les  mouches  bourdonnaient  sur  ce  ventre  putride, 
D'où  sortaient  de  noirs  bataillons 

De  larves,  qui  coulaient  comme  un  épais  liquide 
Le  long  de  ces  vivants  liailions. 

Tout  cela  descendait,  montait  comme  une  vague, 

Ou  s'élançait  en  pétillant  : 
On  eût  dit  que  le  corps  enflé  d'un  souffle  vague 

Vivait  en  se  multipliant. 

Et  pourtant  vous  serez  semblable  à  cette  ordure, 

A  cette  horrible  infection, 
Étoile  de  mes  yeux,  soleil  de  ma  nature, 

Vous,  mon  ange  et  ma  passion! 


Rien  n'est  plus  simple,  on  le  voit,  ni  d'ailleurs  ne 
se  confectionne  à  moins  de  frais.  On  prend  le  thème, 
le  plus  banal,  c'est  ici  celui  du  néant  de  la  créature, 
et,  —  pour  rien,  pour  le  plaisir,  pour  l'honneur,  sans 
aucune  intention  de  morale  ni  de  satire,  —  on  le 
«  renouvelle  »  en  le  développant  au  moyen  de  méta- 
phores ou  de  comparaisons  tirées  de  tout  ce  que 
l'homme,  depuis  six  mille  ans,  s'est  efforcé  d'écarter 
de  sa  vue.  Lisez  encore  à  cet  égard  un  Voyage  à 
Cythère  ou  l'Hymne  à  la  Beauté. 

Il  est  vrai  qu'en  revanche,  on  peut  essayer  «  d'idéa- 
liser »  tout  ce  que  le  vice  a  de  plus  répugnant,  comme 


148  NOUVEAUX     ESSAIS 

dans  les  Femmes  damnées,  ou  tout  ce  que,  comme 
dans  ime  Martyre,  le  crime  a  de  plus  dégoûtant. 

Dans  une  chambre  tiède  où,  comme  en  une  serre. 

L'air  est  dangereux  et  fatal, 
Où  des  bouquets  mourants  dans  leurs  cercueils  de  verre. 

Exhalent  leur  soupir  final. 

Un  cadavre  sans  lête  épanche,  comme  un  fleuve, 

Sur  l'oreiller  désaltéré. 
Un  sang  rouge  et  vivant... 

Mais  d'idéaliser  le  vice,  ou  de  faire  un  peu  plus 
que  de  matérialiser  l'idéal,  cela  ne  se  compense  pas; 
cela  s'ajoute  ;  et  le  résultat  le  plus  clair  en  est  d'avoir 
introduit  dans  notre  poésie  française  une  constante 
préoccupation  de  l'ignominie.  La  mettre  aujourd'hui 
dans  le  choix  des  sujets,  et  demain  dans  la  manière 
de  les  traiter,  c'est  toute  une  part  du  baudelairisme; 
et  j'entends  bien  qu'il  faut  le  constater;  mais  de 
l'admirer,  c'est   une   autre   affaire,   et   de   le   glori- 

'fier,  c'est  ce  qui  serait  monstrueux.  11  faut  passer  à 
l'art  toutes  les  libertés,  excepté  celle  d'employer  ses 

\moyens  à  se  détruire  lui-même. 

C'est  cependant  à  quoi  Baudelaire  s'est  évertué 
d'une  autre  manière  encore,  en  affectant  comme 
théoricien  de  ne  voir  dans  l'art  que  V artificiel:,  et, 
par  ce  mot,  nous  dit  Gautier  dans  sa  Notice,  «  il 
entendait  une  création  d'où  la  nature  est  complète- 
ment absente  ».  Nous  pouvons  ajouter  que,  s'il  ne  la 
justifiait  pas,  il  défendait  du  moins  par  des  argu- 
ments très  subtils,  cette  préférence  qu'il  s'était  donnée 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       149 

pour  la  bizarrerie,  et  personne  peut-être,  de  notre 
temps,  n'a  mieux  plaidé  la  cause  de  l'art  pour  l'art 
ou  celle  de  la  décadence.  La  place  nous  manque 
aujourd'hui  pour  les  discuter  à  notre  tour.  Mais,  en 
tout  cas,  ce  que  Baudelaire  n'a  pas  établi,  c'est  que 
la  décadence  ne  fût  pas  le  commencement  de  la 
décomposition  finale;  et  quant  à  la  théorie  de  l'art  \ 
pour  l'art,  il  n'a  pas  triomphé  de  la  contradiction 
qu'elle  implique,  si  l'art,  sous  toutes  les  formes,  est 
une  création  de  l'homme.  Le  séparer  de  l'homme  et 
de  la  vie,  que  dis-je!  lui  donner  pour  objet  de  les 
«  dénaturer  »,  c'est  donc  tout  simplement  lui  enlever 
sa  raison  d'être,  puisqu'en  le  coupant  de  ses  commu- 
nications nécessaires,  c'est  tarir  pour  lui  la  source 
même  de  son  renouvellement.  J 

Quel   intérêt   pourrions-nous  prendre  à   des  vers 
comme  ceux-ci  : 


Non  d'astres,  mais  de  colonnades. 
Les  étangs  dormants  s'entouraient, 
Où  de  gigantesques  naïades, 
Comme  des  femmes  se  miraient... 

Des  nappes  d'eau  s'épanchaient,  bleues. 
Entre  des  quais  roses  et  verts. 
Pendant  des  millions  de  lieues, 
Vers  les  confins  de  l'univers. 


Pensée,  sentiment,  sensation  même,  tout  y  manque  ; 
cène  sont  que  des  formes  vides;  et  la  seule  impres- 
sion qu'on  en  garde  est  celle  d'un  vain  cliquetis 
de  mots. 


150  NOUVEAUX    ESSAIS 

■    N'est-ce  pas  aussi  bien  où  il  faut  que  l'art  aboutisse, 
/quand  on  commence  par  poser  en  principe  qu'il  doit 
/  se  suffire  à  lui-même?  Si  l'on  ne  saurait  évidemment 
!    lui  donner  «  la  Science  »  ou  «  la  Morale  »  pour  but, 
!     on  ne  peut  sans  doute   lui  proposer  davantage  «  la 
Désillusion  »  ou  «l'Immoralité  »  pour  objet.  Mais  en 
\     vain  voudra-t-on  le  consacrer  à  la  réalisation  de  ce 
\    qu'on  appelle  emphatiquement  «  la  Beauté  pure  »,  et 
\  il  faut  toujours  bien  que  cette  beauté  soit  prise  elle- 
'\^ême   de  la   nature    et   de  l'humanité.   Baudelaire, 
égaré  par  ce  mépris  transcendant  du  vulgaire  qui  a 
perdu  tant  d'aiLisles  et  tant  d'écrivains,  a  voulu  que 
l'art  devînt  proprement  un  grimoire,  dont  la  lecture 
ne   fût   permise  qu'à  de   rares   initiés,  et  d'ailleurs 
dont  les  caractères   cabalistiques  ne  cacheraient  ni 
n'exprimeraient  rien.  Il  n'y  a  réussi  qu'à  moitié  pour 
sa  part,  et  certainement  nous  n'aurions  pas,  après 
trente  ans,  à  reparler  des  Fleurs  du  mal,  si,  par  mal- 
heur pour  sa  réputation,  elles  étaient  conformes   à 
ses  tliéories.  Mais  sont-ce  bien  ces  théories  que  nous 
voulons  que  Ion  glorifie?  à  quel  titre?  comme  pré- 
tentieusement paradoxales,  ou  comme  insolemment 
aristocratiques?  n'ont-elles  pas  fait  assez  de  mal?  et 
quel  bien  en  est-il  résulté? 

L'une  des  pires  conséquences  qu'elles  puissent 
entraîner,  c'est,  en  isolant  l'art,  d'isoler  aussi  l'ar- 
tiste, d'en  faire  pour  lui-même  une  idole,  et  comme 
de  l'enfermer  dans  le  sanctuaire  de  son  7noi.  Non  seu- 
lement alors  il  n'est  plus  question  que  de  lui  dans  son 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       loi 

œuvre,  —  de  ses  chagrins  et  de  ses  joies,  de  ses 
amours  et  de  ses  rêves,  —  mais,  sous  prétexte  de  se 
développer  dans  le  sens  de  ses  aptitudes,  il  n'y  a  plus 
rien  qu'il  respecte  ou  qu'il  épargne,  s'il  n'y  a  plus  rien 
qu'il  ne  se  subordonne,  ce  qui  est,  pour  le  dire  en  pas- 
sant, la  vraie  définition  de  l'immoralité.  Se  faire  soi- 
même  le  centre  des  choses,  au  point  de  vue  philoso- 
phique, l'illusion  est  aussi  puérile  que  de  voir  dans 
l'homme  «  le  roi  de  la  création»,  ou  dans  la  terre  ce  que 
les  anciens  appelaient  «  le  nombril  du  monde  »  ;  mais, 
au  point  de  vue  purement  humain,  c'est  la  glorifica- 
tion de  l'égoïsme,  et  par  suite  la  négation  même  de  la 
solidarité.  Dans  l'œuvre  de  Baudelaire,  les  derniers 
liens  qui  rattachaient  encore  le  lyrisme  romantique  à 
l'humanité  sont  rompus,  et  le  monstrueux  orgueil  du 
poète  n'est  fait  que  de  son  mépris  pour  ses  sembla- 
bles. 

Tous  ceux  qu'il  veut  aimer  l'observent  avec  crainte, 
Ou  bien,  s'enhardissant  de  sa  tranquillité, 
Clierclient  à  qui  saura  lui  tirer  une  plainte, 
Et  font  sur  lui  l'essai  de  leur  férocité. 

Dans  le  pain  et  le  vin  destinés  à  sa  bouche, 

Ils  mêlent  de  la  cendre  avec  d'impurs  cracliats, 

Avec  hypocrisie  ils  jettent  ce  qu'il  touche. 

Et  s'accusent  d'avoir  mis  leurs  pieds  dans  ses  pas... 

Indépendamment  du  procédé  que  nous  avons 
indiqué  plus  haut,  et  dont  on  saisira  facilement 
l'application  dans  ces  vers,  il  n'y  a  là  de  personnel 
ou  d'un  peu  nouveau  que  l'accent  de  haine  ou  de 
colère,  la  satisfaction  d'être  soi-même,  et  la  fausse 


152  NOUVEAUX    ESSAIS 

conscience  de  sa  supériorité.  N'y  a-t-il  pas  aussi  la 
promesse  et  comme  l'engagement  de  continuer,  selon 
l'expression  de  Baudelaire  lui-même,  à  cultiver  «  son 
hystérie  avec  jouissance  et  avec  terreur  »,  pour  se 
faire,  en  quelque  manière,  de  sa  maladie  même, 
entretenue  soigneusement ,  une  originalité  comme 
pathologique?  Sainte-Beuve,  jadis,  en  son  Joseph 
Delorme,  avait  trouvé,  comme  on  le  sait,  intéressant 
d'être  phtisique,  et  peut-être  se  rappelle-t-on  le  por- 
trait qu'il  traçait  de  sa  Muse  : 

Elle  file,  elle  coiuJ,  et  garde  à  la  maison 

Un  père  aveugle,  cl  vieux,  et  privé  de  raison. 

Si,  pour  chasser  de  lui  la  terreur  délirante, 

Elle  chante  parfois,  une  toux  déchirante 

La  prend  dans  sa  chanson,  pousse  en  sifflant  un  cri, 

Et  lance  les  graviers  de  son  poumon  meurtri. 

Baudelaire  eût  pu  peindre  la  sienne  sous  des  traits 
analogues,  mais  avec  cette  différence  qu'au  lieu  d'en 
faire  une  malade  comme  on  n'en  voit  que  trop,  il  en 
eût  fait  une  comme  on  en  voit  moins,  affligée  ou 
ornée  de  quelque  affection  rare,  elle-même  définie 
par  des  accidents,  par  des  déformations,  par  des 
colorations  plus  rares  encore,  et  capable  au  besoin  de 
trouver  des  raisons  de  s'admirer  dans  l'énormité  de 
sa  propre  hideur.  Étrange  conception  de  l'art,  véri- 
tablement inhumaine,  dont  on  ne  saurait  dire  s'il  y 
entre  plus  de  mépris  de  la  souffrance  des  autres,  ou 
plus  d'amour  et  d'orgueil  de  soi!  qui  conduit  l'artiste 
ou  le  poète  non  seulement  à  s'isoler  de  ses  semblables, 
mais  à  s'opposer  lui  tout  seul  à  eux  tous!  et  que  la 


SUR  LA  LITTÉRATURE  CONTEMPORAINE.   153 

gravité  de  ses  conséquences  condamnerait  encore  de 
fausseté,  s'il  n'y  suffisait  pas  du  paradoxe  de  son 
principe  !  Mais  c'est  assez  d'un  Baudelaire  !  Si  nous  ne 
pouvons  pas  efTacer  son  œuvre  de  l'hiistoire  de  la  litté- 
rature, ne  la  glorifions  pas  en  lui  dressant  des  statues  I 
N'émancipons  pas  de  l'espèce  de  honte  qu'ils  éprou- 
vent à  l'admirer  d'honnêtes,  de  bons  jeunes  gens,  qui, 
dans  quelques  années,  quand  la  vie  leur  aura  donné 
ce  qui  leur  manque  encore  d'expérience,  jugeront 
sans  doute  les  Fleurs  du  mal  à  leur  véritable  valeur! 
Et,  sous  prétexte  qu'il  confondait  volontiers,  lui, 
Baudelaire,  l'horrible  ou  l'ignoble  avec  le  beau,  ne 
prenons  pas,  nous,  l'étonnement  du  dégoût  pour 
l'enthousiasme  de  l'admiration. 

Après  cela,  discuterons-nous  le  talent  de  l'artiste? 
El  parlerons-nous  du  prosaïsme  fréquent  de  son  vers, 
de  l'impropriété  de  sa  langue,  de  l'obscurité  de  sa 
pensée?  Nous  n'aurions  qu'à  choisir  : 

Je  plongerai  ma  tête  amoureuse  d'ivresse 
Dans  ce  noir  océan  où  l'autre  est  enfermé, 
Et  mon  esprit  subtil,  que  le  roulis  caresse, 
Saura  vous  retrouver,  ô  féconde  paresse, 
Infinis  bercements  du  loisir  embaumé... 

OU  encore  : 

Je  t'adore  à  l'égal  de  la  voùle  nocturne, 

0  vase  de  tristesse,  ô  grande  taciturne. 

Et  l'aime  d'autant  plus,  belle,  que  tu  me  fuis, 

Et  (}ue  tu  me  parais,  ornements  de  mes  nuits, 

Plus  ironiquement  accumuler  les  lieues, 

Qui  séparent  mes  bras  des  immensités  bleues. 

9. 


loi  NOUVEAUX    ESSAIS 

Mais  nous  avons  promis  de  n'en  rien  dire,  et  encore 
une  fuis,  bien  loin  de  vouloir  diminuer  le  talent  de 
Baudelaire,  il  nous  importe  aujourd'hui  qu'il  en  ait 
eu  beaucoup.  Plus  en  effet  on  lui  en  reconnaîtra,  plus 
il  sera  coupable  d'en  avoir  fait  un  détestable  usage. 
C'est  le  seul  point  sur  lequel  je  voudrais  voir  enfin 
SCS  admirateurs  s'expliquer,  et  nous  dire  s'ils  croient 
que,  d'avoir  corrompu  la  notion  même  de  l'art,  ce  soit 
un  honneur  à  mériter  des  statues. 

Que  si  d'ailleurs  on  s'étonnait  de  nous  voir  attribuer 
tant  d'importance  à  un  hommage  aussi  banal  que  celui 
qui  consiste  à  tailler  en  marbre  l'image  approximative 
d'un  Baudelaire,  nous  avons  déjà  répondu,  mais  il 
ne  sera  pas  inutile  d'ajouter  quelques  mots  encore. 
Tout  au  rebours  des  dilettantes  et  des  sceptiques,  — 
dont  le  dilettantisme  ici  s'accommode  merveilleuse- 
ment avec  les  intérêts  de  leur  tranquillité,  —  nous 
croyons  que  rien  au  monde  n'est  ce  qu'ils  nomment 
indifférent,  et  que,  comme  tout  a  sa  raison  d'être, 
tout  aussi  a  ses  conséquences.  Quand  on  aura  donc 
plus  ou  moins  spirituellement  plaisanté  quelques 
héros  douteux  ou  quelques  cérémonies  ridicules,  — 
et,  en  vérité,  ce  genre  de  plaisanterie,  qui  n'a  rien 
aujourd'hui  de  bien  neuf,  n'a  rien  non  plus  de  bien 
difficile  1  —  il  ne  restera  pas  moins  qu'étant  une  forme 
du  respect  de  ceux  qui  ne  sont  plus,  un  perpétuel 
témoignage  de  la  continuité  de  la  patrie,  et  une 
manière  de  placer  l'objet  de  la  vie  en  dehors  et  au- 
dessus  d'elle-même,  l'usage  d'élever  des  statues  fera 


SUR    LA     LITTERATL'RE     CONTEMPORAINE.       Ion 

toujours  une  partie  de  l'éducatitm  publique.  Il  en  fera 
surtout  partie  dans  une  société  démocratique,  où  il 
n'est  pas  seulement  bon,  mais  nécessaire  que  l'ur- 
gente préoccupation  des  intérêts  matériels  soit, 
comme  à  tout  instant,  contrepesée  par  quelque 
ambition  plus  noble;  et  dont  le  principe  actif  est  de 
favoriser  ou  de  provoquer  à  tous  les  degrés  de  la 
hiérarchie  sociale,  l'effort  du  mérite  personnel.  De 
dire  là-dessus  qu'il  n'importe  pas  qu'on  propose  un 
Baudelaire  ou  un  Restif  en  exemple  à  la  jeunesse, 
c'est  comme  si  l'on  disait  qu'il  n'importe  pas  que  l'on 
apprenne  à  lire  dans  les  Liaisons  dangereuses  ou  dans 
les  Amours  du  chevalier  de  Faublas.  Mais,  comme  font 
quelques-uns,  de  s'éclater  de  rire  au  seul  nom  de 
l'amour  do  la  gloire,  c'est  se  moquer  du  monde, 
puisque  nous  voyons  que  l'on  a  toujours  grand 
soin  de  signer  en  toutes  lettres  les  railleries  que 
l'on  fait  de  l'ambition  des  autres  ;  c'est  mécon- 
naître, entre  tous  les  mobiles  qui  depuis  quatre  ou 
cinq  cents  ans  ont  dégagé  «  l'homme  moderne  »  de 
l'homme  du  moyen  âge,  le  plus  puissant  peut-être; 
et  enfin,  dans  le  temps  surtout  où  nous  sommes,  c'est 
essayer,  pour  autant  qu'on  le  peut,  de  limiter  l'acti- 
vité de  l'esprit  à  ses  emplois  les  plus  bas.  En  vérité, 
je  ne  vois  pas  les  avantages  qu'on  en  attend,  si 
d'ailleurs  je  conçois  le  plaisir  inintelligent  qu'on  y 
trouve  ! 

Élevons  donc  des  statues  sur  nos  places  publiques, 
mais  choisissons  ceux  à  qui  nous  les  élevons.  Puis- 


156     NOUVEAUX     ESSAIS     SUK     LA     L  ITT  È  R  AT  U  RE 

qu'un  grand  homme  est  toujours  petit  par  quelques- 
uns  de  ses  côtés,  n'y  regardons  pas  d(;  trop  |)rès,  et 
souffrons  que  l'éclat  d'un  grand  service  rendu  à  la 
patrie  ou  à  l'humanité  nous  cache  quelquefois  les 
erreurs  de  ceux  à  qui  nous  le  devons;  mais  n'admet- 
tons pas  cependant, 

Qu'un  pourceau  secouru  pèse  un  monde  égorgé, 

nique  nous  devions  l'immortalité  du  bronze  à  ceux  qui 
nous  ont  fait  du  mal,  —  parce  qu'ils  nous  en  ont  fait 
beaucoup.  Ne  proposons  pas  non  plus  en  exemple 
la  débauche  et  l'immoralité.  C'est  ce  que  l'on  ferait, 
j'ai  tâché  de  le  montrer,  en  élevant  une  statue  à 
Charles  Baudelaire.  Et  je  le  répète  en  terminant,  si 
je  n'avais  réussi  à  détourner  d'y  souscrire  qu'un  seul 
de  ses  admirateurs,  je  me  tiendrais  encore  pour  satis- 
fait. 

l"  septembre  1892. 


LEGONTE   DE  LISLE 


Lorsque  ledirec'.eur  de  la  Contemporavy  Review  m'a 
demandé  de  parler  à  ses  lecteurs  du  grand  poète  que 
nous  venons  de  perdre,  j'achevais  précisément  de 
revoir  la  «  Leçon  »  que  je  lui  ivais  consacrée  dans 
mon  Cours  sur  VÉ n'.ution  ie  la  poésie  lyrique  au 
xix"  siècle,  il  vivai',  3ncore  à  l'époque  où  je  faisais 
cette  leçon!  et,  certes,  nous  ne  nous  attendions  guère 
qu'il  dût  nous  quitter  sitôt.  J'avais  d'ailleurs  parlé 
de  son  œuvre  avec  une  entière  liberté,  comme  aussi 
bien  il  est  toujours  facile  de  le  faire  quand  on  parle 
de  ceux  qui  n'ont  mis  dans  leur  œuvre  que  le  moins 
qu'ils  pouvaient  d'eux-mêmes.  C'est  leur  juste  récom- 
pense de  n'avoir  exprimé  que  ce  qu'ils  ont  cru  pou- 
voir réaliser,  selon  le  beau  mot  du  philosophe,  sous 
«  l'aspect  de  l'éternité  ».  Ayant  fait  de  la  vie  deux 
parts,  dont  ils  ont  abandonné  l'une,  la  plus  exté- 
rieure, au  courant  rapide  et  changeant  de  l'actua- 
lité, mais  dont  ils  avaient  secrètement  engagé  l'autre 


158  NOUVEAUX     ESSAIS 

à  la  religion  de  la  science  ou  de  l'art,  ils  n'ont  point 
connu  les  joies  tumultueuses  de  la  popularité,  mais 
ils  n'en  ont  pas  non  plus  éprouvé  l'inconstance  ;  ils  ne 
l'éprouveront  pas;  et  parce  qu'ils  ont  écarté  de  leur 
œuvre  l'élément  passionnel,  ni  leur  art  n'a  connu 
l'hésitation  ou  le  trouble,  ni  leur  talent  ne  les  a  quittés 
avec  leur  jeunesse.  Evitons  les  passions!  Nous  ne 
sentons  plus  aujourd'hui,  nous  n'aimons  plus  comme 
on  faisait  en  1830,  à  la  manière  forcenée  des  héros  de 
Dumas  ou  d'Hugo,  et  cela  nous  suffit  pour  nous 
rendre  Antony  ou  Ruy-Blas  insupportables  : 

Mais  la  Beauté  flamboie,  cl  tout  renait  en  elle, 

Et  les  mondes  encor  roulent  sous  ses  pieds  blancs. 

C'est  précisément  ce  que  je  m'étais  efforcé  de  mettre 
en  lumière,  dans  la  leçon  à  laquelle  je  m'excuse 
d'avoir  fait  allusion  tout  à  l'heure,  et,  à  cet  égard,  je 
n'en  voudrais  aujourd'hui  rien  retrancher,  ni  rien 
corriger.  Pour  les  raisons  que  je  viens  de  dire,  la  mort 
inattendue  de  Leconte  de  Lisle  ne  m'a  rien  révélé 
dans  son  œuvre  que  je  n'y  eusse  vu  du  vivant  du 
poète.  Mais  c'est  le  propre  des  grands  écrivains  que 
l'on  en  puisse  toujours  reparler  sans  se  répéter,  et 
quand  on  croit  en  avoir  tout  dit,  il  en  reste  encore 
quelque  chose  à  dire,  ou  les  mêmes  choses,  mais 
d'une  autre  manière.  On  les  dit  mieux  aussi  quand  on 
les  dit  pour  la  troisième  ou  quatrième  fois.  Et  puisque 
après  tout  la  vérité  ne  s'enfonce  et  ne  se  grave  dans 
les  esprits  distraits  des  hommes  qu'à  force  de  répèti- 


SUR    LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       150 

lions,  la  dernière  vanité  dont  se  doive  piquer  le  cri- 
tique ou  riiislorien  de  la  lilléralure,  nest-ce  pas 
celle  de  parailre  neuf? 


Si  l'on  veut  se  faire   d'abord   une  juste  idée  de 
l'œuvre  de  Leconte  de  Lisle,  et  mesurer  l'importance 
des   Poèmes   antiques   et  des  Poèmes   barbares   dans 
l'histoire  de  la  poésie  contemporaine,  il  y  faut  voir 
avant  tout,  comme  dans  l'œuvre  de  Flaubert,  —  que 
j'en  rapprocherai  plus  d'une  fois,  —  comme  dans  la 
Tentation  de  Saint  Antoine  et  comme  dans  Salammbô, 
une  protestation  contre  le  romantisme.  Ce  n'est  pas 
£1  dire  que  Leconte  de  Lisle  et  Flaubert  n'aient  lar- 
gement prolilé  l'un  et  l'autre  de  la  révolution  opérée 
par  Hugo.  La  solidarité  qui  lie  les  générations  des 
hommes  ne  nous  permet  jamais  d'échapper  entière- 
ment à  rinQuence  de  ceux  qui  nous  ont  précédés;  et 
à  cet  égard,  on  ne  s'expliquerait  pas  plus  Leconte  de 
Lisle  sans  Hugo,  que  Racine  autrefois  sans  Corneille, 
ou  Malherbe  encore  sans  Ronsard.  Mais  quand  la  dette 
de  l'auteur  de  Phèdre  ti  d'Athalie  serait  plus  considé- 
rable encore  qu'elle  ne  l'est  envers  celui  de  Pohjcucte 
et  du  Cid,  personne  aujourd'hui  n'ignore  que  le  sys- 
tème dramatique  de  Racine  diffère  profondément  de 
celui  de  Corneille,  si  même  il  ne  faut  avouer  qu'il  en 


160  NOUVEAUX    ESSAIS 

est  la  contradiclion;  et  c'est  ainsi  que  Leconte  de 
Lisle  a  bien  pu  prendre  sa  part  des  libertés  rendues 
au  poêle  par  Hugo,  mais  les  Poèmes  antiques  et  les 
Poèmes  barbares  n'en  ressemblent  pas  pour  cela 
davantage  à  la  Légende  des  siècles.  J'ai  fait  observer 
à  ce  propos  que,  tandis  que  la  religion  de  la  beauté 
grecque  emplissait,  pour  ainsi  parler,  les  Poèmes 
antiques,  au  conlrsLÏre  la  Légende —  la  première,  celle 
qui  parut  en  1839  —  ne  contenait  pas  une  seule  pièce 
inspirée  de  la  mythologie,  de  la  légende,  ou  de  l'his- 
toire de  la  Grèce.  Dans  cette  vaste  fresque  où  le  poète, 
selon  son  expression  «  ne  s'était  proposé  rien  de  moins 
que  de  dépeindre  V Humanité  successivement  et  simul- 
tanément soî/s  tous,  les  aspects  :  histoire,  fable,  religion, 
philosophie,  science...  »  il  n'y  avait  pas  de  place  pour 
les  dieux,  il  n'y  en  avait  pas  pour  les  héros,  il  n'y  en 
avait  pas  pour  les  artistes  ni  pour  les  poètes  de  la 
Grèce;  et  Rome  même  n'y  est  représentée  que  par  le 
Lion  dAudroclès.  En  revanche,  les  opinions  person- 
nelles du  poète  s'y  retrouvaient,  jusque  dans  le  choix 
lui-même  de  ses  sujets;  et  par  exemple,  il  n'a  conçu 
tel  de  ses  chefs-d'œuvre  :  la  Rose  de  l'Infante,  que 
pour  y  dire  leur  fait  à  Philippe  II,  roi  d'Espagne;  au 
Pape;  et  au  catholicisme.  Ce  fanatisme  anti-chrétien 
est  le  seul  trait  de  ressemblance  que  je  puisse  aper- 
cevoir entre  Hugo  et  Leconte  de  Lisle. 

Mais  pour  tout  le  reste  ils  différent,  et  si  le  roman- 
tisme, issu  en  partie  d'une  révolte  contre  la  tyrannie 
des  «  Grecs  et  des  Romains  »  demeurait  fidèle  encore 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       161 

jusque  dans  la  Légende  des  siècles,  à  ses  premières 
origines,  le  titre  lui  seul  des  Poèmes  antiques  était 
assez  significatif  et  assez  éloquent.  Je  ne  dis  rien  de 
la  préface  qui  figurait  en  tête  des  premières  éditions, 
et  puisque  le  poète  a  cru  devoir  la  supprimer,  je  n'en 
citerai  rien.  Mais  quelques  vers,  que  j'emprunte  à  la 
belle  pièce  à'Ihjpaiie,  —  la  vierge  d'AIe.vandrie  et  la 
victime  de  Cyrille,  —  ne  sont  pas  moins  caractéris- 
tiques : 

0  vierge,  qui  d'un  pan  de  ta  robe  pieuse, 
Couvris  la  robe  auguste  où  s'endormaient  tes  dieux, 
De  leur  culte  éclipsé  prétresse  harmonieuse 
Chaste  et  dernier  rayon  détaché  de  leurs  cieux, 

Je  t'aime  et  te  salue,  ô  vierge  magnanime; 
Quand  l'orage  ébranla  le  monde  paternel. 
Tu  suivis  dans  re.xil  cet  OEdipe  sublime, 
Et  tu  l'enveloppas  d'un  amour  éternel. 

C'était  vraiment  une  profession  de  foi.  Avec  une 
nuance  d'impiété,  par  delà  ce  moyen  âge  dont  les 
romantiques,  tout  en  en  exploitant  le  bric-à-brac 
pittoresque,  s'étaient  d'ailleurs  formé  l'idée  la  moins 
conforme  à  la  vérité  de  l'histoire,  le  poète  remontait 
jusqu'aux  sources  grecques,  pour  y  retrouver,  avec 
le  thème  favori  de  ses  inspirations,  le  sentiment 
perdu  de  la  beauté  plastique. 

Marbre  sacré,  vêtu  de  force  et  de  génie, 

s'écriait-il  en  s'adressant  à  la  Vénus  de  Milo, 

Déesse  irrésistible  au  port  victorieux, 

Pure  comme  un  éclair  et  comme  une  harmonie, 

0  Vénus,  ô  beauté,  blanche  mère  des  Dieux. 


162  NOUVEAUX     ESSAIS 

Mais  ce  qui  suivait,  était  plus  clair  encore  : 

Tu  n'es  pas  Aphrodite,  au  bercement  de  l'onde, 
Sur  ta  conijue  d'azur  posant  un  pied  neigeux 
Tandis  qu'autour  de  toi,  vision  rose  et  blonde. 
Volent  les  Rires  d'or,  avec  l'essaim  des  Jeux. 

Tu  n'es  pas  Kythérée,  en  ta  pose  assouplie, 
Parfumant  de  baisers  l'Adonis  bienheureux, 
Et  n'ayant  pour  témoins,  sur  le  rameau  qui  plie, 
Que  colombes  d'albâtre  et  ramiers  amoureux. 

Et  tu  n'es  pas  la  Muse  aux  lèvres  éloquentes, 
La  pudique  Vénus,  ni  la  molle  Aslarlé 
Qui  le  front  couronné  de  roses  et  d'acanthes 
Sur  un  lit  de  lotos  se  meurt  de  volupté. 

Et  plus  loin  encore  : 

Iles,  séjour  des  dieux!  Hellas,  mère  sacrée. 
Oh!  que  ne  suis-je  né  dans  le  saint  archipel 
Aux  siècles  glorieux  oii  la  Terre  inspirée 
Voyait  le  Ciel  descendre  à  son  premier  appel. 

On  ne  pouvait  pas  déclarer  plus  ouvertement  la 
guerre  au  romantisme;  se  mettre  plus  résolument 
du  côté  de  ces  «  classiques  »  dont  il  croyait  avoir  pour 
jamais  renversé  les  autels  ;  s'inscrire  plus  hardi- 
ment en  faux,  pour  ainsi  parler,  contre  le  Génie  du 
c//?7'sfiamsme;  et  renouer  plus  délibérément  la  tradi- 
tion de  Chénier,  de  Racine,  de  Ronsard. 

C'est  qu'à  vrai  dire,  nous  le  voyons  bien  aujour- 
d'hui, ce  que  le  romantisme  avait  le  moins  senti, 
c'était  la  beauté,  qu'il  avait  même  niée,  —  dans  la 
Préface  de  Cromwell;  —  et  à  la  réalisation  de  laquelle, 
comme  objet  ou  comme  fin  de  l'art,  il  avait  substitué 


SUR    LA     LITTÉRATURE    CONTEMPORAINE.       163 

la  représentation  de  ce  qu'il  appelait  «  le  caractère  ». 
Il  eût  été  plus  franc  de  dire  l'expression  de  la  lai- 
deur. De  tous  les  héros  de  l'épopée  d'Homère  Hugo 
n'a  jamais  aimé  que  Thersite,  YUi'sus  ou  le  Quasi- 
niodo  de  la  guerre  de  Troie;  et  du  théâtre  grec  je  doute 
qu'il  ait  compris  autre  chose  que  les  hasses  plaisan- 
teries des  Grenouil/esl  Mais  la  beauté,  qui  n'était  qu'un 
mot  pour  les  romantiques,  et  un  mot  qu'ils  ne  com- 
prenaient pas,  était  une  réalité  pour  l'auteur  des 
Poèmes  antiques.  Elle  était  même  la  seule  réalité.  Si 
le  modèle  idéal  n'en  existait  peut-être  nulle  part, 
l'honneur  de  l'art  était  de  l'avoir  inventé.  Quelque 
chose  en  avait  passé  dans  le  Parlhénon  ou  dans  la 
Vénus  de  Milo,  quelque  chose  dans  ces  légendes  qui  le 
consolaient  seules  du  spectacle  de  la  laideur  ou  de  la 
médiocrité  contemporaines.  Une  idylle  de  Théocrite, 
ou  une  odelette  même  du  faux  Anacréon,  lui  parais- 
saient aussi  supérieures,  pour  la  justesse  du  senti- 
ment, pour  la  perfection  de  l'exécution,  pour  la 
profondeur  de  l'émotion  esthétique,  aux  Nuits  de 
Musset,  par  exemple,  ou  aux  Orientales  cVïlugo,  qu'un 
marbre  de  l'école,  —  déjà  corrompue  cependant  — 
de  Pergame,  que  le  Taureau  Farncse  ou  le  Laocoon^ 
qu'une  Vénus  de  Praxitèle,  à  la  sculpture  déclamatoire 
de  David  d'Angers.  Et  je  ne  dis  pas  qu'il  eût  absolu- 
ment raison!  Si  je  discutais  ici  ses  idées,  je  lui  repro- 
cherais un  peu  d'injustice  pour  les  romantiques,  un 
peu  de  superstition  aussi  pour  l'antiquité.  Vingt 
siècles  ne  se  sont  pas  écoulés  depuis  lors  sans  profit 


IGi  NOUVEAUX     ESSAIS 

pour  riiumanitc,  ni  par  conséquent  pour  l'art  même. 
iMais  ce  qui  est  ici  plus  important,  c'est  de  suivre  dans 
l'œuvre  du  poète  le  développement  de  ses  prémisses, 
et,  à  mesure,  de  voir  ses  leçons  s'opposer  point  par 
point  à  celles  des  romantiques. 

Ce  que  son  exemple  enseignait  donc  d'abord, 
c'était  la  religion  de  l'art  et  le  respect  étroit  de  la 
forme.  Aucune  leçon  plus  nécessaire  alors,  aux  envi- 
rons de  1852,  si,  dans  le  silence  que  gardait  Hugo 
depuis  une  douzaine  d'années,  la  désinvolture  de 
Lamartine  et  le  dandysme  littéraire  de  Musset  ayant 
fait  école,  on  n'avait  besoin  de  rien  tant  que  de  rap- 
prendre à  faire  des  vers  qui  fussent  des  vers.  Il  n'y 
en  pas  de  plus  beaux  dans  la  langue  française  que 
ceux  de  Leconte  de  Lisle.  C'est  toujours  Midi  qu'on 
en  cite  pour  preuve  : 

Midi,  roi  des  étés,  épandu  sur  la  plaine 

Tombe  en  nappes  d'argent  des  hauteurs  du  ciel  bleu; 

et  j'ose  au  moins  les  rappeler  à  mon  tour,  mainte- 
nant que  le  poète  est  mort.  Car,  je  dois  en  convenir, 
il  n'aimait  pas  beaucoup  qu'on  les  citât,  et  de  voir 
son  nom  les  ramener  comme  invinciblement  sur  les 
lèvres,  cela  lui  faisait  un  peu  le  même  effet  qu'à 
Flaubert  de  s'entendre  toujours  appeler  l'auteur  de 
Madame  Bovary.  Mais  on  peut  parcourir  au  hasard  le 
recueil  des  Poèmes  antiques. 

0  jeune  Thyonc,  vierge  au  regard  vainqueur, 
Aphrodite  jamais  n'a  fait  battre  ton  cœur. 


SUR     LA     LITTERATURE     CONTEMPORAINE.       16b 

Ah!  si  les  Dieux  jaloux,  vierge,  n'ont  pas  formé 
La  neige  de  ton  corps  d'un  marbre  inanimé 
Viens  au  fond  du  grand  bois,  sous  les  larges  ramures 
Pleines  de  frais  silence  et  d'amoureux  murmures. 
L'oiseau  rit  dans  les  bois,  au  bord  des  nids  mousseux, 
0  belle  chasseresse!  et  le  vent  paresseux 
Berce  du  mol  eflort  de  son  aile  éthérée 
Les  larmes  de  la  nuit  sur  la  feuille  dorée. 

Et  en  voici  d'un  autre  genre,  moins  idyllique  et 
moins  gracieux,  que  j'emprunte  à  la  pièce  (THéraklès 
au  Taureau  : 

Or,  dardant  ses  yeux  prompts  sur  la  peau  léonine 
Dont  Iléraklès  couvrait  son  épaule  divine, 
Irritable,  il  voulut  heurter  d'un  brusque  choc, 
Contre  cet  étranger  son  front  dur  comme  un  roc, 
Mais,  ferme  sur  ses  pieds,  tel  qu'une  antique  borne. 
Le  héros  d'une  main  le  saisit  par  la  corne, 
Et  sans  rompre  d'un  pas,  il  lui  ploya  le  col. 
Meurtrissant  ses  naseaux  furieux  dans  le  sol. 
Et  les  bergers  en  foule,  autour  du  fils  d'Alcmène, 
Stupéfaits,  admiraient  sa  vigueur  surhumaine, 
Tandis  que,  blancs  dompteurs  de  ce  soudain  péril 
De  grands  muscles  roidis  gonflaient  son  bras  viril 

Ut  pictura  poesis  !  si  jamais  on  a  peint  en  vers,  ou 
pour  mieux  dire,  sijamais  on  a  «  sculpté  »,  c'est  dans 
des  vers  comme  ceux-ci;  et,  naturellement,  je  ne  les 
ai  pas  choisis  sans  quelque  intention  de  montrer 
comment  le  souci  de  la  forme  se  lie  au  respect  de 
l'antiquité.  Le  bon  Gautier,  qui  n'était  pas  un  grand 
clerc,  ni  surtout  un  «  grand  Grec  »,  en  avait  bien 
soupçonné  quelque  chose.  Mais  il  aimait  trop  l'Es- 
pagne: et  puis,  comment  se  fût-il  dégagé  de  ses  ori- 
gines romantiques?  Les  Poèmes  antiques  firent  ce  que 


166  NOUVEAUX     ESSAIS 

n'avaient  pu  faire  ni  la  Psyché  de  Victor  de  Laprade 
—  pour  laquelle  on  a  quelquefois  réclamé,  mais  qui 
n'est  à  vrai  dire  que  du  Lamartine  plus  nuageux  ou 
plus  embrouillé  ;  —  ni  quelques  pièces  trop  rares 
d'Émaux  et  Camées\  et  Leeonte  de  Lisle  n'en  devint 
pas  célèbre,  ni  surtout  populaire,  mais  l'antiquité  fut 
relevée  du  sot  mépris  qu'on  affectait  pour  elle  depuis 
un  quart  de  siècle  ;  la  tradition  classique  renouée  par 
delà  le  romantisme;  et  le  romantisme  lai-même 
atteint  mortellement  dans  la  race  des  faux  élégiaques 
qui  croyaient  le  représenter. 


II 


Et  au  fait  ils  le  représentaient,  puisque,  si  l'on 
cherche  quel  a  été  chez  nous,  en  France,  le  caractère 
essentiel  du  romantisme,  on  n'en  trouvera  pas  de 
plus  général  ni  de  plus  profond,  —  et  je  crois  l'avoir 
assez  montré,  —  que  l'exaltation  ou  l'hypertrophie 
de  la  personnalité  du  poète.  Sous  le  nom  spécieux 
de  liberté  dans  l'art,  les  romantiques  en  général,  y 
compris  les  peintres  eux-mêmes,  n'ont  tendu  qu'à 
s'émanciper  de  toutes  les  contraintes  que  leur  impo- 
saient les  usages  sociaux,  la  tradition  littéraire,  et  les 
conditions  de  l'art  même.  Aussi  n'ont-ils  réussi  que 
dans  VOde  et  dans  V Elégie,  ou  encore  dans  la  Satire 
lyrique.  Mais  là  même,  —  dans  ces  genres  que  l'on  peut 
appeler  proprement  «  personnels  »,  avec  ce  génie  de 


SUR    LA    LITTÉRATURE    CONTEMPORAINE.       107 

l'exagération,  ou,  comme  on  dit  encore,  de  l'outrance 
en  tout,  qui  n'est  pas  l'un  des  traits  les  moins  intéres- 
sants et  les  moins  déplaisants  de  leur  physionomie 
commune,  —  on  sait  peut-être  où  ils  avaient  fina- 
lement abouti,  à  quelle  ridicule  anatomie  et  à  quel 
insolent  étalage  d'eux-mêmes!  Si  leur  maîtresse  les 
trompait,  ils  croyaient  devoir  en  informer  l'univers. 
Et  en  effet,  Lamartine,  Hugo,  Musset,  Sainte-Beuve 
ne  leur  en  avaient-ils  pas  donné  l'exemple?  comme 
aussi  celui  de  se  confesser  publiquement;  et  certes 
Dieu  n'y  gagnait  rien,  non  plus  que  la  morale,  mais 
la  poésie  ne  s'en  portait  pas  mieux. 

Rien  n'était  plus  contraire  au  génie  de  Leconte  Je 
Lisle,  et  sur  ce  point  encore  on  ne  saurait  imaginer 
de  contradiction  plus  flagrante  que  celle  des  Pocntes 
antiques,  et  des  Feuilles  d'automne,  par  exemple,  ou 
des  Nuits,  de  Musset. 

Tel  qu'un  morne  animal,  meurtri,  plein  de  poussière, 
La  chaîne  au  cou,  hurlant  au  chaud  soleil  d'été. 
Promène  qui  voudra  son  cœur  ensanglanté 
Sur  ton  pavé  cynique,  ô  plèbe  carnassière! 

Pour  mettre  un  feu  stérile  en  ton  œil  hébété 
Pour  mendier  ton  rire  ou  ta  pitié  grossière 
Déchire  qui  voudra  la  robe  de  lumière 
De  la  pudeur  divine  et  de  la  volupté. 

Dans  mon  orgueil  muet,  dans  ma  tombe  sans  gloire, 

Dussé-je  m'engloutir  pour  l'éternité  noire, 

Je  ne  le  vendrai  pas  mon  ivresse  ou  mon  mal, 

Je  ne  livrerai  pas  ma  vie  à  tes  huées, 
Je  ne  danserai  pas  sur  ton  tréteau  banal, 
Avec  tes  histrions  et  tes  prostituées. 


168  NOUVEAUX     ESSAIS 

Tous  ceux  qui  l'ont  connu  savent  avec  quelle  fidélité 
ces  vers  célèbres  exprimaient  le  fond  de  sa  pensée. 
Peu  communicatif  de  sa  nature,  et  mêlant  d'ordi- 
naire à  des  façons  d'une  politesse  exquise  une  nuance 
d'ironie  hautaine,  mais  toujours  maître  de  lui,  si  l'on 
voulait  le  faire  sortir  de  sa  réserve  habituelle,  on 
n'avait  qu'à  le  mettre  sur  ce  thème,  et  on  voyait  bien 
alors  qu'il  ne  pardonnerait  jamais  aux  romantiques 
cette  prostitution  de  l'art  à  des  usages  indécents.  Les 
Montreurs!  c'est  le  titre  qu'il  a  donné  lui-même  à  ce 
sonnet,  dont  l'énergique  brutalité  témoigne  de  la 
profondeur  de  son  indignation.  Je  n'ai  pas  besoin 
d'ajouter  après  cela  qu'observateur  religieux  de  ce 
premier  article  de  son  esthétique,  c'est  à  peine  si, 
deux  ou  trois  fois  dans  son  œuvre,  il  a  fait  allusion 
à  l'histoire  de  ses  sentiments  personnels,  —  dans 
le  Manchy,  l'une  de  ses  pièces  les  plus  connues,  et 
dans  V Illusion  suprême,  —  • 


Celui  qui  va  goûter  le  sommeil  sans  aurore, 
Dont  l'homme  ni  le  Dieu  n'ont  pu  rompre  le  sceau, 
Chair  qui  va  disparaître,  àmeqiii  s'évapore, 
S'emplit  des  visions  qui  hantaient  son  berceau. 

Rien  du  passé  perdu  qui  soudain  ne  renaisse  : 

La  montagne  natale  et  les  vieux  tamarins, 

Les  chers  morts  qui  l'aimaient  au   temps  de  sa  jeunesse, 

El  qui  dorment  là-bas  dans  les  sables  marins. 


Encore  n'est-ce  qu'un  soupir,  aussitôt  réprimé 
qu'échappé  du  cœur  trop  plein  du  poète  ;  et  l'involon- 
taire aveu  s'évanouit  dans  la  splendeur  du  paysage  : 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       1G9 

Sous  les  lilas  géants  où  vibrent  les  abeilles, 
Voici  le  vert  coteau,  la  tranquille  maison,. 
Les  grappes  de  lelchis  et  les  mangues  vermeilles 
Et  l'oiseau  bleu  dans  le  maïs  en  floraison. 


Mais,  presqueautant  que  de  leur  perpétuelle  préoccu- 
pation d'eux-mêmes,  —  et  par  une  suite  assez  natu- 
relle, —  il  en  voulait  aux  romantiques  de  l'énormité  de 
leur  ignorance.  Et  en  effet,  si  quelques-uns  d'entre  eux 
ont  figuré  dans  la  politique,  cependant  il  faut  bien 
convenir  qu'en  dehors  de  la  politique  et  des  vers  nos 
romantiques  n'ont  rien  connu.  Mettons  en  deux  ou 
trois  à  part,  dont  Sainte-Beuve  au  premier  rang.  Mais 
on  ne  saurait  imaginer,  et  je  ne  pense  pas  qu'on  ait 
jamais  vu  de  plus  profonde  indifférence  que  celle  de 
Musset,  si  ce  n'est  celle  d'Hugo,  pour  ce  grand  mou- 
vement historique,  philosophique,  scientifique,  dont 
ils  étaient  les  contemporains.  Leconte  de  Lisle  s'en 
indignait,  lui  qui  croyait  «  que  l'art  et  la  science, 
longtemps  séparés  par  suite  des  efforts  de  l'intelli- 
gence, devaient  tendre  à  s'unir  étroitement,  sinon  à 
se  confondre  ».  Il  écrivait  en  effet  :  «  L'art  a  été  la 
révélation  primitive  de  l'idéal  contenu  dans  la  nature 
extérieure  ;  la  science  en  a  été  l'exposition  raisonnée 
et  lumineuse.  Mais  l'art  a  perdu  cette  spontanéité 
intuitive,  ou  plutôt  il  l'a  épuisée,  c'est  à  la  science  de 
lui  rappeler  le  sens  de  ses  traditions  oubliées,  qu'il 
fera  revivre  dans  les  formes  qui  lui  sont  propres.  » 
Et  c'est  ainsi  qu'après  s'être  rendu  maître  de  ces 
«  formes  »  pour  composer  ses  Poèmes  antiques,  il 

10 


170  NOUVEAUX     ESSAIS 

s'est  trouvé  conduit  à  ne  leur  rien  faire  exprimer  que 
d' «  objectif  »  ou  d'impersonnel  comme  elles,  «  et  dans 
ses  Poèmes  barbares,  à  réaliser  d'une  manière  inat- 
tendue, par  l'alliance  de  la  science  et  de  la  poésie, 
un  idéal  plus  contemporain,  si  l'on  peut  ainsi  dire, 
que  celui  des  plus  déterminés  partisans  de  la  «  moder- 
nité dans  l'art  ».  Essayons  de  le  préciser  et  d'en  faire 
sentir  la  différence  avec  l'idéal  romantique. 

«  Sur  les  monuments  de  Persépolis,  a  dit  quelque 
part  Ernest  Henan,  on  voit  les  différentes  nations 
tributaires  du  roi  de  Perse  représentées  par  un  per- 
sonnage qui  porte  le  costume  de  son  pays  et  tient  entre 
ses  mains  les  productions  de  sa  province  pour  en  faire 
hommage  au  souverain.  Telle  est  l'humanité  :  chaque 
nation,  chaque formeintellectuelle,  religieuse,  morale, 
laisse  après  elle  une  courte  expressionqui  en  est  comme 
le  type  abrégé,  et  qui  demeure  pour  représenter  les 
millions  d'hommes  à  jamais  oubliés,  qui  ont  vécu  et 
qui  sont  morts  groupés  autour  d'elle.  »  C'est  d'abord 
celte  représenlalion,  ce  «  type  abrégé  »  de  la  race 
que  Leconte  de  Lisle  a  essayé  d'immortaliser  dans 
ses  vers,  —  dans  Qaï)i,  dans  la  Vigne  de Nabolh,  dans 
Néférou-Ra,  dans  la  Vérandah ,  dans  la  Mort  de 
Vahnïki,  dans  VÉpée  d'Angantyr,  —  et  tant  d'autres 
poèmes  qui  diffèrent  des  poèmes  en  apparence  ana- 
logues de  la  Légende  des  siècles  exactement  dans  la 
mesure  où  la  vérité  de  l'érudition  diffère  du  caprice 
de  l'imagination. 


SUR     LA    LITTERATURE     CONTEMPORAINE.       171 

Ils  s'en  venaient  de  la  montagne  et  de  la  plaine, 
Du  fond  des  sombres  bois  et  du  désert  sans  fin, 
Plus  massifs  que  le  cèdre  et  plus  haut  ([ue  le  pin, 
Siianls,  cclievelés,  soufflant  leur  rude  haleine, 
Avec  leur  bouche  épaisse,  et  pleins  de  faim. 

C"esl  ainsi  qu'ils  rentraient,  l'ours  velu  des  cavernes 
A  l'épaule,  ou  le  cerf,  ou  le  lion  sanglant, 
Elles  femmes  marchaient  géantes,  d'un  pas  lent 
Sous  les  vases  d'airain  qu'emplit  l'eau  des  citernes. 
Graves,  et  les  bras  nus,  et  les  mains  sur  le  flanc... 


Les  ânes  de  Khamos,  les  vaches  aux  mamelles 

Pesantes,  les  boucs  noirs,  les  taureaux  vagabonds, 

Se  balaient  sous  l'épieu,  par  files  et  par  bonds. 

Et  de  grands  chiens   mordaient  les  jarrets  des  chamelles 

EL  les  portes  criaient  en  tournant  sur  leurs  gonds. 

Il  n"v  a  pas  dans  ces  beaux  vers  un  mot,  pas  un 
déLail  dans  ce  tableau,  qui  ne  concoure  à  fixer  quelque 
trait  des  âges  préhistoriques;  il  n'y  en  a  pas  un  qui 
soit  de  l'invention  du  poète;  et  c'est  tout  le  contraire 
de  la  Conscience  ou  du  Gain  d'Hugo,  Les  Poèmes  bar- 
bares sont  à  la  Légende  des  siècles  ce  que  la  Madame 
Bovary  de  Flaubert,  par  exemple,  est  à  la  Valentine 
ou  à  Vlndiana  de  George  Sand;  ou  encore,  dans  un 
autre  ordre  d'idées,  ce  que  les  Origines  de  la  France 
contemporaine  de  Taine  sont  aux  Girondins  de  Lamar- 
tine ou  à  la  Révolution  de  Michelet.  Gomme  l'hislo- 
i-ien  et  comme  le  romancier,  le  poète,  abdiquant  sa 
personnalité,  s'est  efforcé  de  ressaisir  la  vérité  des 
choses,  et,  s'entourant  pour  cela  de  tous  les  rensei- 
gnements que  pouvait  lui  fournir  l'érudition  de  son 
temps,    il   a  commencé    par  faire   vraiment    œuvre 


172  NOUVEAUX     ESSAIS 

de  critique  ou  de  naturaliste.  C'est  à  Champollion 
le  jeune  qu'il  a  demandé  les  éléments  de  l'idée 
qu'il  s'est  formée  de  l'Egypte;  et  si  l'ignorance  de 
la  langue  ne  lui  a  pas  permis  de  lire  le  Barjhavata- 
pourana  ou  le  Lalita-Vistara  dans  le  texte,  il  n'a 
du  moins  parlé  de  l'Inde  et  du  bouddhisme  que  sur 
le  témoignage  des  Lassen  et  des  Burnouf.  En  d'autres 
termes  encore,  il  n'a  pas  vu  dans  la  légende  ou  dans 
l'histoire  un  prétexte  personnel  à  beaux  vers,  mais  il 
a  consacré  ses  vers  à  l'expression  des  vérités  acquises 
de  l'histoire  et  de  la  légende.  Son  attitude  intellec- 
tuelle a  été  celle  non  seulement  de  l'érudit,  mais  à 
vrai  dire  celle  du  zoologiste  ou  du  botaniste  en  pré- 
sence de  l'espèce  qu'ils  étudiaient;  et  d'une  manière 
vraiment  nouvelle,  vraiment  conforme  à  son  ambi- 
tion, c'est  ainsi  qu'il  a  réalisé  d'abord  l'alliance  ou 
l'union  de  la  science  et  de  la  poésie. 

C'est  pourquoi,  si  sa  conception  de  l'histoire  diffère 
essentiellement  de  celle  de  nos  romantiques,  sa 
conception  de  la  nature  n'en  diffère  pas  moins  profon- 
dément. La  leur  était  encore  au  fond  celle  de  Ber- 
nardin de  Saint-Pierre  et  de  Chateaubriand  :  la  sienne 
est  celle  d'Humboldt  et  déjà  de  Darwin.  Tout  impré- 
gnés d'humanisme  et  d'anthropomorphisme  ,  les 
Lamartine  et  les  Hugo  faisaient  encore  de  la  terre  le 
centre  du  monde,  et  de  l'homme  lui-même  le  chef- 
d'œuvre  et  surtout  l'enfant  gâté  de  la  création. 

Mais  la  nature  est  là  qui  t'invite  et  qui  t'aime 
Plonge-toi  dans  son  sein  qu'elle  t'ouvre  toujours; 


SUR     LA     LITTERATURE     CONTEMPORAINE.        173 

et,  comme  Hugo,  Lamartine  enteadail  par  là  qu'une 
divinité  bienfaisante  avait  semé  le  ciel  d'étoiles  et  la 
terre  de  fleurs  pour  la  joie  de  nos  yeux.  Et  Ruth  se 
demandait  : 

Quel  Dieu!  quel  moissonneur  de  l'éternel  été 
Avait  en  s'en  allant  négligemment  jeté 
Celte  faucille  d'or  dans  le  champ  des  étoiles! 

Telle  était  leur  manière  de  voir  la  nature.  Ils  la  râpe 
tissaient  à  la  mesure  de  l'homme,  —  et  d'ailleurs  ils 
n'ont  pas  laissé  de  la  célébrer  magnifiquement,  —  mais 
ils  réduisaient  le  système  du  monde  au  champ  de 
leur  vision.  Mieux  encore  que  cela!  L'homme,  pour 
eux,  avait  reçu  l'univers  comme  en  fief,  et  les  oiseaux 
du  ciel,  comme  les  poissons  des  eaux,  n'avaient  en 
quelque  sorte  été  créés  qu'à  son  usage.  Mais,  précisé- 
ment, quand  nous  le  voudrions,  c'est  ce  qu'aujourd'hui 
nous  ne  pouvons  plus  croire  ;  et  c'est  ce  que  n'a  jamais 
cru  l'auteur  des  Poèmes  antiques  et  des  Poèmes,  bar- 
bares. Il  a  compris  que  nous  n'étions  nous-mêmes, 
comme  les  animaux,  que  des  hôtes  d'un  jour  à  la  sur- 
face de  la  planète,  et  que,  dans  l'échelle  infinie  des 
êtres,  si  nous  sommes  actuellement  le  dernier  terme 
de  la  série,  nous  ne  laissons  pas  d'en  faire  partie  ;  et  de 
là,  dans  son  œuvre,  les  caractères  de  tant  de  descrip- 
tions qui  ne  s'opposent  pas  moins  à  celles  de  Lamar- 
tine ou  d'Hugo  qu'à  celles  mêmes  de  l'abbé  Delille 
ou  de  Lemercier  :  les  Éléphants,  les  Hurleurs,  le  Som- 
meil du  Condor,  le  Rêve  du  Jaguar,  la  Panthère  noire, 
la  Chasse  de  V Aigle. 

10. 


174  NOUVEAUX     ESSAIS 

Sous  les  noirs  acajous,  les  lianes  en  fleurs 

Dans  l'air  lourd,  immoljiie  et  salure  de  mouches, 

Pendent,  —  et  s'enroulant  en  bas  parmi  les  souches, 

Bercent  le  perroquet  splendide  et  ((uerelleur, 

L'araignée  au  dos  jaune,  et  les  singes  farouches. 

C'est  là  que  le  tueur  de  bœufs  et  de  chevaux, 

Le  long  des  vieux  troncs  morts  à  l'écorce  moussue, 

Sinistre  et  fatigué  revient  à  pas  égaux. 

Il  va,  frottant  scs  reins  musculeux  qu'il  bossue; 

Et  du  mufle  béant  par  la  soif  alourdi 

Un  souffle  rauque  et  bref,  d'une  brusque  secousse, 

Trouble  les  grands  lézards,  chauds  des  feux  de  midi, 

Dont  la  fuite  étincelle  à  travers  l'herbe  rousse. 

En  un  creux  du  bois  sombre,  interdit  au  soleil, 

Il  s'affaisse,  allongé  sur  quelque  roche  plate; 

D'un  large  coup  de  langue  il  se  lustre  la  patte 

Il  cligne  ses  yeux  d'or  hébétés  de  sommeil; 

Et  dans  l'illusion  de  ses  forces  inertes. 

Faisant  mouvoir  sa  queue  et  frissonner  ses  flancs, 

Il  rêve  qu'au  milieu  des  plantations  vertes, 

Il  enfonce  d'un  bond  ses  ongles  ruisselants. 

Dans  la  chair  des  taureaux  effarés  et  beuglants. 

Lisez  encore  le  Bernica,  la  Ravine  Saint-Gilles,  la 
Forêt  vierge,  un  Coucher  de  soleil.  Incomparables  de 
vérité,  sans  analogues  dans  l'histoire  de  notre  poésie  — 
comme  les  animaux  de  Barye  le  sont  dans  l'histoire  de 
la  sculpture,  — toutes  ces  descriptions  ont  un  sens  et 
une  portée  philosophiques.  Dans  les  appétits  ou  dans 
les  instincts  des  animaux  le  poète  se  plaît  à  nous  mon- 
trer l'origine  lointaine,  la  genèse  obscure  des  nôtres, 
et  en  effet,  nous  nous  y  reconnaissons.  Nous  ne  for- 
mons pas  dans  la  nature  un  empire  dans  un  empire  et 
il  n'y  a  pas  de  «  règne  humain  ».  Là  est  la  nouveauté, 
là  l'originalité  de  ces  «  tableaux  »  qu'on  croirait 
détachés   du    Cosmos    de    Humboldt.   Éléphants    en 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       d75 

marche  à  travers  le  désert,  ou  chiens  qui  hurlent 
sur  les  plages,  si  leur  âme  est  rudimentaire,  ils  en 
ont  pourtant  une  : 

Devant  la  lune  errante  aux  livides  clartés, 
Quelle  angoisse  inconnue,  au  bord  des  noires  ondes, 
Faisait  pleurer  une  âme  en  vos  formes  immondes, 
Pourquoi  gémissiez-vous,  spectres  épouvantés? 

La  réponse  est  facile  :  quelque  chose  se  passe  en 
eux  d'analogue  à  ce  qui  se  passe  en  nous,  ou  plutôt, 
comme  nous,  ils  ne  sont  que  le  support  mobile  et 
changeant  des  manifestations  de  la  nature  en  eux. 
Car  la  nature  est  une,  idenlique  en  son  fond  sous  la 
diversité  des  apparences,  et  c'est  ce  que  l'antique 
sagesse  de  Tlade  ou  les  mythologies  en  général 
avaient  si  bien  compris.  Roi  de  l'espace  et  des  «  mers 
sans  rivages  »  quand  VAlbah^os  : 

Vole  contre  l'assaut  des  rafales  sauvages, 

il  ne  saurait  le  dire,  mais  l'orgueil  de  la  lutte  et  la 
joie  de  la  victoire  se  lisent  dans  la  sûreté  de  son  coup 
d'aile.  El  quand  l'aigle,  à  travers  la  plaine,  cherchant 
une  proie  pour  ses  aiglons,  l'emporte,  il  n'est,  comme 
nous  le  disons,  dans  notre  ordinaire  incapacité  de 
sortir  de  nous-mêmes,  ni  pillard,  ni  cruel,  ni  sangui- 
naire, mais  il  suit  sa  nature,  ainsi  que  nous  faisons 
la  nôtre;  il  est  l'aigle;  et  sa  prétendue  férocité  n'est 
faite  que  de  la  puissance  de  l'instinct  maternel  en  lui  : 
il  travaille  à  sa  conservation,  et  à  celle  de  son  espèce. 


176  NOUVEAUX     ESSAIS 

Voilà,  je  pense,  qui  n'est  pas  vulgaire,  et  si  ce  senti- 
ment est  bien  rùme  des  descriptions  de  Leconte  de 
Lisle,  c'est  ce  que  nous  voulions  dire  tout  à  l'heure 
en  disant  qu'elles  sont  avant  tout  scientifiques  et  phi- 
losophiques. 

Par  une  conséquence  assez  naturelle,  —  ou  néces- 
saire même,  comme  on  pourrait  le  montrer,  —  cette 
préoccupation  de  la  nature,  ainsi  définie,  le  condui- 
sait à  s'occuper  particulièrement  des  religions,  comme 
n'étant,  en  réalité,  que  l'expression  des  rapports  de 
l'homme  et  de  la  nature  ambiante.  C'est  ce  qu'Ernest 
Renan,  vers  le  même  temps,  disait  à  sa  manière, 
quand  il  avançait  ce  paradoxe  célèbre  que  «  le  désert 
était  monothéiste  ».  Gomme  Renan  donc,  et  je  ne 
suis  pas  le  premier  qui  en  fasse  la  remarque,  ce  type 
abrégé,  cette  formule  ethnique  que  les  races  dispa- 
rues laissent  en  mémoire  d'elles  aux  races  qui  les 
remplacent,  c'est  dans  les  symboles  de  la  religion  que 
l'a  cherchée  l'auteur  des  Poèmes  antiques  et  des 
Poèmes  barbares.  Tel  est  le  sens  de  Surya.,  de  Bha- 
gavat,  de  la  Vision  de  Brahma,  de  Kybèle,  de  Khiron. 
—  qu'en  passant  nous  aimerions  mieux  qu'il  eût  appelés 
Chiron  et  Cj/bèle  comme  tout  le  monde,  —  ou  encore 
de  Qaïn,  de  la  Légende  des  Nomes,  du  Massacre  de 
Mena.  Dans  cette  revue  qu'il  a  faite  de  l'histoire,  à  la 
suite  et  comme  sur  la  trace  des  érudits,  des  orienta- 
listes et  des  ethnographes,  c'est  des  formes  succes- 
sives ou  contradictoires  de  la  conception  du  divin 
que  le  poète  s'est  surtout  montré  curieux. 


SUR     LA     LITTERATURE     CONTEMPORAINE.       177 

Salut,  Vierge  aux  beaux  yeux,  rayonnante  de  gloire, 
Plus  blanche  que  le  cygne  et  que  le  pur  ivoire, 
Qui  sur  ton  cou  d'albâtre  enroules  tes  cheveux! 
Reçois,  belle  Ganga,  l'olTrande  de  mes  vœux. 
Mon  malheur  est  plus  fort  que  ta  j)itié  charmante, 
0  Déesse!  Le  doute  infini  me  tourmente; 
Pareil  au  voyageur  dans  les  bois  égaré. 
Mon  cœur  dans  la  nuit  sombre  erre  désespéré, 
0  Vierge!  qui  dira  ce  que  je  veux  connaître! 
L'origine,  et  la  fin,  et  les  formes  de  l'être? 

On  ne  pouvait  manquer  là-dessus  de  l'accuser  d'im- 
piété, —  et  en  efl'et  on  n'y  a  point  manqué.  Si  l'impiété 
consiste,  pour  les  croyants  d'une  religion  quelconque, 
à  ne  pas  excepter  cette  religion  du  nombre  infini  des 
autres,  et,  tout  en  la  traitant  d'ailleurs  avec  respect,  à 
ne  la  vouloir  juger  que  sur  son  rôle  historique,  nul 
ne  fut  assurément  plus  impie  que  l'auteu^r  du  Dies 
/ra?  qui  termine  les  Poèmes  antiques  : 

Soupirs  majestueux  des  ondes  apaisées, 
Murmurez  plus  profonds  en  nos  cœurs  soucieux! 
Répandez,  ô  forêts,  vos  urnes  de  rosées. 
Ruisselle  en  nous,  silence  étincelant  des  cieux. 

Consolez-nous  enfin  des  espérances  vaines, 

La  route  infructueuse  a  blessé  nos  pieds  nus; 

Du  sommet  des  grands  caps,  loin  des  rumeurs  humaines, 

0  vents!  emportez-nous  vers  des  Dieux  inconnus. 

Mais  si  rien  ne  répond  dans  l'immense  étendue, 
Que  le  stérile  écho  de  l'éternel  Désir! 
Adieu!  déserts  où  l'àme  ouvre  une  aile  éperdue, 
Adieu,  songe  sublime  impossible  à  saisir! 

Et  toi,  divine  Mort  où  tout  rentre  et  s'eiïace, 
Accueille  tes  enfants  dans  ton  sein  étoile, 
AQ'ranchis-nous  du  temps,  du  nombre  cl  de  l'espace, 
El  rends-nous  le  repos  que  la  vie  a  troublé. 


178  NOUVEAUX    ESSAIS 

C'est  le  cri  d'Alfred  de  Vigny  dans  ses  Destinées  : 

Le  juste  opposera  le  dédaiu  â  l'absence, 

Et  ne  répondra  plus  que  par  un  froid  silence 

Au  silence  éternel  de  la  Divinité. 

Mais  la  vibration  s'en  est  comme  accrue  de  tout  ce 
que  la  contemplation  de  l'universelle  misère  a  comme 
ajouté  d'intensité  nouvelle  à  la  conscience  de  la 
misère  humaine,  et  l'anatlième  du  poète  s'est  étendu 
désormais  à  l'œuvre  des  six  jours  de  la  création  tout 
entière. 

Si  c'est  là  ce  qui  fait  la  portée  vraiment  métaphy- 
sique de  son  œuvre,  ai-je  besoin  d'ajouter  que  rien 
encore  ne  la  distingue  plus  profondément  de  celle 
du  romantisme?  Au  moins  je  ne  connais  pas  d'opti- 
mismes  plus  déterminés  que  Lamartine  ou  Alfred  de 
Musset,  et  si  les  Victor  Hugo,  par  exemple,  ou  les 
George  Sand  ont  semblé  croire  quelquefois  à  l'exis- 
tence du  mal,  ils  ont  toujours  cru  d'autre  part,  —  et  les 
Misérables  ou  le  Compagnon  de  Tour  de  France  ne 
tendent  pas  à  une  autre  fin,  —  et  ils  sont  morts  con- 
vaincus qu'un  peu  de  bonne  volonté  pouvait  suffire  à 
chasser  la  misère,  la  souffrance,  l'injustice,  le  vice  et 
le  crime  de  la  surface  de  leur  planète.  Leconte  de 
Lisle  au  contraire,  a  toujours  considéré  que  le  pre- 
mier bonheur  pour  l'homme  étant  «  de  ne  pas  naître  », 
le  second  était  de  mourir,  ce  qui  est  la  formule  même 
du  pessimisme  de  Schopenliauer  et  de  Çakya  Mouni. 
Dans  la  nature  et  dans  l'hisLoire,  mais  surtout  dans 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       179 

les  religions,  n'ayant  aperçu  que  motifs  de  désespérer 
de  Dieu,  l'auteur  des  Poèmes  antiques,  des  Poèmes  bar- 
bares et  des  Poèmes  tragiques  est  allé  d'abord  au  fond 
de  la  doctrine.  Rien  de  moins  romantique  :  il  en  faut 
bien  convenir.  Le  romantisme,  c'est  l'espérance,  la 
chimère  ou  l'hippogriffe  qu'on  chevauche  à  travers 
l'impossible;  c'est  la  croyance  aussi,  les  raisons  du 
cœur  qu'on  oppose  victorieusement  «  aux  raisons  de 
sa  raison  ».  Et  sans  doute,  c'est  une  forme  de  la 
poésie,  mais  le  Bies  Irse  que  nous  citions  à  l'instant 
même  est  une  preuve  qu'il  en  existe  une  autre.  Elle 
n'est  pas  moins  haute  ni  moins  noble,  pour  avoir 
observé  jusque  dans  la  négation  cette  sérénité  qui  fait 
peut-être  partie  de  la  définition  de  l'art;  et  pour  être 
moins  «  sentimentale  »  elle  n'en  est  pas  cependant 
plus  «  impassible  ». 

Il  ne  faut  pas  confondre,  en  eflfet,  deux  choses  très 
différentes,  qui  sont  la  facilité  toute  naturelle  que 
nous  avons  à  nous  plaindre  éloquemment  de  nos 
maux,  et  au  contraire  la  difficulté  que  nous  éprouvons 
à  comprendre  ceux  des  autres.  Je  ne  reviens  pas  ici 
sur  Vlllusion  suprême  et  sur  le  Manchy,  mais  évidem- 
ment le  poète  qui  a  écrit  la  Fontaine  aux  Lianes  : 

Jeune  homme  qui  choisis  pour  ta  couche  azurée 
La  fonlaine  des  bois  aux  flots  silencieu.v 
De  quelles  passions  ta  jeunesse  agitée 
Vint-elle  ici  chercher  le  repos  dans  la  mort 

Pourquoi  jusqu'au  tombeau  cette  tristesse  amère, 
Ce  cœur  s'est-il  brisé  pour  avoir  trop  aimé? 


180  NOUVEAUX     ESSAIS 

La  blanche  illusion,  l'espérance  éphémère. 
En  s'envolant  au  ciel  l'onl-elles  vu  fermé? 

ce  poète  n'est  pas  un  impassible,  ni  un  insensible; 
et  j'ai  déjà  cité  quelques  vers  de  Qam;  mais  lequel 
de  ses  glorieux  émules  a  jamais  rien  écrit  de  plus 
largement  humain  que  cette  seule  strophe  de  la 
Mort  de  VHomme'i 

Salut!  ô  noirs  rochers,  cavernes  où  sommeille 
Dans  l'immobile  nuit  tout  ce  qui  me  fut  cher. 
Hébron!  muet  témoin  de  mon  exil  amer, 
Lieux  déserts!  où  veillant  l'inexprimable  veille, 
La  femme  a  pleuré  mort  le  meilleur  de  sa  chair! 

On  n'est  pas  impassible,  — je  crois  l'avoir  dit,  mais 
je  le  répète,  —  pour  n'avoir  pas  voulu  prendre  l'univers 
à  témoin  de  ses  amours  trahies,  ce  qui  est  d'ailleurs 
une  indiscrétion  et  même  une  lâcheté,  puisqu'enfîn  nos 
amours  ne  nous  appartiennent  jamais  à  nous  seuls. 
On  n'est  pas  insensible  pour  n'avoir  voulu  pi'êter  sa 
voix  qu'à  la  douleur  ou  à  l'angoisse  communes,  au 
lieu  de  consacrer  son  génie  à  l'élégie  de  sa  propre 
souffrance.  Mais  la  vérité  vraie,  c'est  que  le  roman- 
tisme avait  prostitué  la  signification  du  mot  même 
de  sensibilité.  C'en  était  l'exagération,  et  presque  la 
caricature,  qu'il  en  avait  donnée  comme  l'expres- 
sion fidèle.  Nous  avons  dû,  contre  lui,  la  rétablir 
dans  la  simplicité  de  sa  définition;  l'étendre  loin 
au  delà  de  la  circonférence  d'égoïsme  où  l'avaient 
comme  enfermée  les  plus  illustres  des  romantiques 
et  si  quelques  esprits  superficiels  ont  pu  croire  qu'en 


SUR     LA     LITTERATURE     CONTEMPORAINE.       181 

l'étendant  de  la  sorte  on  la  dénaturait,  c'est  tout  jus- 
tement le  contraire.  Nous  sommes  hommes  avant 
d'être  nous-mêmes,  et  le  poète  n'a  le  droit  de  rien 
exprimer  dans  ses  vers  qui  lui  soit  proprement  et 
absolument  unique. 


III 


Que  valent  cependant  ces  exemples  et  ces  leçons? 
On  ne  peut  au  moins  leur  disputer  d'avoir  beaucoup 
agi.  Si  Leconte  de  Lisle,  pendant  de  trop  longues 
années,  n"a  guère  été  connu  que  des  liabitués  ou  des 
initiés  du  Parnasse;  des  poètes,  ses  émules;  et  de 
quelques  passionnés  de  critique  ou  d'art,  comme 
Flaubert  et  comme  Sainte-Beuve;  son  influence  n'en 
a  pas  été  moins  considérable,  puisqu'elle  s'est  pré- 
cisément exercée  sur  les  rares  disciples,  sur  les  dis- 
ciples choisis,  qui  suffisent  en  tout  ,i:iare  à  soutenir 
et  à  propager  l'enseignement  d'un  m.iitre.  Qu'importe 
après  cela  que  la  foule,  et  quelques  poètes  même, 
comme  Lamartine  et  Hugo,  n'aient  appris  que  beau- 
coup plus  tard  à  prononcer  le  nom  de  Leconte  de 
Lisle!  Il  avait  passé  la  soixantaine  quand  il  vint 
s'asseoir  à  l'Académie  française  dans  le  fauteuil 
d'Hugo.  Mais  il  n'y  avait  pas  moins  de  vingt  ans  alors, 
ou  davantage,  qu'il  était  le  maître  incontesté  de  toute 
une  jeune  école,  et  on  en  trouverait  la  preuve  maté- 
rielle, s'il  en  fallait  une,  dans  la  manière  dont  Gautier 

H 


182  NOUVEAUX    ESSAIS 

dans  son  liapport  sii7'  l'État  de  la  Poésie  en  iS67,  a 
T^arlé  des  Poèmes  antiques.  Beaucoup  plus  récemment, 
dans  une  lettre  qui  servait  de  Préface  à  ses  Trophées, 
M.  José  Maria  de  Heredia  se  plaisait  à  rappeler  le 
temps  où  Leconte  de  Lisle  «  enseignait  aux  jeunes 
poètes,  avec  les  règles  et  les  secrets  subtils  de  son  art, 
l'amour  de  la  poésie  pure  et  du  pur  langage  fran- 
çais ».  Et  jusqu'aux  environs  de  1860,  il  serait  diffi- 
cile de  nommer  un  poète  qui  ne  procédât  à  quelques 
égards  de  l'auteur  des  Poèmes  antiques  et  des  Poèmes 
barbares.  La  dignité  de  sa  vie,  la  sûreté  de  son  com- 
merce, la  sévérité  de  sa  discipline  retenaient  auprès 
de  lui  ceux  que  l'éclat  de  son  talent  avait  d'abord 
attirés.  M.  Stéphane  Mallarmé  lui-même  et  M.  Paul 
Verlaine  ont  commencé  par  suivre  assez  docilement 
ses  traces.  L'influence  de  Baudelaire  n'est  venue  que 
plus  tard. 

C'est  qu'aussi  bien  la  nature  de  son  talent  et 
l'inspiration  la  plus  générale  de  sa  poésie  se  trou- 
vaient en  parfait  accord  avec  les  tendances  de  son 
temps.  Nous  avons  rapproché  ses  intentions  de  quel- 
ques-unes au  moins  des  intentions  de  Renan,  et  nous 
avons  dit  en  passant  que  l'analogie  n'en  avait  pas 
échappé  à  quelques-uns  de  leurs  contemporains.  Si 
la  Préface  de  ses  Poèmes  antiques  était  seulement 
d'un  prosateur  plus  habile  au  maniement  des  idées 
abstraites,  on  serait  frappé  de  voir  comme  le  dessein 
en  ressemble  à  celui  des  parties  essentielles  de  la 
Philosophie  de  VArt  de  Taine.  «  Pour  atteindre  à  la 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       183 

connaissance  des  causes  permanentes  et  génératrices 
desquelles  son  être  et  celui  de  ses  pareils  dépendent, 
l'homme  a  deux  voies  :  la  première,  qui  est  la  science, 
par  laquelle,  dégageant  les  causes  et  les  lois  fonda- 
mentales, il  les  exprime  en  formules  exactes  et  en 
termes  abstraits;  la  seconde,  qui  est  Vart,  par  laquelle 
il  manifeste  ces  causes  et  ces  lois  fondamentales  d'une 
façon  sensible,  en  s'adressant,  non  seulement  à  la 
raisun,  mais  au  cœur  et  aux  sens  de  l'homme  le  plus 
ordinaire  ».  Otez  seulement  ce  «  plus  ordinaire  »,  sur 
lequel  on  pourrait  parler  longtemps  :  n'est-ce  pas  la 
même  idée  que  Leconte  de  Lisle  exprimait  tout  à 
l'heure?  Et  si  l'on  voulait  enfin  un  «  commentaire 
perpétuel  »  du  sens  le  plus  intérieur  de  ses  princi- 
pales œuvres,  on  n'en  trouverait  assurément  ni  de 
plus  abondant,  ni  de  plus  instructif,  ni  de  plus  natu- 
rellement improvisé  que  la  Correspondance  de  Gus- 
tave Flaubert.  Il  serait  d'ailleurs  bien  plus  élogieux 
encore,  si  Flaubert,  dans  le  secret  de  son  cœur, 
n'avait  réservé  à  son  ami  Louis  Bouilhet,  —  l'auteur 
des  Fossiles  et  de  Melœnis,  —  le  rôle  qu'allait  prendre, 
sans  l'avoir  cherché,  celui  des  Poèmes  ant'ques. 

Ces  indications  rapides  peuvent  sans  doute  suffire. 
On  était  lassé  des  exagérations  du  romaniisme  finis- 
sant, et  de  toutes  parts,  dans  tous  les  genres,  au 
théâtre  même,  on  attendait  alors,  entre  1850  et  1860 
—  car  il  faut  un  peu  laisser  ici  flotter  les  dates  —  ce 
que  Pascal  appelle  «  un  renversement  du  pour  au 
contre  ».  L'école  du  bon  sens  y  avait  plutôt  échoué, 


184  NOUVEAUX    ESSAIS 

comme  certaine  école,  utilitaire  ou  industrielle,  qui 
s'était  avisée  de  vouloir  mettre  en  vers  la  vapeur,  les 
ballons,  et  le  télégraphe.  Maxime  du  Camp,  si  je  ne 
me  trompe,  en  fut  l'un  des  maîtres  ou  des  «  hommes 
forts  ».  Mais  au  contraire,  il  se  trouva  que  les  pre- 
miers vers  de  Leconte  de  Lisle  étaient  ceux  que 
l'on  demandait.  Thijoné,  Kybèle,  Khiron,  en  réaction 
contre  le  romantisme,  étaient  précisément  ce  retour 
à  l'antiquité  dont  la  Lucrèce  de  Ponsard  et  la  Psyché 
de  Laprade  avaient  plutôt  failli  compromettre  la  for- 
tune; et  qui  lisait  des  vers  comme  ceux-ci  : 


Le  bambou  grùle  sonne  au  vent;  les  mousses  hautes, 
Entendent  murmurer  leurs  invisibles  hôtes; 
L'abeille  en  bourdonnant  s'envole,  et  les  grands  bois 
Épais,  mystérieux,  pleins  de  confuses  voix, 
Où  les  sages,  plongés  dans  leur  rêve  ascétique, 
Ne  comptent  plus  les  jours  tombés  du  ciel  antique, 
Sentant  courir  la  sève  et  circuler  le  feu 
Se  dressent  rajeunis  dans  l'air  subtil  et  bleu; 


s'il  n'en  pouvait  méconnaître  ni  la  supériorité  de  fac- 
ture sur  les  vers  de  la  Chute  d'un  ange,  ni  la  supério- 
rité de  précision  sur  les  vers  des  Orientales,  ni  la 
supériorité  de  calme  enfin  sur  les  vers  comme  ensan- 
glantés des  Nuits,  il  y  retrouvait  pourtant  ces  couleurs 
éclatantes,  ces  sonorités,  cet  air  même  d'étrangeté 
dont  le  romantisme  avait  fait  pour  nos  oreilles  et  pour 
nos  yeux  une  seconde  nature.  C'était  encore  la  même 
chose,  et  c'était  déjà  le  contraire;  et  dans  l'histoire 
de  la  littérature  et  de  l'art,  tout  justement  c'est  à  ce 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       185 

signe,  c'est  h  ce  caractère  d'originalité  dans  le  déjà  vu 
que  l'on  reconnaît  les  évolutions  légitimes. 

Que  main  tenant  nos  poètes  aient  à  leur  tour  dépassé 
le  point  où  s'étaient  arrêtés  les  Poèmes  barbares  et 
les  Poèmes  antiques,  c'est  une  autre  question,  qui 
nous  entraînerait  trop  loin,  si  nous  voulion.^  l'e.xa- 
miner  aujourd'hui.  Bornons-nous  donc  à  rappeler  que 
peut-être,  en  réagissant  contre  les  libertés  extrêmes 
du  romantisme,  et  en  rappelant  le  poète  au  re?pect 
de  la  forme  comme  à  l'une  de  ses  raisons  d'être, 
Leconte  de  Lisle  a  contraint  l'inspiration  dans  des 
bornes  quelquefois  trop  étroites.  «  Honneur  et  respect 
à  la  beauté  de  la  forme!  »  s'écrie  quelque  part  George 
Eliot.  Et  en  effet,  avant  tout,  —  et  avant  même  d'être 
pleins  de  pensées  profondes,  —  il  se  pourrait  que  des 
vers  dussent  être  des  vers.  11  est  certain  également 
que  des  vers  qui  ne  sont  ni  rythmés  ni  rimes  ne  sont 
pas  des  vers,  en  français  du  moins,  mais  de  la  prose. 
Quelle  que  soit  cependant  la  rigueur  de  ces  principes, 
on  n'a  jamais  nié  qu'elle  pût  fléchir,  et  Boileau  lui- 
même  n'a  pas  craint  de  l'accorder.  Mais  c'est  un  autre 
problème  aujourd'hui  qui  se  pose,  et,  sans  nous 
attarder  à  d'inutiles  détails,  on  demande  si  quelque 
vague,  et  quelque  imprécision,  ne  seraient  pas  une 
partie  de  la  définition  même  de  la  poésie.  La  poésie 
peut-elle  enchaîner  la  liberté  de  l'imagination  et  lier 
les  ailes  du  rêve?  Son  pouvoir  propre  ne  tient-il  pas 
autant  de  celui  de  la  musique  que  de  celui  de  la  plas- 
tique? et  ne  détruit-on  pas  son  charme  le  plus  subtil 


186  NOUVEAUX    ESSAIS 

en  l'emprisonnant  elle-même  dans  l'armure  d'une 
technique  trop  savante?  Je  ne  résous  pas  la  question. 
Mais  on  voit  aisément  que,  si  jamais  on  la  décidait 
dans  le  sens  de  la  moindre  contrainte,  c'en  serait  fait 
alors  de  l'influence  de  Leconte  de  Lisle  ;  elle  aurait 
cessé  d'agir;  et  de  l'intention  générale  de  son  œuvre 
nous  ne  retiendrions  plus  que  ce  que  l'esprit  contem- 
porain en  a  comme  incorporé  dans  sa  propre  sub- 
stance. Par  exemple,  aucun  Gassagnac  ne  traitera 
désormais  de  «  polisson  »  le  divin  auteur  d'Andi^o- 
maque  et  de  Phèdre;  aucun  Concourt  ne  soupçonnera 
les  anciens  de  s'être  eux-mêmes  inventés  pour  devenir 
après  deux  mille  ans  «  le  pain  des  professeurs  »;  et 
personne  enfin  ne  niera  qu'une  poésie  «  naturaliste 
et  athée  »  puisse  en  égaler  une  autre  en  grandeur. 
Il  est  vrai  qu'on  devrait  le  savoir  depuis  qu'un  cer- 
tain Lucrèce  a  écrit  le  De  natura  Rerwn. 

Je  pourrais  dire  encore  quelques  mots  de  la  théorie 
de  l'art  pour  l'art,  qui  fut  celle  de  Leconte  de  Lisle, 
et  à  laquelle  il  n'a  pas  cru  moins  fermement  ou  moins 
passionnément  que  Flaubert  même. 

Du  bonheur  impassible  ô  symbole  adorable, 
s'écriait-il,  en  s'adressant  à  la  Vénus  de  Milo, 

Calme  comme  la  mer  en  sa  sérénité, 

Nul  sanglot  n'a  brisé  ton  sein  inaltérable, 

Jamais  les  pleurs  humains  n'ont  terni  ta  beauté! 

A  quoi  peut  être  on  pourrait  répondra',  un  peu  bru- 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       187 

talement,  que  l'humanité  s'éteindrait,  à  placer  si  haut 
son  idéal!  et  après  tout,  dans  sa  brutalité,  la  réponse 
ne  manquerait  pas  de  bon  sens.  On  ne  saurait  entière- 
ment séparer  l'art  d'avec  la  vie.  Mais  je  n'insiste  pas, 
si  la  doctrine  de  l'art  pour  l'art,  dangereuse  en  tant 
d'autres  genres,  l'est  sans  doute  beaucoup  moins 
qu'ailleurs  en  poésie  ou  en  peinture.  Au  surplus, 
comme  je  l'ai  montré,  si  Leconte  de  Lisle  s'est  fait 
une  religion  de  la  doctrine  de  l'art  pour  l'art,  il  n'a 
pas  laissé  d'oublier  quelquefois  ce  que  les  observances 
pouvaient  en  avoir  d'étroit  ou  de  rigide,  et  son  œuvre, 
telle  que  je  viens  d'essayer  de  la  résumer,  est  péné- 
trée de  plus  «  d'humanité  »  qu'il  ne  croyait  lui-même 
peut-être  y  en  avoir  mis. 

0  nuit!  Déchirements  enflammés  de  la  nue, 
Cèdres  déracinés,  torrents,  souffles  hurleurs, 
0  lamentations  de  mon  père!  ô  douleurs! 
0  remords!  vous  avez  accueilli  ma  venue 
Et  ma  mère  a  brûlé  ma  lèvre  de  ses  pleurs! 

Buvant  avec  son  lait  la  terreur  qui  l'enivre 
A  son  côté,  gisant  livide  et  sans  abri, 
La  foudre  a  répondu  seule  à  mon  premier  cri; 
Celui  qui  m'engendra  m'a  reprociié  de  vivre, 
Celle  qui  m'a  conçu  ne  m'a  jamais  souri! 

Ce  cri  de  Qain  vivra  sans  doute  autant  que  la  langue 
française,  et,  —  pourrait-on  dire,  —  de  quoi  l'élo- 
quence en  est-elle  faite,  sinon  de  la  fatalité  que  le 
péché  d'Adam  continue  de  faire  peser,  depuis  tant  de 
siècles,  sur  sa  race;  et  qu'y  a-t-il  de  plus  humain? 
Il  est  temps  de  conclure.  Les  influences  passent, 


188  NOUVEAUX    ESSAIS 

mais  les  œuvres  demeurent,  et  ceux-là,  dans  l'histoire 
de  la  littérature  et  de  l'art  sont  les  vrais  maîtres, 
dont  les  œuvres  survivent  à  l'influence.  Leconte  de 
Lisle  estl'un  d'eux.  Marqués  pour  l'éternité  dès  leur 
première  apparition ,  les  Poèmes  antiques  et  les 
Poèmes  barbares  n'ont  pas  pris  depuis  lors  une  ride; 

Les  ans  n'ont  pas  pesé  sur  leur  grâce  immorlelle; 

ou,  pour  mieux  dire,  et  ne  pas  sacrifier  la  justesse  de 
l'expression  au  plaisir  de  citer  un  dernier  vers  du 
poète,  le  temps  n'en  a  ni  terni  le  durable  éclat,  ni 
entamé  la  solidité.  Sans  doute  ils  ne  se  valent  pas 
tous,  et  l'avenir  fera  son  choix  entre  eux.  Mais  ce  que 
l'on  peut  affirmer  dès  aujourd'hui,  c'est  que  personne 
en  français,  ni  Ronsard  dans  ses  Odes  et  surtout  dans 
ses  Hymnes^  ni  Chénier  dans  ses  Idylles,  ne  nous  ont 
donné  de  la  beauté  grecque  une  plus  vive  et  plus 
ressemblante  image  que  l'auteur  de  la  Plainte  du 
Cyclope  ou  à.'Héraklès  au  taureau.  Que  si  cependant 
quelques  délicats,  trouvant  que  ce  mérite  est  d'un 
archéologue  ou  d'un  érudit  autant  que  d'un  poète,  le 
reconnaissaient,  mais  ne  l'admiraient  que  du  bout  des 
lèvres,  on  n'insisterait  pas  —  et  par  exemple,  on  ne  leur 
ferait  pas  observer  qu'ils  n'en  louent  pas  eux-mêmes 
de  plus  éminent  dans  Théocrite  ou  dans  Virgile  —  mais 
on  leur  rappellerait  que  personne  n'a  peint  avec  plus 
de  grandeur  et  de  vérilé  que  Leconte  de  Lisle  ces 
tableaux  de  la  nature,   dont  la  Panthère  noire  et  le 


SUR    LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       189 

Sommeil  du  Condor,  les  Eléphants  elles  Hurleurs,  les 
Jungles  et  la  Forci  vierge  sont  peut-être  les  chefs- 
d'œuvre.  Et  comme  il  faut  enfin  tâcher  de  tout  pré- 
voir, quand  on  lui  disputerait  d'avoir  ainsi  donné  à  la 
description  poétique,  —  en  la  rendant  d'énumérative, 
pittoresque,  et  de  didactique,  vraiment  lyrique,  —  une 
valeur  qu'elle  ne  possédait  pas  avant  lui  dans  notre 
langue,  il  faudrait  du  moins  saluer  encore  dans  l'au- 
teur de  Qain  et  de  /a  Morl  de  l'homme  l'un  des  poètes  qui 
sans  doute  ont  traduit  le  plus  éloquemment  ce  que  le 
pessimisme  a  de  plus  universel,  de  plus  douloureux, 
et  de  plus  tragique. 

Itr  décembra  1894. 


11. 


UN  ROMAN  DE  M.  PAUL  BOURGET' 


Amusante  pour  les  sceptiques,  c'est  une  chose 
vraiment  attristante,  inquiétante  mt-me  pour  les 
autres,  que  l'incapacité  de  la  critique,  —  telle  que 
les  journaux  nous  l'ont  faite,  —  je  ne  dis  pas  à 
exprimer  elle-même,  ou  à  discuter,  mais  à  com- 
prendre seulement  des  idées.  Nous  venons  d'en  avoir 
une  preuve  nouvelle  dans  l'accueil  qu'elle  a  fait  à  la 
Terre  promise,  le  dernier  romande  M.  Paul  Bourget. 
Non  pas  assurément  que  M.  Paul  Bourget  ait  le  droit 
de  s'en  plaindre  trop  haut,  et  il  passerait  pour  trop 
exigeant.  Généralement  même,  on  a  senti,  si  peut- 
être  on  ne  l'a  pas  assez  dit,  que  l'on  se  trouvait  en 
présence  d'une  œuvre  d'une  autre  envergure,  —  ou 
d'une  autre  carrure,  pour  ainsi  parler,  —  que  la  Rôtis- 
serie de  la  reine  Pcdauque,  par  exemple;  en  présence 
aussi  d'une  œuvre  d'une  autre  portée,  mais  surtout 

1.  La  Terre  promise,  par  M.  Paul  Bourget.  Paris,  1892.  Leraerre. 


192  NOUVEAUX    ESSAIS 

d'une  autre  qualité  d'esprit  que  la  Débâcle  elle-même. 
On  a  donc  loué,  comme  il  convenait,  la  simplicité  de 
l'intrigue,  l'originalité  des  caractères,  le  pathétique 
profond  d'un  drame  tout  intérieur,  la  générosité,  la 
noblesse,  la  hauteur  de  l'inspiration.  J'y  ajouterais 
volontiers,  pour  ma  part,  l'art  curieux,  subtil  et 
savant,  avec  lequel  M.  Paul  Bourget  mêle  ensemble 
la  description  des  lieux  et  l'analyse  aiguë  des  états 
d'àme  de  ses  personnages.  L'analyste  en  lui  se 
double  d'un  peintre  ou  d'un  poète,  et  si  le  premier, 
comme  nous  le  dirons,  ne  s'est  jamais  montré  plus 
pénétrant,  —  non  pas  même  dans  le  Disciple  ou 
dans  Memonges,  —  le  second,  ayant  lui-même  rare- 
ment éprouvé  des  sensations  plus  exquises,  les  a 
rarement  mieux  rendues.  Et  pourquoi,  dès  à  présent, 
ne  le  féliciterais-je  pas,  dans  ce  dernier  roman, 
d'avoir  abjuré  le  culte  un  peu  puéril  qu'il  pro- 
fessait, —  naguère  encore,  —  pour  les  moindres 
futilités  de  l'élégance  mondaine?  L'auteur  de  Men- 
songes et  de  Cœur  de  femme  ne  saura  jamais,  en  effet, 
combien  cette  sorte  d'affectation  lui  a  presque  aliéné 
de  lecteurs,  de  lectrices  même,  et  nous  ne  saurions 
trop  lui  souhaiter  d"y  avoir  renoncé  pour  toujours... 
Mais,  après  cela,  s'il  y  avait,  s'il  y  a  dans  la  Terre 
promise  deux  ou  trois  idées  qui  fassent  l'âme  du 
roman,  et  si,  dans  une  Préface  que  l'on  attendait, 
M.  Paul  Bourget,  en  définissant  les  caractères  du 
roman  psychologique,  a  voulu  provoquer  une  discus- 
sion d'art,  la  critique  en  général  a  semblé  ne  pas 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE,       193 

s'en  apercevoir,  ni  se  douter  seulement  de  rinlérêt 
ou  de  l'importance  de  ces  idées. 

Les  uns  donc  se  sont  dérobés,  en  déclarant  «  que 
la  polémique  engagée  sur  la  question  du  roman 
d'analyse  était  un  peu  vaine  à  leurs  yeux  »,  et,  en 
ajoutant  :  «  comme  tout  ce  qui  tend  à  trop  définir 
et  à  enfermer  trop  strictement  dans  des  règles 
étroites  le  génie  ou  le  talent  de  l'écrivain.  »  C'est 
avec  ce  bel  argument  que,  sous  prétexte  de  libéra- 
lisme ou  de  largeur  d'esprit,  on  en  arrive  à  faire, 
du  plaisir  personnel  et  actuel  qu'un  roman  ou  un 
tableau  nous  procure,  le  juge  unique  et  souverain  de 
sa  valeur  d'art.  Comment  cependant  ne  voit-on  pas 
ce  que  cette  manière  d'entendre  la  critique  a  d'in- 
nocemment insultant  pour  l'artiste,  qu'elle  réduit  à 
la  condition  d'amuseur  public,  et  pour  le  lecteur, 
qui  n'est  que  rarement  curieux  de  savoir  ce  qui  nous 
plaît  ou  ce  qui  nous  déplaît,  à  nous  qui  lui  parlons? 
Le  bon  critique  ne  met  point  le  public  dans  la  con- 
fidence de  ses  goûts;  et,  dans  un  genre  faux,  bâtard 
ou  douteux,  il  n'est  écrivain  qui  ne  perde  la  moitié 
de  son  talent.  Une  polémique  n'est  donc  jamais 
«  vaine  »,  qui  peut  servir  à  préciser  l'esthétique  d'un 
artiste  ou  d'un  genre;  si  M.  Paul  Bourget  a  écrit  sa 
Préface,  il  en  a  eu  ses  raisons;  et  c'est  pourquoi  je  me 
plains  que  la  critique  n'ait  pas  cru  devoir  les  discuter. 

Aussi  bien,  veut-on  voir  l'utilité  d'une  discussion 
de  ce  genre,  et  le  profit  que  pourrait  en  tirer  une 
certaine  critique  elle-même?  «  Les  premières  lignes 


19i  NOUVEAUX     ESSAIS 

de  la  préface  de  la  l'erre  promise  m'ont  tout  d'abord 
donné  le  frisson,  écrivait  quelqu'un  l'aulrc  jour.  J'ai 
eu  crainte  d'avoir  affaire  au  roman  à  thèse,  à  ce 
roman  doctrinaire  et  raisonneur,  où  l'auteur  passe 
à  chaque  instant  sa  tête  à  travers  le  rideau,  de  façon 
à  vous  ôter  toute  illusion  sur  la  réalité  des  person- 
nages qu'il  met  en  scène.  »  Le  romancier  qui  s'expri- 
mait ainsi,  —  car  c'est  un  romancier,  paysagiste 
souvent  exquis,  inventeur  abondant  et  facile,  obser- 
vateur précis  de  la  réalité,  peintre  véridique  et 
aimable  des  mœurs  de  province,  —  se  doute-l-il 
que  ce  qui  manque  à  ses  propres  romans,  c'est  la 
«  thèse  »,  comme  il  l'appelle,  ou  «  l'idée  »?  Oui;  s'ils 
étaient  quelque  chose  de  plus  que  des  anecdotes  ou 
des  tableaux  de  genre;  que  des  faits  divers  qui  ne  se 
dépassent  pas  eux-mêmes,  pour  ainsi  dire  ;  que  des 
histoires  dont  la  dernière  efface  le  souvenir  de  la 
précédente,  la  réputation  en  égalerait  le  nombre I 
Mais,  l'étrange  illusion  de  confondre  le  «  roman 
psychologique  »  avec  le  «  roman  à  thèse  »!  et  que 
cela  prouve  bien  la  néce-:silé  de  les  définir!  Un 
autre  ne  Topposait-il  pas  au  «  roman  d'aventures  »! 
Adolphe  peut-être  aux  Trois  mousquetaires,  et  les 
Affinités  électives  aux  Mystères  de  Paris]... 

Quant  aux  raisons  plus  pcrsonnclies,  (jue  l'auteur 
de  la  Terre  promise  avait  de  s'expliquer  sur  le  roman 
psychologique,  on  les  connaît  sans  doute.  C'est  que 
la  mode  s'est  répandue,  depuis  déjà  quelques  années, 
de    railler    les    c     iKy'hoIdgues    ».    Sans    essayer 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       195 

d'ailleurs  de  les  comprendre,  —  et  pour  ne  rien  dire 
à  ce  propos  de  quelques  critiques,  —  c'est  un  plaisir 
que  n'ont  cru  devoir  se  refuser  ni  M.  Pierre  Loti,  ni 
M.  Emile  Zola.  M.  Bourget,  dans  sa  Préface,  en 
semble  avoir  surtout  aux  critiques,  et  je  viens  de 
montrer  qu'il  n'avait  pas  tort.  Mais  ce  sont  bien  plus 
encore  les  romanciers  ses  confrères  qui  se  sont 
égayés,  plus  ou  moins  spirituellement  d'ailleurs,  aux 
dépens  de  la  psychologie.  Quelques  critiques  ont 
bien  pu  trouver  ce  mot  de  «  psychologie  »  pédan- 
tesque;  et  j'avoue,  quant  à  moi,  que  je  ne  vois  pas 
pourquoi.  D'autres  ont  pu  prétendre  qu'on  en  faisait 
trop  de  mystère;  et,  pour  cette  raison,  ils  ont  pu 
réclamer  en  faveur  de  l'expression  «  d'observation 
morale  »,  plus  classique  sans  doute,  quoique  d'ail- 
leurs infiniment  plus  vague.  Et  d'autres  enfin,  qui  se 
trompaient,  ont  pu  surtout  penser  que,  si  le  mot  de 
«  psychologie  »  n'était  pas  de  lui-même  assez  clair, 
les  romans  de  M.  Paul  Bourget  n'en  éclaircissaient 
pas  assez  le  sens.  Mais  aucun  d'eux  n'a  nié,  je  crois, 
qu'il  y  eût  dans  Andromaque  ou  dans  Bérénice  une 
observation  plus  fine  que  dans  le  Cid  ou  dans 
Horace':  dans  la  Marianne,  de  Marivaux,  que  dans 
le  Gil  Blas,  de  Le  Sage;  ou,  pour  en  venir  aux  con- 
temporains, dans  Mensonges  que  dans  V Assommoir, 
dans  Mariage  blanc  que  dans  le  Maître  de  forges,  — 
et  c'est  là  presque  toute  la  question  entre  la  critique 
et  M.  Bourget.  Mais  les  romanciers,  eux,  moins 
désintéressés,  ont  vraiment  fait  une  discussion  d'école 


196  NOUVEAUX    ESSAIS 

de  ce  qui  n'était  qu'une  querelle  de  mots.  M.  Zola 
s'est  parfaitement  rendu  compte  que  Crime  d'amour 
ou  Mensonges  réintégraient  dans  la  littérature  con- 
temporaine une  forme  d'art  qu'il  se  flattait  d'avoir 
anéantie.  Peintre  et  poète  autant  que  romancier, 
l'auteur  de  Mon  frère  Yves  et  de  Pêcheur  d'Islande  a 
voulu  protester  contre  une  conception  du  roman  qui 
n'a  guère  avec  la  sienne  qu'un  ou  deux  points  de 
communs,  tout  au  plus.  C'est  donc  à  eux  que  M.  Paul 
Bourget,  dans  sa  Préface,  eût  dû  surtout  répondre, 
—  et  peut-être  avec  d'autres  raisons  que  celles  dont 
il  s'est  servi. 

Il  s'est  en  efl'et  efîorcé  de  montrer  que  le  roman 
psychologique  était  «  possible  »,  d'une  part,  et,  de 
l'autre,  «  inofTensif  »  ou  du  moins  innocent  des 
méfaits  qu'on  lui  impute.  L'analyse  n'est  pas  un 
dissolvant  ou  un  poison  de  la  volonté;  et  l'étude 
attentive  de  la  vie  peut  bien  avoir  pour  eff'et  d'en 
rendre  la  complexité  plus  difficile  à  reproduire,  elle 
n'en  fait  pas  évanouir  la  réalité.  Mais  ce  qu'on  aurait 
aimé  que  M.  Paul  Bourget  nous  développât  de  préfé- 
rence, c'est  sa  définition  du  «  roman  psychologique  » 
et  de  la  «  psychologie  ». 

Car,  il  nous  a  bien  dit  que  l'objet  de  ce  genre  de 
roman  était  «  de  reproduire  les  mille  tragédies  taci- 
turnes et  secrètes  du  cœur,  d'étudier  la  genèse, 
l'éclosion  et  la  décadence  de  certains  sentiments 
inexprimés,  de  reconnaître  et  de  raconter  les  situa- 
tions d'exception,   les  caractères    singuliers,    enfin 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       197 

tout  un  détail,  inatteignable  par  le  roman  de  mœurs, 
lequel  doit,  pour  rester  fidèle  à  son  rôle,  éviter  pré- 
cisément ce  domaine  de  la  nuance,  et  poursuivre  le 
type  à  travers  les  individualités,  les  vastes  lois 
d'ensemble  à  travers  les  faits  particuliers  ».  Mais 
nous  aurions  voulu  quelque  chose  de  plus  précis 
encore,  et  nous  craignons  que  M.  Bourget  n'ait  défini 
plutôt  là  le  roman  d'exception  que  le  «  roman 
psychologique  ».  Nous  sommes  déjà  plus  près  de 
nous  entendre  avec  lui  quand  il  revendique  pour  le 
roman  psychologique  un  droit  propre  et  particulier 
de  poursuivre  «  sur  la  vie  intérieure  et  morale  »  une 
enquête  analogue  et  parallèle  à  celle  que  le  roman 
de  mœurs  poursuit  «  sur  la  vie  extérieure  et  sociale  ». 
Si  nos  actions  extérieures  ne  sont  jamais,  en  effet,  — 
comme  nos  sentiments  et  comme  nos  sensations,  — 
qu'un  total,  une  combinaison  ou  un  système  d'actions 
plus  élémentaires;  si  notre  conduite  nous  est  souvent 
dictée  par  des  principes  ignorés  de  nous-mêmes;  et 
si  nos  résolutions  enfin,  par  toutes  leurs  racines, 
plongent,  pour  ainsi  parler,  dans  les  profondeurs  de 
l'inconscient,  l'objet  du  roman  psychologique  est 
d'explorer  ces  profondeurs;  de  nous  révéler  à  nous- 
mêmes  ces  principes  secrets  de  nos  actes;  et  là  enfin 
où  nous  n'avions  vu  qu'un  ensemble,  de  le  décom- 
poser en  ses  éléments.  Dimisit  invitus  invitam  :  c'est 
tout  le  sujet  de  la  Bérénice  de  Racine.  Mais  comment, 
par  quelle  succession  d'états  d'àme,  alternatifs  et 
contradictoires,  par  quelle  métamorphose,  par  quelle 


198  NOUVEAUX     KSSAIS 

opération  du  dedans ,  ou  quelle  intervention  du 
dehors,  deux  amants,  qui  ne  le  voudraient  pas,  se 
décident  cependant  à  se  séparer  l'un  de  l'autre,  voilà 
l'objet  des  observations  de  la  «  psychulogie  »,  qui 
peut,  comme  on  le  voit,  n'avoir  rien  d'exceptionnel, 
et  elle  aussi,  par  conséquent,  sous  des  faits  parti- 
culiers, découvrir  ou  retrouver  ce  qu'on  appelle 
«  des  lois  d'ensemble  ».  Nous  soumettons  cette  défi- 
nition à  M.  Paul  Bourget.  A  défaut  d'autres  avantages, 
elle  en  a  deux  au  moins  sur  la  sienne.  Elle  fait 
rentrer  le  roman  psychologique  dans  la  définition 
sociale  de  l'art,  en  ne  le  réduisant  pas  à  la  représen- 
tation des  singularités,  laquelle  mènerait  infaillible- 
ment à  la  peinture  des  monstruosités  :  je  prends  ce 
dernier  mot  dans  son  sens  propre  et  étymologique. 
Elle  promet  à  un  genre  de  roman  que  l'on  a  taxé 
quelquefois  d'étroitesse  un  avenir  comme  illimité, 
puisque  son  progrès  se  lie  manifestement  à  celui  de 
la  complexité  croissante  de  la  vie  Mais  elle  a  pour 
nous  un  dernier  avantage  encore  :  c'est  de  dire  avec 
exactitude  ce  qui  fait  le  mérite  essentiel  du  dernier 
roman  de  M.  Paul  Bourget  en  rattachant  M.  Paul 
Bourget  lui-même  à  la  lignée  de  ses  vrais  maîtres, 
Stendhal  et  Balzac,  Sainte-Beuve  et  Laclos,  Marivaux 
et  Racine. 

J'éprouve  toujours  quelque  embarras  ou  quelque 
gêne,  pour  mieux  dire,  à  résumer  Tintrigue  d'un 
roman,  La  besogne,  en  elle-même,  a  je  ne  sais  quoi 
d'inférieur  ou  d'ingrat;  on  n'apprend  rien  au  lecteur 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       199 

qu'il  ne  sache;  et  on  fait  tort  au  romancier  du  meil- 
leur de  son  œuvre.  Cependant,  il  faut  bien  s'y 
résoudre,  et  donner  au  moins  une  courte  idée  du 
sujet  de  la  Terre  promise. 

Un  jeune  homme,  ou  plutôt  un  homme  jeune 
encore,  Francis  Nayrac,  et  une  jeune  fille,  Henriette 
Scilly,  sont  fiancés  l'un  à  l'autre,  et  n'attendent  pour 
se  marier  que  le  rétablissement  de  madame  Scilly, 
la  mère  d'Henriette. 

Leur  bienvenue  au  jour  leur  rit  dans  tous  les  yeux. 

Sous  ce  ciel  de  Sicile,  où  madame  Scilly  reprend  tous 
les  jours  des  forces  nouvelles,  ils  vivent  «  en  plein 
rêve  »  ;  et,  très  nobles  l'un  et  l'autre,  ils  ne  souhai- 
tent que  de  ne  pas  voir  finir  ce  songe  de  félicité. 
Quand  un  malin,  sur  la  liste  des  étrangers,  Francis 
Nayrac  lit  le  nom  d'une  dame  RafTraye,  qu'il  a  jadis 
aimée  passionnément,  et  brutalement  abandonnée 
d'ailleurs,  dans  un  accès  de  cette  frénésie  de  défiance 
qui  est  la  fin  commune  des  amours  irrégulières 

Que  vient-elle  faire  en  Sicile,  elle  aussi,  à  Palerme, 
dans  l'hôtel  même  qu'habite  Francis?  Après  dix  ans 
écoulés  vient-elle  peut-être  empêcher  son  mariage? 
essayer  de  le  ressaisir?  revendiquer  sur  lui  les  droits 
dune  vieille  maîtresse?  Elle  y  vient  tout  simplement 
mourir.  Mais  elle  n'est  pas  seule.  Sa  fille  l'accom- 
pagne, une  enfant  de  neuf  ans,  dont  la  ressemblance 
avec  une  sœur  de  Francis  Nayrac  a  frappé  d'abord 
les    yeux    de   mademoiselle    Scilly.    Cette    enfant, 


200  NOUVEAUX     ESSAIS 

Francis  veut  la  vuir;  et  coite  ressemblance  à  son 
tour  le  frappe,  ou  plutôt  l'étonné,  le  fascine  en 
quelque  sorte,  et  le  cri  sourd  de  la  voix  du  sang 
s'éveille  aussitôt  dans  son  cœur.  C'est  sa  fille!  et 
lémotion  qu'il  avait  ressentie  de  l'arrivée  de  madame 
RafTraye,  pour  avoir  changé  de  nature,  n'en  est  que 
plus  violente,  plus  tumultueuse,  plus  désordonnée. 
Que  faire?  où  est  le  devoir?  où  l'honneur?  où  la  pro- 
bité? Renoncera-t-il  maintenant  à  son  amour?  et 
sacrifiera-t-il  son  rêve  à  cette  paternité?  dira-t-il 
tout  à  sa  fiancée?  ou  au  moins  à  madame  Scilly? 

Pendant  qu'il  hésite  et  qu'il  se  débat  dans  ces 
perplexités,  Henriette  revoit  l'enfant,  s'y  intéresse 
innocemment,  la  fait  involontairement  parler,  sent 
passer  quelque  chose  dans  son  naïf  langage  qu'elle 
ne  comprend  pas,  mais  qui  l'inquiète,  l'assombrit 
et  l'oppresse.  Avec  la  gaucherie  de  sa  parfaite  ingé- 
nuité, elle  essaie  de  provoquer  une  explication  de 
Francis.  Cette  explication  difficile,  c'est  la  mère  qui 
la  reçoit,  mais,  par  un  hasard  mortel  à  son  amour, 
Henriette  l'entend,  et  peu  s'en  faut  qu'elle  ne 
succombe  sous  le  poids  de  son  émotion.  Elle  en 
revient,  lentement,  avec  une  lenteur  qu'entretient 
son  irrésolution.  Un  sourd  travail  se  fait  en  elle.  Si 
son  amour  vit  toujours  dans  son  cœur,  ce  n'est  plus 
le  même  amour,  car  son  fiancé  n'est  plus  le  même 
Francis.  Elle  se  décide  enfin,  contre  elle-même, 
malgré  les  larmes  de  sa  mère,  et  l'inutile  repentir  de 
son  fiancé  :  Henriette  Scilly  n'épousera  pas  Francis 


SUR     LA    LITTERATURE     CONTEMPORAINE.       201 

Nayrac!  Peu  d'événements,  comme  on  le  voit,  et  peu 
de  matière;  une  histoire  d'âmes;  et  Tétude  infini- 
ment nuancée  de  trois  sentiments  qui  n'ont  rien  en 
soi  de  très  rare  :  la  jalousie  dans  l'adultère;  une 
forme  curieuse  de  l'amour  paternel;  et  le  sacrifice 
de  la  passion  à  la  dignité  personnelle. 

Il  n'y  aurait  pas  lieu  d'insister  sur  la  première,  si 
nous  n'en  voulions  louer  la  pénétration  très  singu- 
lière, très  aiguë,  —  et  pourquoi  ne  le  dirions-nous 
pas?  —  l'intention  morale.  «  Ce  qu'il  y  a,  dit  M.  Bour- 
get,  de  terrible  dans  l'adultère,  et  son  châtiment 
immédiat,  c'est  que  l'amant  ne  saurait  lutter  contre 
la  preuve  constante  d'immoralité  que  lui  apporte  sa 
maîtresse,  par  ce  simple  fait  qu'elle  est  sa  mai- 
tresse.  »  Nous  dirons  plus  crûment  encore  que  l'adul- 
tère est  une  chose...  malpropre.  M.  Zola  lui-même 
l'a  bien  prouvé  jadis  :  dans  Pot-BouiUe,  par  exemple, 
si  j'ai  bonne  mémoire,  dans  la  Bêie  humaine,  dans 
V Argent.  Ce  n'était  point  qu'il  se  proposât  de  réformer 
les  mœurs  sur  ce  point,  ni  non  plus  qu'il  se  piquât 
d'aucune  «  psychologie  i).  Mais  il  se  rendait  bien 
compte  qu'une  seule  littérature  au  monde,  —  la 
romantifjue,  —  avait  honoré,  magnifié,  poétisé,  glo- 
rifié, divinisé  l'adultère,  et,  comme  il  est  brave 
homme,  au  fond,  il  lui  paraissait  franchement  qu'il 
n'y  avait  pas  de  quoi!  S'il  faut  qu'il  y  ait  des  adul- 
tères, qu'on  en  commette,  semblait-il  dire,  mais  que 
l'on  ne  s'en  vante  point!  et  qu'on  n'en  parle  pas 
comme  d'une  partie  de  plaisir,  car,  selon  le  mot  de 


202  NOUVEAUX     ESSAIS 

Flaubert,  vraiment,  «  ça  ne  se  passe  pas  comme  ça!  » 
M.  Bourget,  lui,  n'a  pas  traité  la  question  tout  à 
fait  de  la  même  manière.  Mais  il  a  insisté  sur  la 
dégradation  morale,  sur  la  fureur  jalouse,  sur  l'iné- 
vitable inclination  au  mensonge,  sur  la  diminution 
de  probité  réelle  dont  s'accompagne  l'adultère.  Il  ne 
s'est  pas  attardé  cette  fois  à  d'inutiles  détails;  il  n'a 
pas  même  mis  en  scène  le  mari  de  madame  RafTraye; 
il  a  laissé  la  faute  opérer  d'elle-même,  pour  ainsi 
dire;  s'étendre,  insensiblement,  pour  finir  par  l'em- 
poisonner tout  entière,  à  l'existence  des  deux  amants; 
abolir  en  eux  leur  personnalité  pour  lui  en  substituer 
une  autre.  En  un  mot,  comme  nous  le  disions,  il  a 
analysé,  plus  minutieusement  encore  qu'on  ne  l'avait 
fait  peut-être,  les  conséquences  psychologiques  de 
l'adultère,  et,  —  par  une  communication  dont  on 
verra  tout  à  l'heure  un  autre  et  curieux  exemple,  — 
c'est  à  peine  s'il  l'a  voulu  ou  cherché,  mais  la  pré- 
cision de  Vobservation  psychologique  s'est  changée 
dans  son  étude  en  une  démonstration  morale. 

Au  contraire,  c'est  bien  pour  elle-même  qu'il  a 
posé  «  la  question  du  droit  de  l'enfant  »,  dans  la 
seconde  partie  de  son  roman.  «  Jusqu'à  quel  point  le 
fait  d'avoir  donné  la  vie  à  un  autre  être  nous  engage- 
t-il  envers  cet  être?  et  dans  quelle  mesure  notre  per- 
sonnalité est-elle  obligée  d'abdiquer  son  indépen- 
dance devant  cette  existence  nouvelle?  »  Ce  serait 
même  là,  si  on  l'en  croyait,  le  vrai  sujet  de  son  livre; 
et,  nous  l'avons  dit,  ce  n'est  pas  nous   qui  le  lui 


SUR     LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       203 

reprocherons.  Quelle  raison  y  aurait-il  en  effet  de 
s'abstenir  de  traiter  les  questions  sociales  dans  un 
genre  de  fiction  dont  on  pourrait,  en  vérité,  dire  que 
le  propre  est  d'être  une  image  sociale?  et,  s'il  y  fallait 
des  exemples  illustres,  l'auteur  de  Valentine  et  (ïJn- 
diana,  celui  de  Monsieur  de  Camors  et  de  VHistorre 
de  Sibylle,  celui  du  Fils  naturel  et  de  V Affaire  Cle- 
menceau, ont-ils  fait  autre  chose?  Si  je  comprends 
que  l'on  n'ait  pas  d'idées,  je  ne  comprends  pas  que 
l'on  s'en  fasse  un  mérite,  —  et  bien  moins  encore  que 
l'on  se  moque  de  ceux  qui  en  ont. 

Ce  n'était  pas  une  tentative  médiocrement  hardie 
que  d'essayer,  à  cette  occasion,  de  réhabiliter  en 
quelque  sorte  la  voix  du  sang,  et  on  ne  saurait  trop 
admirer  M.  Paul  Bourget  d'y  avoir  pleinement  réussi. 
L'analyse  encore  et  la  psychologie  auront  fait  ce 
miracle.  N'est-ce  pas  aussi  bien  ce  qui  arrive  presque 
toutes  les  fois  que  l'on  s'en  sert,  comme  d'un  instru- 
ment plus  délicat  ou  d'une  pointe  plus  subtile,  pour 
anatomiser  ce  que  des  esprits  qui  se  croient  libres 
appellent  du  nom  de  préjugés?  Non  certainement, 
Francis  Nayrac  n'aurait  pas  cru,  sans  en  avoir 
éprouvé  lui-même  la  mystérieuse  puissance,  à  cette 
«  révélation  de  son  sang  »,  et  comme  à  cette  invasion 
brusque  du  sentiment  de  la  paternité.  11  n'aurait  pas 
cru  qu'une  vague  ressemblance  portât  pour  ainsi  dire 
en  soi  cette  force  d'évidence,  ni  qu'un  regard  d'enfant 
put  émouvoir  ainsi,  jusque  dans  les  profondeurs  de 
son  être,  des  fibres  qu'il  n'y  connaissait  pas.  Mais  ce 


204  NOUVEAUX     ESSAIS 

qu'il  aurait  encore  moins  cru  sans  doute,  c'est  que 
son  passé  continuât  de  vivre  obscurément  en  lui,  et 
de  peser  du  poids  de  toutes  ses  fautes  sur  un  avenir 
qu'il  se  flattait  d'en  avoir  allégé.  Car  tout  se  tient  ou 
se  communique.  Selon  qu'il  est  ou  qu'il  n'est  pas  le 
père  de  cette  enfant,  toute  sa  vie  d'autrefois  en  est 
comme  changée  d'aspect,  de  signification  mondaine 
ou  de  valeur  morale  ;  «  l'indépendance  de  son  déve- 
loppement »  en  est  interrompue;  et  quoi  qu'il  puisse 
faire,  et  de  quelques  sophismes  qu'il  essaie  de  se 
payer,  ou  quelque  douteux  triomphe  qu'il  remporte 
sur  son  devoir,  un  nouvel  élément  est  mêlé  désormais 
à  sa  vie.  La  voix  de  son  sang  a  crié  ;  et  de  ce  moment, 
il  n'est  plus,  lui,  Francis  Nayrac,  il  ne  sera  jamais 
plus  ce  qu'il  était  trois  mois  encore,  huit  jours,  une 
heure  auparavant... 

Dirai-je  ici  qu'il  semble  que  le  récit  dévie?  et  que 
M.  Bourget,  s'il  n'oublie  pas  peut-être  la  «  question 
du  droit  de  l'enfant  »,  s'intéresse  pourtant,  et  nous 
intéresse  davantage,  dans  la  dernière  partie  de  la 
Terre  promise,  au  drame  de  l'amour  de  Francis  Nayrac 
et  d'Henriette  Scilly!  Sans  doute,  j'entends  bien  qu'il 
n'y  aurait  pas  de  drame,  ni  de  roman  môme,  à  vrai 
dire,  s'il  n'y  avait  pas  l'enfant.  Mais,  jusqu'à  présent, 
si  nous  nous  étions  surtout  intéressés  à  Francis 
Nayrac,  il  semble  maintenant  qu'il  s'efface;  et  qu'une 
seule  chose,  qui  est  de  savoir  la  décision  que  prendra 
sa  fiancée,  soutienne,  suspende  encore  et  passionne 
notre  curiosité.  Ne  nous  en  plaignons  pas!  Le  charme 


SUR     LA     LITTERATURE     CONTEMPORAINE.       203 

pur  et  douloureux  de  cette  figure  de  jeune  fille  a 
séduit  évidemment  M.  Bourget  lui-même,  et  ce  que 
nous  y  avons  gagné,  c'est  ce  qu'il  faut  essayer  de 
montrer. 

Henriette  Scilly  n'épouse  pas  Francis  Nayrac,  et 
on  a  généralement  trouvé  sa  rcsoluLion  bien  phari- 
saïque.  «  Une  fille  qui  aime  sérieusement,  a-t-on  dit, 
si  virginale  et  pieuse  qu'elle  soit,  garde  des  trésors 
d'indulgence  pour  l'homme  qui  l'a  initiée  à  l'amour;  » 
et  moi,  je  veux  bien  le  croire,  quoique,  d'ailleurs,  je 
n'en  sache  rien,  et  qu'il  puisse  y  avoir  plus  d'une 
manière  d'aimer  «  sérieusement  ».  Mais  ce  n'est  ni  à 
sa  piété,  ni  à  sa  «  virginité  »  qu'Henriette  Scilly 
sacrifie  son  bonheur,  et  s'il  se  mêle  sans  doute  un 
peu  de  jalousie  dans  sa  résolution,  s'il  lui  serait 
assurément  pénible  de  voir  quelquefois  entre  elle  et 
son  mari  passer  le  fantôme  de  l'ancienne  maîtresse, 
elle  obéit  cependant,  en  se  séparant  de  Francis  Nayrac, 
à  des  raisons  plus  hautes  et  plus  nobles,  H  l'a  «  initiée 
à  l'amour  »,  mais  il  l'a  surtout  initiée  à  la  vie.  Lors- 
qu'elle a  surpris  le  secret  de  sa  confession,  elle  a 
frissonné  d'épouvante  ou  de  dégoût  bien  plus  que  de 
colère,  comme  si  quelque  mystère  impur  lui  avait 
été  soudainement  révélé.  Elle  a  jugé  la  vie,  comme  à 
la  lumière  d'une  clarté  subite,  avec  ses  compromis- 
sions, ses  lâchetés,  ses  vilenies,  ses  hontes,  et  elle  en 
a  eu  peur.  Tout  ce  que  les  apparences  de  la  correc- 
tion bourgeoise,  et  le  voile  élégant  des  convenances 
mondaines,  peuvent  dissimuler  de  misérable  ou  de 

12 


206  NOUVEAUX     ESSAIS 

bas,  elle  en  a  eu  l'intuition  et  elle  a  senti  l'horreur 
de  s'y  mêler  l'envahir  tout  entière. 

Et  elle  a  aussi  jugé  son  fiancé.  Dégradé  pour  elle 
par  sa  conduite  même  à  l'égard  de  madame  Raf- 
fraye,  et  surtout  de  l'enfant;  déchu,  par  son  propre 
mensonge  et  son  inutile  duplicité,  de  la  hauteur  d'es- 
time et  d'amour  oîi  elle  l'avait  placé,  Francis  Nayrac 
est  devenu  un  autre  homme  pour  Henriette  Scilly, 
n'ayant  presque  plus  de  commun  avec  celui  qu'elle 
aimait  que  le  visage  et  le  nom.  La  confiance  est 
détruite.  —  «  J'ai  vu  mentir  celui  que  j'aimais!  je  l'ai 
entendu  confesser  devant  moi  des  actes  dont  la  honte 
me  poursuit  avec  obsession...  Il  feignait  de  vivre  de 
notre  simple  et  paisible  vie,  tandis  qu'à  côté  et  en 
silence  il  en  vivait  une  autre.  »  Quoi  qu'il  puisse  dire, 
quoi  qu'elle  puisse  faire,  la  déchéance  est  irrépa- 
rable. Consentir  à  l'épouser,  ce  serait  donc,  pour 
essayer  de  ressaisir  un  rêve  évanoui,  se  condamner 
tous  les  deux  à  une  vie  de  souffrance.  Et  il  se  peut 
qu'Henriette  Scilly  se  trompe,  —  je  dis  sur  elle- 
même;  —  il  se  peut  qu'un  jour,  quand  elle  saura 
combien  de  choses  le  temps  emporte  avec  lui  dans  sa 
course  insensible,  elle  pleure  son  bonheur  perdu;  il 
se  peut  qu'elle  meure  de  son  sacrifice.  Mais,  en  atten- 
dant, elle  n'a  rien  fait  qui  ne  s'explique  par  les  don- 
nées de  son  caractère;  —  et  il  faut  enfin  savoir  qu'en 
amour,  comme  en  tout,  une  partie  de  notre  dignité 
consiste  à  nous  priver  de  ce  que  nous  désirerions 
le  plus. 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       207 

Si  j'appuie  sur  ce  point,  c'est  qu'en  regrettant  le 
dénoûment  de  la  Terre  promise,  on  a  reproché  à 
Henriette  Scilly  «  d'obéir  aux  plus  néfastes  préjuges 
d'une  éducation  pharisienne,  dont  les  scrupules, 
quand  ils  ne  sont  pas  une  basse  hypocrisie,  sont  un 
outrage  au  plus  pur  sentiment  de  l'amour  ».  Voilà  de 
bien  grands  mots!  Le  même  critique  lui  reproche 
encore  «  au  point  de  vue  social  >>  le  dangereux  exemple 
de  son  sacrifice.  «  Force  perdue,  s'écrie-t-il,  et  quelle 
force  !  un  couple  heureux  et  fécond  !  »  Je  serais  curieux 
de  savoir  ce  que  M.  Paul  Bourget  a  pensé  de  cette 
exclamation!  Car,  d'abord,  il  n'a  point  répondu 
qu'Henriette  Scilly  ne  se  marierait  jamais,  et, 
d'autre  part,  il  s'est  porté  pour  ainsi  dire  garant  que 
Francis  Nayrac  élèverait  Adèle  RalTraye.  Mais  surtout 
j'imagine  qu'il  pense  comme  nous  que  le  nombre  de 
ceux  qui  donnent  en  ce  monde  «  l'exemple  de  la 
richesse  »  ou  celui  du  bonheur,  étant  toujours  assez 
considérable,  «  l'exemple  du  sacrifice  »,  et  celui  du 
dévoûment  ne  sont  jamais  à  redouter.  On  n'a  pas  plus 
besoin  d'inviter  les  hommes  à  «  aimer  »  qu'à  «  s'en- 
richir »,  et  ils  y  sont  toujours  assez  portés  d'eux- 
mêmes.  Mais,  de  sacrifier  quelquefois  leur  «  amour  » 
ou  leur  avidité  naturelle  du  lucre  à  quelque  considé- 
ration plus  haute,  c'est  ce  qu'on  ne  saurait  trop  leur 
conseiller.  Il  est  bon,  puisqu'il  est  nécessaire,  qu'il 
y  ait  des  «  couples  heureux  et  féconds  »;  peut-être 
n'est-il  ni  moins  nécessaire  ni  moins  bon  de  ne  pas 
bornerTidéalde  l'homme  au  bonheurdanslafécondité. 


208  NOUVEAUX    ESSAIS 

Si  c'est,  comme  je  le  crois,  la  leçon,  ou  l'une  des 
leçons  qui  se  dégagent  de  la  conclusion  du  roman  de 
M.  Bourget,  nous  sommes  donc  de  ceux  qui  la  trou- 
vent excellente.  Il  n'y  a  dans  le  dénoùment  de  la 
Terre  promise  ni  «  force  perdue  »,  ni,  dans  la  résolu- 
tion d'Henriette  Scilly,  rien  de  «  pharisaïque  ».  Elle 
fait  ce  qu'elle  doit  faire,  étant  donné  son  caractère, 
pour  des  raisons  très  pures  et  très  nobles;  et,  ces  rai- 
sons étant  très  nobles  et  très  pures,  je  ne  crains 
qu'une  chose,  «  au  point  de  vue  social  »,  c'est  que  sa 
résolution  ne  trouve  pas  assez  d'imitateurs.  On  ne 
pourrait  reprocher  à  M.  Paul  Bourget  d'avoir  trop 
idéalisé  la  personne  de  son  Henriette  que  si  par 
hasard  on  ne  la  trouvait  pas  assez  vivante,  assez 
réelle,  assez  vraie.  Mais  elle  est  seulement  moins  vul- 
gaire et  plus  rare.  Sans  être  ce  que  l'on  appelle  une 
nature  d'exception,  c'est  une  nature  plus  fine  que 
celle  de  madame  HafTraye,  par  exemple;  mais  pour- 
quoi la  finesse  ne  serait-elle  pas,  elle  aussi,  dans  la 
vérité?  Le  réel  est  plus  vaste,  il  est  aussi  plus  varié 
que  l'épopée  des  Rougon-Macquart^  et  une  femme 
peut  être  «  vraie  »,  sans  ressembler  nécessairement 
aux  héroïnes  de  M.  Zola. 

Ce  qu'il  est  d'ailleurs  intéressant  de  noter,  c'est 
ce  que  la  figure  d'Henriette  Scilly  doit  de  plus  fin  et 
de  plus  délicat,  à  la  conception  même  et  aux  exi- 
gences du  roman  psychologique.  Ainsi  pourrait-on 
dire  que  les  Araminte  et  les  Silvia  de  Marivaux  ont 
quelque  chose  de  plus  «  distingué  »  que  les  Elmire, 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.      209 

que  les  Arsinoé  de  Molière,  et  les  femmes  de  Racine 
quelque  chose  de  plus  féminin  que  les  amazones  de 
Corneille.  Ces  comparaisons,  je  l'espère,  n'offense- 
ront ni  M.  Bourget,  ni  M.  Zola  même.  Non  pas  qu'aux 
yeux  des  psychologues  le  corps  ne  soit  qu'une  enve- 
loppe; et  ils  savent  que  ce  qu'il  y  a  de  plus  intérieur 
en  nous  se  traduit  souvent  avec  fidélité  dans  notre 
attitude  ou  dans  notre  physionom.ie.  .Mais,  comme 
nous  n'attachons  pas  tous  le  même  sens  aux  mêmes 
mots,  et  que  le  langage  n'exprime  jamais  que  la 
moindre  partie  de  notre  pensée,  ils  savent  aussi 
combien  de  sentiments  différents  s'expriment  par 
des  gestes  ou  des  mouvements  extérieurs  analogues, 
et  ils  veulent  pénétrer  plus  avant.  Leur  dessin,  plus 
précis,  semble  donc  d'abord  avoir  quelque  chose  de 
plus  grêle.  Voulant  rendre  et  fixer  des  nuances  plus 
fugitives  ou  plus  particulières,  les  couleurs  qu'ils 
emploient  ont  quelque  chose  aussi  de  plus  conven- 
tionnel, ou  de  plus  spiritualisé.  Leurs  personnages 
ont  donc  enfin  quelque  chose  de  moins  matériel.  Tel 
est  un  peu  le  cas  d'Henriette  Scilly.  Le  procédé  même 
dont  M.  Paul  Bourget  a  usé  pour  la  peindre  ou  pour 
la  dessiner,  l'idéalise.  De  tout  ce  qu'elle  a  de  commun 
avec  les  autres  femmes,  le  romancier  n'a  retenu, 
pour  le  faire  entrer  dans  la  composition  de  sa  figure, 
que  tout  juste  ce  qu'il  en  fallait.  11  en  a  éparé  la 
réalité  de  tout  ce  qui  n'était  pas  nécessaire  à  ia  res- 
semblance, comme  s'il  avait  craint  autrement  qu'elle 
ne  perdît  de  sa  vérité.  C'est  qu'on  ne  peint  pas  un 

12. 


210  NOUVEAUX    ESSAIS 

portrait  comme  on  brosse  un  décor  de  théâtre;  mais 
quand  surtout  c'est  l'âme  qu'on  y  veut  faire  parler, 
il  y  faut  je  ne  sais  quelle  exécution  moins  matérielle 
en  ses  moyens,  la  lucidité  dans  la  complication,  et 
la  transparence  dans  la  profondeur. 

Et  à  ce  propos  —  quoique  de  pareilles  suppositions 
soient  toujours  hasardeuses,  —  nous  nous  deman- 
dions si  la  Terre  promise  n'aurait  pas  été  conçue  sous 
l'impression,  récente  encore  en  sa  mémoire,  des  fines 
Sensations  que  M.  Bourget  avait  rapportées  d'Italie. 
Car  nous  connaissions  Francis  Nayrac,  ou  du  moins 
ses  semblables,  pour  les  avoir  autrefois  rencontrés 
dans  Mensonges  ou  dans  Crime  d'amour.  Us  étaient 
plus  jeunes  alors,  d'une  élégance  plus  apprêtée  peut- 
être,  moins  graves  aussi;  mais  il  est  bien  un  peu  de 
leur  famille. 

Henriette  Scilly  est  plutôt  de  la  famille  des  saintes 
ou  des  vierges  dont  les  primitifs  italiens  aimaient 
à  peindre  eux  aussi  les  âmes.  Son  ingénuité  fait 
songer  à  leur  candeur;  son  innocence  est  sœur  de 
leur  mysticité.  Il  y  a  de  leur  gaucherie  dans  ses  actes, 
et,  comme  dans  leurs  élans,  il  y  a  dans  ses  discours 
quelque  chose  de  chastement  passionné.  Ceci,  plus 
pur,  est  plus  nouveau  dans  l'œuvre  de  M.  Paul  Bour- 
get, et  plus  aussi  qu'une  impression  d'art.  Quand, 
après  avoir  publié  le  Disciple,  il  avait  écrit  Cœur  de 
femme,  on  eût  dit  qu'il  voulait  dérouter  la  critique. 
Mais  la  Terre  promise,  venant  après  les  Sensations 
d'Italie,  nous  le  montre  décidément  engagé  dans  une 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.      211 

route  OÙ  l'on  ne  croyait  pas  que  dût  le  conduire  un 
jour  le  dilettantisme  de  ses  premiers  débuts. 

Ce  n'est  pas  qu'il  n'y  eût  dans  ses  premiers  vers, 
et  surtout  dans  ses  Essais  de  psychologie  contempo- 
raine, un  fond  de  sérieux,  ou  de  gravité  même;  et 
quoiqu'il  admirât  ou  qu'il  aimât  passionnément 
Stendhal  et  Baudelaire,  il  savait  déjà  qu'il  y  a  un 
juge  au  moins  de  la  valeur  ou  de  la  qualité  morale 
de  nos  actions,  qui  est  le  mal  qu'elles  font  aux 
autres.  Mais  on  put  croire  un  moment  qu'il  lavait 
oublié.  C'est,  comme  le  disait  un  jeune  et  habile 
écrivain,  M.  René  Doumic,  dans  la  Revue  Bleue, 
quand  M.  Paul  Bourget  vit  ses  romans  réussir,  par 
«  leurs  qualités  les  plus  superficielles,  et  leurs  plus 
aimables  défauts  ».  Les  meilleurs  amis  de  son  talent 
craignirent  alors  pour  lui  que,  comme  il  est  si  sou- 
vent arrivé,  la  nature  même  de  son  succès  ne  le 
gâtât.  On  louait  surtout,  dans  Cruelle  Énigme  ou  dans 
Crime  d'amour,  une  imitation  des  mœurs  mondaines 
qui  semblait  en  être  une  approbation;  et  le  vrai,  le 
solide  mérite  en  échappait  aux  plus  bruyants  admi- 
rateurs du  romancier.  Il  n'en  était  pas  cependant 
moins  réel,  et  je  ne  sais  si  l'on  ne  pourrait  dire  qu'à 
l'insu  même  de  M.  Bourget,  il  continuait  en  lui  de 
se  développer.  Le  psychologue  ou  le  moraliste  qu'il 
est  ne  m'en  démentira  pas,  ni  l'artiste,  non  plus, 
qui  connaît  le  pouvoir  de  l'inconscient.  Peintre 
ou  poète,  le  plus  grand  d'entre  eux  ne  sait  jamais 
tout  ce  qu'il  a  mis  dans  son  œuvre,  et  c'est  par  là 


212  NOUVEAUX     ESSAIS 

justement  qu'il  est  grand,  et  vraiment  poète  ou 
peintre. 

Ainsi,  de  roman  en  roman,  sous  son  dilettantisme 
apparent,  sous  son  air  d'élégante  indifférence  aux 
perversités  qu'il  se  complaisait  à  décrire,  le  contraire 
même  du  dilettantisme,  si  je  puis  ainsi  dire,  perçait 
de  toutes  parts,  et  se  trahissait  jusque  dans  cette 
Physiologie  de  l'amour  moderne,  où  ce  n'était  plus 
même  avec  Stendhal  que  M.  Bourget  semblait  vou- 
loir rivaliser,  mais  avec  Laclos,  —  dont  je  constate 
avec  chagrin  qu'il  fait  toujours  une  singulière  estime. 
Mais  c'est  le  dernier  livre  de  ce  genre  qu'il  ait  écrit, 
sans  doute;  et,  si  nous  en  jugeons  par  les  Sensations 
d'Italie  au  par  la  Terre  promise,  c'est  dans  un  autre 
sens  qu'il  laissera  désormais  se  développer  et  grandir 
encore  son  talent.  Nous  le  saurons  dans  quelques 
jours,  quand  nous  aurons  lu  Cosmopolis. 

Ai-je  besoin  de  faire  observer  que  cette  faculté  de 
développement  ou  de  transformation,  —  quelque  sur- 
prise qu'elle  puisse  un  jour  ménager  à  la  critique,  — 
est  ce  qui  fait  de  M.  Paul  Bourget  l'un  des  écrivains 
les  plus  intéressants  que  l'on  puisse  étudier?  Heu- 
reusement différent  en  cela  de  tant  d'autres,  il  est  de 
ceux  qui  se  laissent  instruire  par  l'expérience  de  la 
vie,  dont  le  siège  n'est  jamais  fait,  qui  le  refont  et 
qui  le  recommencent  toujours.  C'est  ce  qui  le  dis- 
tingue de  quelques-uns  de  ceux  qu'on  lui  oppose, 
l'auteur  de  la  Débâcle, ou  encore  celui  de  la  Rôtisserie 
de  la  reine  Pédauque.  Je  néglige  aujourd'hui  le  second, 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       213 

dont  je  dirai  tôt  ou  tard  les  grâces  péniblement 
apprises.  Mais,  dans  la  Débâcle,  j'en  appelle  à  tous 
les  lecteurs,  il  n'y  a  rien  de  plus  que  dans  V Assom- 
moir, et  vingt  ans  ont  passé  sans  qu'aucune  clarté 
nouvelle  ait  filtré  dans  l'esprit  puissant,  mais  opaque 
de  M.  Emile  Zola.  Tel  il  était  voilà  vingt  ans,  et  tel 
il  est  encore  aujourd'hui.  Ses  excursions  «  documen- 
taires »  ne  lui  ont  rien  appris.  Changez  seulement  le 
litre,  c'est  toujours  le  même  roman,  avec  les  mêmes 
qualités.  Une  fois  pour  toutes,  il  a  jadis  fixé  sa 
vision  du  monde,  —  avec  défense  au  temps  même 
d'y  rien  modifier,  —  et  les  années,  depuis  lors,  ont 
coulé  vainement  pour  lui.  Mais  le  psychologue  ou  le 
moraliste,  qui  a  le  sens  de  la  complexité  des  choses; 
qui  sait  que  la  connaissance  du  monde  ou  de  l'homme 
ne  s'improvise  point;  qui  se  défie  toujours  de  l'in- 
sufïisance  de  son  expérience,  celui-là  se  renouvelle 
insensiblement  tous  les  jours;  il  s'enrichit  tous  les 
jours  d'impressions  encore  inéprouvées  ;  tous  les 
jours  il  explore  quelque  province  encore  mal  connue. 
C'est  ce  que  M.  Bourget  a  fait  depuis  vingt  ans; 
c'est  ce  qu'il  fera,  nous  l'espérons,  longtemps  encore; 
et  si,  de  toutes  les  raisons  qu'on  peut  donner  pour 
défendre  le  «  roman  psychologique  »,  il  a,  dans  sa 
Préface,  omis  la  meilleure,  comme  étant  la  plus  per- 
sonnelle, nous  serions  bien  injuste,  en  terminant,  de 
ne  pas  la  signaler.  Entre  tant  de  formes  ou  d'espèces 
du  roman,  le  roman  d'aventures  est  la  plus  amu- 
sante, le  roman  de  mœurs  est  la  plus  passagère,  le 


214      NOUVEAUX   ESSAIS   SUR   LA   LITTÉRATURE 

roman  à  thèse  est  la  plus  amusante,  la  plus  passion- 
nante, mais  le  roman  psychologique  est  peut-être 
la  plus  conforme  à  la  notion  même  du  genre,  la 
plus  intellectuelle,  et  d'ailleurs  la  plus  difficile  à 
traiter, 

1"  novembre  1892. 


A  PROPOS  DE    L'HISTOIRE  D'ISRAËL 


A  l'occasion  de  V Histoire  du  peuple  d Israël,  au  lieu 
de  parler  de  VAbbesse  de  Jouarre,  et  de  faire  ainsi  du 
livre  de  M.  Renan  comme  si  je  ne  l'avais  pas  lu,  j'ai 
pensé  qu'il  ne  saurait  déplaire  à  M.  Renan  lui-même 
que  l'on  parlât  plutôt  de  V Histoire  du  peuple  d'Israël. 
Quand,  en  effet,  un  écrivain  a  mis  le  meilleur  de  sa 
vie  dans  un  livre;  et  que  ce  livre,  —  auquel  il  rappor- 
tait, comme  à  leur  but  ou  à  leur  centre,  les  travaux 
mêmes  qu'on  y  eût  crus  le  plus  étrangers,  —  paraît 
enfin,  on  ne  peut  pas,  sans  quelque  impertinence, 
traiter  l'œuvre  de  quarante  ans  comme  on  ferait  un 
caprice  ou  une  fantaisie  de  son  imagination.  Par 
préférence  à  tant  d'autres  sujets  dont  il  se  fût  égale- 
ment rendu  maître,  s'il  a  choisi  l'histoire  du  peuple 
d'Israël,  on  lui  doit  de  croire  qu'il  en  avait  d'autres 
raisons,  moins  personnelles,  plus  générales,  que  de 
faire  les  honneurs  de  son  propre  talent,  et  de  nous 
en  donner  en  spectacle  la  vigueur  ou  les  grâces.  Et 


216  NOUVEAUX     ESSAIS 

lorsque  enfin,  comme  ici,  ces  raisons  ne  sont  point 
cachées,  mais  évidentes,  mais  «  actuelles  »,  mais 
vivantes,  pour  ainsi  dire,  alors  on  conviendra  qu'il 
y  aurait  peu  de  bravoure  à  feindre  de  ne  pas  les 
voir,  et  qu'en  refusant  de  juger  au  fond,  ce  serait 
nous-mêmes  que  nous  jugerions.  «  Quand  on  écrit 
sur  les  maîtres  de  Ninive  ou  sur  les  Pharaons  d'Egypte 
disait  Strauss  il  y  a  vingt  ans,  —  dans  la  Préface  de 
sa  Nouvelle  vie  de  Jésus,  —  on  peut  n'avoir  qu'un 
intérêt  historique,  mais  le  christianisme  est  une 
question  tellement  vivante,  et  le  problème  de  ses 
origines  implique  de  telles  conséquences  pour  le 
présent  le  plus  immédiat,  qu'il  faudrait  plaindre  les 
critiques  qui  ne  porteraient  à  ces  questions  qu'un 
intérêt  purement  historique.  »  Ceux  qu'il  faudrait 
plaindre  encore  davantage,  si  par  hasard  ils  exis- 
taient, ce  serait  ceux  qui  n'y  prendraient  qu'un 
intérêt  purement  littéraire. 


I 


Non  pas  qu'en  un  pareil  sujet  nous  affections  d'être 
insensible  aux  qualités  personnelles  ou  proprement 
littéraires.  Même,  nous  savons  assez  que  la  manière 
de  dire  ou  de  présenter  les  choses  fait  une  partie  de 
leur  vraisemblance,  de  leur  vérité  peut-être,  et,  en 
tout  cas,  du  pouvoir  qu'elles  ont  pour  nous  con- 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.      217 

vaincre  ou  pour  nous  persuader.  Si,  par  exemple, 
dans  le  temps  de  Voltaire  et  de  Rousseau,  le  talent 
et  le  génie,  au  lieu  d'être  du  côté  de  la  «  philoso- 
phie »,  comme  on  disait  alors,  se  fussent  trouvés  du 
côté  de  ((  l'autel  et  du  trône  »,  évidemment  la  phy- 
sionomie du  xviii^  siècle  en  était  changée  tout  entière, 
et  notre  histoire  prenait  sans  doute  un  autre  cours. 
Aussi  n'est-ce  point  à  M.  Renan,  c'est  à  son  livre  que 
l'on  ferait  tort,  c'est  à  sa  thèse  et  à  a  sa  vérité  »,  si  l'on 
négligeait,  avant  de  l'exposer  et  de  la  discuter,  de 
dire  les  moyens  originaux  et  hardis  qu'il  a  pris  pour 
l'établir.  Personnels  à  M.  Renan,  ils  n'en  sont  pas 
moins  de  la  constitution  du  sujet,  si  même,  en  un 
certain  sens,  ils  ne  sont  le  sujet  lui-même.  Je  veux 
dire  par  là  que,  dans  Y  Histoire  du  peuple  d'Israël, 
comme  autrefois  dans  celle  des  Origines  du  christia- 
nisme, la  méthode  présume  les  conclusions  de  tout 
l'ouvrage,  qu'elle  les  enveloppe  au  moins,  et  qu'il 
n'est  pas,  on  va  le  voir,  jusqu'à  la  tonalité  du  style 
où  nous  ne  retrouvions  l'intention  assez  marquée  de 
ramener  ce  qu'on  appelle  encore  quelquefois  «  l'his- 
toire sainte  »  aux  proportions  et  aux  conditions  de 
toute  histoire  humaine. 

Avant  tout,  et  avant  même  que  d'être  œuvre  d'his- 
torien, cette  Histoire  du  peuple  d'Israël  est  donc  œuvre 
de  philologue,  d'érudit,  de  critique,  et  si  ce  n'en  est 
pas  assurément  le  seul  mérite,  c'en  est  du  moins  la 
principale  ou  la  première  originalité.  Des  recherches 
ingrates  et  ardues,  qui  jusqu'alors  étaient  demeurées 

13 


218  NOUVEAUX    ESSAIS 

comme  enfermées  dans  la  cellule  du  théologien  ou 
dans  le  cabinet  de  l'hébraïsant  ;  des  recherches  dont 
les  gens  de  lettres  eux-mêmes,  bien  loin  d'en  soup- 
çonner l'importance,  ne  voyaient  pas  l'évidente  liaison 
avec  les  objets  les  plus  généraux  de  leurs  propres 
préoccupations  :  religion,  philosophie,  histoire;  des 
recherches  enfin  dont  «  le  monde  »,  non  content  de 
faire  le  dégoûté,  se  moquait  volontiers  comme  d'un 
emploi  maniaque  de  l'intelligence,  voilà  en  effet  ce 
que  M.  Renan,  par  cette  Histoire  du  peuple  d'Israël, 
complétant,  achevant  et  coordonnant  son  Histoire 
générale  des  langues  sémitiques,  ses  Etudes  dliistoire 
religieuse,  —  et  tout  ce  qu'il  y  a  de  travaux  de  lui, 
moins  connus  du  public,  dans  la  collection  du  Journal 
des  savants  ou  dans  celles  des  Mémoires  de  V Académie 
des  inscriptions,  —  voilà  ce  qu'il  aura  fait  entrer, 
pour  n'en  plus  sortir  désormais,  dans  le  domaine 
de  la  littérature  générale,  de  la  discussion  publique, 
et  de  la  conversation  mondaine.  Ai-je  besoin  d'ajouter 
en  passant  qu'après  l'honneur  de  faire  «  concurrence 
à  l'état  civil  »,  et  de  donner  la  vie  aux  créations  du 
roman  ou  de  la  poésie,  il  n'y  en  a  pas  de  plus  grand, 
qui  mette  un  écrivain  plus  haut,  que  de  réussir  à 
transposer  ainsi,  dans  la  langue  de  tout  le  monde, 
les  matières  qui,  jusqu'à  lui,  ne  se  traitaient  qu'entre 
initiés,  pour  ne  pas  dire  entre  pédants?  Ce  que  d'au- 
tres avaient  fait  avant  lui  pour  la  jurisprudence,  Mon- 
tesquieu, par  exemple,  ou  pour  l'histoire,  comme 
Voltaire,  de  les   tirer  des  in-folio  poudreux   et   de 


SUR    LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       219 

rombre  des  bibliolhèques,  M.  Renan  Ta  donc  fait  pour 
cette  partie  de  l'érudition  qu'on  appelle  du  nom 
d'exégèse.  Gomme  il  avait  autrefois  résumé,  dans  ses 
Origines  du  christianisme,  et  jugé  en  le  résumant,  par 
l'usage  même  qu'il  en  faisait,  tout  ce  que  la  science 
allemande  avait  accumulé  de  travaux  sur  la  vie  de 
Jésus,  sur  le  temps  probable  de  la  rédaction  des 
Évangiles,  sur  la  lutte  intérieure,  au  sein  du  christia- 
nisme naissant,  de  l'apôtre  des  juifs  et  de  celui  des 
gentils,  de  même,  dans  son  Histoire  du  peuple 
disraël,  avec  la  même  décision  et  la  même  netteté, 
tous  ces  problèmes,  dont  l'érudition  germanique  avait 
étouffé  l'intérêt  sous  les  broussailles  de  la  philologie, 
si  M.  Renan  ne  les  tranche  pas  tous,  il  en  indique  au 
moins  les  solutions,  mais  surtout  il  nous  fait  sentir 
à  quel  point  de  grandes  questions,  que  l'humanité 
n'est  pas  prés  de  cesser  de  tenir  pour  vitales,  sont 
engagées  dans  celle  de  la  formation  du  Canon  de 
l'Ancien  Testament  ou  de  la  composition  des  Livres 
historiques.  C'est  ce  qu'aucun  philologue  de  profes- 
sion n'avait  fait  avant  lui,  à  l'exception  d'Eugène 
Burnouf,  et  encore  dans  des  travaux  dont  on  eût  dit 
qu'il  mettait  une  espèce  de  point  d'honneur  à  inter- 
dire l'accès  au  public;  et  c'est  ce  qu'un  grand  écri- 
vain ne  pouvait  faire  qu'à  la  condition  de  se  sou- 
mettre d'abord,  comme  l'historien  d'Israël,  à  toute  la 
rigueur  des  méthodes  philologiques. 

Si  l'on  osait,  en  efïèt,  se  tcrvir  d'une  expression 
quelque  peu  singulière,  on  dirait  assez  bien  que  le 


220  NOUVEAUX    ESSAIS 

récit  lui-même,  —  ce  récit  qui  jadis  était  presque 
toute  riiistoire  et  dont  on  rejetait  les  «  preuves  »  en 
notes  ou  en  appendices,  —  n'est  dans  le  livre  de 
M.  Renan  que  le  prolongement,  l'épanouissement 
naturel,  et  la  fructification  enfin  du  problème  philo- 
logique. Étant  posé,  ou  supposé,  si  Ton  veut,  que  la 
Bible  soit  un  livre  comme  un  autre ,  c'est-à-dire 
auquel  on  puisse  appliquer,  pour  l'étudier,  les  mêmes 
moyens  que,  par  exemple,  au  Bhagavata-Pourana, 
M.  Renan  les  lui  applique  et  ne  fait  rien  de  plus.  La 
Bible  est  formée  d'un  certain  nombre  de  livres,  — 
historiques,  prophétiques,  poétiques,  etc.,  —  et  ces 
livres,  assignés  par  la  tradition  à  de  certains  auteurs, 
sont  classés  dans  un  certain  ordre  :  le  seul  droit  que 
M.  Renan  revendique,  et  qui  va  lui  suffire  pour 
renouveler  l'histoire  d'Israël,  c'est  celui  d'examiner 
celte  classification  traditionnelle,  et  au  besoin  de  la 
modifier.  En  quel  temps  donc  ou  dans  quelles  circons- 
tances a  été  composé  VHexateuque'}  en  quel  temps  le 
Livre  de  Jobl  en  quel  temps  celui  d'Isaïe?  ou  plutôt, 
—  car  il  ne  saurait  s'agir  ici  de  dates  précises,  à 
quelque  cinquante  ou  cent  ans  près,  —  étant  donnés 
Isaïe^  Job  et  VHexateuque,  M.  Renan  ne  se  propose 
que  de  chercher  quels  en  sont  les  rapports,  et  quelle 
en  est,  chronologiquement,  la  situation  respective. 
Mais,  réduit  à  ces  termes,  le  problème,  on  le  voit,  est 
purement  philologique.  Si  la  philologie  a  en  effet  un 
sens,  une  raison  d'être,  un  intérêt  général,  qui  justifie, 
en  le  dépassant,  l'objet  habituel  de  ses  recherches, 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.      221 

n'est-ce  pas  de  résoudre,  ou  de  préparer  pour  l'avenir, 
la  solution  de  semblables  questions?  Et  les  consé- 
quences que  ces  solutions  entraînent  à  leur  suite, 
voilà  presque  toute  V Histoire  du  peuple  d'Israël. 

Un  exemple  plus  moderne  rendra  peut-être  tout 
ceci  plus  clair,  et  montrera  du  même  coup  que  la 
tentative  n'a  rien  de  trop  ambitieux,  puisque  le  pro- 
Dlème  n'a  rien  d'insoluble.  Si,  par  exemple,  de  tout 
ce  que  le  christianisme  a  suscité  dans  notre  littéra- 
ture d'apologies  ou  d'expositions  de  lui-même,  il  ne 
nous  restait  que  VInstitution  chrétienne  de  Calvin,  les 
Pensées  de  Pascal,  et  le  Génie  du  christianisme^  est-il 
quelqu'un  qui  doute  que  l'on  reconnût  aisément  dans 
ces  trois  ouvrages,  non  seulement  des  génies  diffé- 
rents, mais  aussi  et  d'abord  des  états  différents  de  la 
conscience  chrétienne?  Rien  qu'en  se  fondant  sur 
des  raisons  philologiques,  uniquement  tirées  de  la 
richesse  du  vocabulaire,  des  particularités  de  la  syn- 
taxe, de  la  distinction  des  styles,  et  de  celle  des 
«  moments  »  de  la  langue,  —  dont  la  succession  est 
écrite,  pour  ainsi  parler,  dans  la  diversité  de  ces 
styles  eux-mêmes,  —  admettra  t-on  qu'il  vînt  à  l'esprit 
de  personne  de  croire  les  Pensées  antérieures  à  l'Ins- 
titution chrétienne,  et  bien  moins  encore  VInstitution 
chrétienne  postérieure  au  Génie  du  christianisme?  Et 
si  de  la  forme,  alors,  on  passait  au  fond,  et  que  l'on 
cherchât  de  quelle  conception  de  la  religion,  de  quelle 
manière  de  comprendre  ses  rapports  avec  la  vie,  de 
quel  état  des  âmes  chrétiennes,  ou  de  quelle  crise  de 


222  NOUVEAUX    ESSAIS 

l;i  foi  le  Génie  du  christianisme,  les  Pensées  ou  Vlnsti- 
iution  chrétienne  peuvent  être  contemporains,  ne 
verra-t-on  pas  bien  qu'il  fallait,  pour  que  Chateau- 
briand pût  écrire  son  livre,  que  Pascal  eût  écrit  le 
sien,  comme  aussi  que  Pascal  ne  pouvait  pas  écrire 
ses  Pensées  au  xvi"  siècle,  mais  seulement  après  la 
révolution  religieuse  dont  VInslitution  chrétienne 
demeure  l'évangile?  Je  ne  dis  rien  de  vingt  autres 
moyens,  plus  contingents  et  plus  particuliers,  qu'il 
y  aurait  de  dater  les  œuvres,  comme  les  allusions  ou 
les  renvois  que  fait  Chateaubriand  lui-même  au  livre 
des  Pensées;  ou  comme  encore  cette  conciliation  dont 
il  semble  que  les  Pensées,  si  Pascal  les  eût  achevées, 
dussent  être  le  suprême  effort,  entre  la  dureté  du 
dogme  calviniste  et  la  douceur  d'une  religion  plus 
appropriée  à  la  faiblesse  humaine. 

On  voit  également  par  là  combien  d'autres  ques- 
tions se  trouvent  enveloppées  dans  les  questions  de 
pure  philologie.  On  demande  si  Moïse  est  le  rédac- 
teur de  VHexateuqnc.  Évidemment,  c'est  demander 
si  Moïse  a  existé.  On  demande  si  les  Psaumes  qui 
nous  sont  parvenus  sous  le  nom  de  David,  et  VEcclé- 
siaste  sous  celui  de  Salomon,  sont  ou  ne  sont  pas 
effectivement  de  David  et  de  Salomon.  C'est  encore 
une  autre  question;  et  l'existence  de  Salomon, 
comme  celle  de  David,  étant  d'ailleurs  absolument 
certaine,  il  s'agit  de  savoir  si  le  contenu  de  VEcclé- 
siaste  et  des  Psaumes  répond  à  ce  que  nous  savons 
de  David  et  de  Salomon,  de  leur  histoire,  de  leur 


SUR     LA    LITTÉRATURE     COISTEMPO  RAINE .       223 

personne,  de  leur  caractère,  du  temps  où  ils  vécu- 
rent. Mais,  à  leur  tour,  si  VHexaleuque  ou  les  Psaumes 
représentent  manifestement  des  états  différents  de  la 
pensée  religieuse,  ou  si  les  Livres  historiques  et  les 
Livres  prophétiques  en  représentent  de  contradic- 
toires, c'est  peu  de  chose  que  de  le  constater  ou  de  les 
définir,  et  ce  qui  importe,  c'est  de  montrer  comment, 
par  quelles  transitions  insensibles  ou  quelles  brus- 
ques révolutions,  sous  l'influence  de  quelles  circon- 
stances du  dehors,  par  quel  travail  d'elle-même  sur 
elle-même  la  pensée  religieuse  a  évolué  de  VHexa- 
teuque  aux  Psaumes,  ou  des  Livres  historiques  aux 
Livres  prophétiques.  De  telle  sorte  qu'à  mesure  que 
le  problème  philologique  se  précise,  il  s'élargit,  pour 
ainsi  dire;  les  questions  se  transforment,  et  en  se 
transformant  elles  s'élèvent;  de  la  solution  qu'on  en 
donne  sortent  des  questions  nouvelles,  qui  en  engen- 
drent d'autres  à  leur  tour;  la  discussion  s'en  mêle  au 
récit,  ou  plutôt  ne  fait  qu'un  avec  lui;  et  ainsi,  sans 
que  l'historien  paraisse  y  songer,  tandis  qu'il  n'a  l'air 
que  de  contrôler  des  dates  ou  d'interpréter  des  textes, 
qu'il  semble  mettre  même  une  espèce  de  coquetterie 
à  s'enfermer  dans  le  rôle  étroit  d'un  peseur  juré  de 
syllabes,  l'histoire  entière  d'Israël  se  défait,  se  refait, 
se  recrée  sous  nos  yeux,  se  déroule,  avec  ses  preuves, 
en  un  magnifique  tableau,  dont  l'air  de  vraisemblance 
n'est  peut-être  égalé  que  par  son  air  d'aisance  et  de 
souveraine  facilité. 
Est-il  besoin  de  dire  ce  que  cette  méthode,  si  du 


224  NOUVEAUX    ESSAIS 

moins  nous  en  avons  pu  donner  quelque  idée,  a  de 
hardi  et  d'élégant,  d'audacieux  et  de  précis  à  la  fois? 
Pour  de  nombreuses  raisons,  que  l'on  nous  pardon- 
nera de  ne  pas  rechercher,  l'exégèse  biblique  était 
demeurée  jusqu'ici  négative;  elle  s'était  contentée  de 
faire  valoir  des  motifs  de  doute;  elle  n'avait  pas 
essayé  de  substituer  une  vue  synthétique  nouvelle  de 
l'histoire  d'Israël  à  cette  «  histoire  sainte  »  qu'elle 
avait  renversée.  C'est  le  pire  défaut  des  philologues, 
et  généralement  des  érudits.  Comme  si  la  recherche 
n'avait  d'autre  fin  qu'elle-même,  ou  le  plaisir  qu'elle 
leur  procure,  à  eux,  et  qu'il  leur  importât,  —  pour  le 
faire  durer  davantage,  —  d'éterniser  les  problèmes, 
ce  qu'ils  ont  «  déchiré  »,  si  l'on  peut  ainsi  dire,  nos 
érudits  n'aiment  pas  qu'on  essaie  de  le  «  recoudre  »  ; 
et  quiconque  s'y  risque,  ils  l'accusent  aussitôt  d'in- 
troduire le  roman  dans  l'histoire.  Rappelez-vous  de 
quelle  manière,  il  y  a  déjà  plus  d'un  quart  de  siècle, 
ils  accueillirent  la  Vie  de  Jésus^  et  vous  trouverez,  en 
effet,  qse,  parmi  les  critiques  qu'ils  en  firent,  ils  ne 
reprochèrent  rien  tant  à  M.  Renan  que  d'avoir  voulu 
substituer  à  l'ancienne  une  nouvelle  image  de  per- 
sonne de  Jésus.  Là  cependant  était  la  nouveauté, 
l'originalité  du  livre,  et  c'est  par  là  que,  faisant  révo- 
lution dans  l'histoire  de  l'exégèse,  il  y  faisait  époque. 
Aussi  M,  Renan  n'a-t-il  eu  garde  d'être  infidèle  à 
lui-même;  et  la  preuve  qu'il  a  eu  raison,  c'est  qu'on 
louera  dans  Y  Histoire  du  peuple  d'Israël  précisément 
ce  que  l'on  avait  critiqué  dans  la  Vie  de  Jésus  :  une 


SUR    LA    LITTERATURE     CONTEMPORAINE.      223 

reconstrnclion,  si  je  puis  ainsi  dire,  de  l'histoire  des 
Beni-Israël  faite  avec  les  débris  de  l'histoire  du 
peuple  de  Dieu;  la  synthèse  de  tout  ce  que  la  philo- 
logie sémitique  a  produit  de  travaux  depuis  Spinoza 
jusqu'à  M,  Renan  lui-même;  et  l'œuvre  enfin  sans 
laquelle,  n'ayant  d'autre  intérêt  que  de  servir  à  faire 
passer  le  temps,  l'exégèse  biblique  n'aurait  pas  de 
raison  d'être.  Car  il  faut  bien  quelquefois  rebâtir; 
nous  avons  besoin  de  classer,  d'ordonner  nos  idées, 
de  ne  pas  attendre  pour  cela,  comme  le  demande  une 
certaine  école,  un  temps  qui  ne  viendra  jamais;  et  de 
ne  pas  laisser  la  réalité  de  l'histoire  ou  de  la  vie 
s'écouler,  se  dissoudre  ou  se  volatiliser  dans  les  opé- 
rations mêmes  qui  n'avaient  pour  objet  que  de  la 
fixer. 

D'assurer  maintenant  que  cette  méthode  soit  infail- 
lible, M.  Renan  ne  l'oserait  pas  lui-même,  et  nous 
encore  bien  moins,  qui  manquons  pour  cela  de  la 
science  et  de  la  compétence  nécessaires.  Ceux  qui 
savent  l'hébreu  lui  refuseront  donc,  s'il  y  a  lieu, 
telle  ou  telle  de  ses  conclusions,  et,  —  puisque  c'est 
une  plaisanterie  qui  ne  manque  jamais  son  effet  en 
France,  —  ils  prétendront  que  c'est  lui  qui  ne  le  sait 
pas.  Mais  ce  qu'il  faudra  qu'ils  reconnaissent,  et  ce 
qui  suffirait  à  prouver  que  M.  Renan,  quand  on  le 
convaincrait  d'erreur  dans  le  détail,  ne  s'est  pas 
trompé  sur  l'ensemble,  c'est  la  liaison,  c'est  l'enchaî- 
nement, c'est  la  correspondance  de  toutes  les  parties 
de  son  livre,  et,  plus  encore  que  tout  le  reste,  —  car 

13. 


226  NOUVEAUX    ESSAIS 

la  contradiction  n'est  pas  toujours  marque  d'erreur, 
ni  l'incontradiction  de  vérité,  —  c'est  son  air  de  res- 
semblance avec  la  réalité  et  avec  la  vie.  Les  choses 
ont  dû  se  passer  comme  les  rapporte  M.  Renan, 
parce  que,  telles  qu'il  nous  les  rapporte,  elles  sont 
à  la  fois  plus  complexes  et  plus  claires,  moins 
simples,  et  par  cela  même  plus  vraies. 

Je  regrette  pourtant,  —  et  je  ne  crois  pas  être  le 
seul,  —  que,  pour  nous  mieux  faire  sentir  cette  res- 
semblance avec  la  vie,  l'auteur  de  V Histoire  du  peuple 
d'Israël  abuse  de  certains  procédés  et  de  certains  rap- 
prochements, dont  je  dirais  volontiers  qu'ils  sont 
d'un  goût  parfois  assez  douteux,  si  je  n'étais  encore 
plus  frappé  de  ce  qu'ils  ont  d'excessif,  et,  conséquem- 
ment,  d'ilkisoire  ou  de  faux.  Non  que  l'usage  en  soit 
illégitime;  que,  par-dessous  les  différences  locales, 
il  n'y  ait  toujours  un  vif  intérêt  à  nous  montrer  l'hu- 
manité foncièrement  identique  à  elle-même;  et  que, 
parmi  ces  rapprochements,  il  n'y  en  ait  de  tout  à  fait 
heureux,  qui  éclairent  d'un  mot  toute  une  situation, 
comme,  par  exemple,  quand  M.  Renan  compare  le 
prophète  Osée  «  à  un  prédicateur  de  la  Ligue  ou  à 
quelque  pamphlétaire  puritain  du  temps  de  Crom- 
well  »,  ou  comme  encore  quand  il  nous  dit  que  «  le 
premier  article  de  journalisme  intransigeant  a  été 
écrit  800  ans  avant  Jésus-Christ  »,  par  le  prophète 
Amos.  Mais  j'ai  déjà  quelque  répugnance  à  me  figurer 
Isaïe  «  sous  les  traits  d'un  Girardin  »,  c'est-à-dire 
d'un  brasseur  d'affaires,  ou  même  «  sous  ceux  d'un 


SUR    LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       227 

Carrel  »,  c'est-à-dire  d'un  journaliste  bonapartiste 
et  libéral  du  temps  de  la  Restauration;  et,  quoique 
n'étant  pas  ombrageux  de  nature,  je  crains  que  l'on 
ne  se  moque  de  moi  quand  on  me  représente  les  pro- 
phètes «  parcourant  en  monôme  »  les  campagnes  de 
la  Palestine.  Était-ce  la  peine,  en  vérité,  de  repro- 
cher si  vivement  à  Voltaire,  dans  la  préface  du  pre- 
mier volume  de  cette  même  Histoire  du  peuple  d'Is- 
raël, son  «  incapacité  de  comprendre  la  différence 
des  temps?  »  Et  si  l'on  observe  que  M.  Renan  fait 
exprès  de  fausser  ou  de  supprimer  les  perspectives 
de  l'histoire,  en  rabattant  ainsi  le  plan  de  l'histoire 
d'Israël  sur  celui  de  l'histoire  contemporaine,  alors, 
n'est-il  pas  vrai  que  le  ton  de  sa  plaisanterie  res- 
semble étrangement  à  celui  de  la  Bible  expliquée 
par  les  aumôniers  du  roi  de  Pologne?  i'en.  donnerais 
de  trop  nombreux  exemples. 

Hàtons-nous  toutefois  de  dire  que  ces  plaisanteries 
ou  ces  comparaisons,  si  elles  font  «  l'ornement  »  du 
livre,  n'en  sont  point  la  substance.  M.  Renan,  qui  ne 
se  les  serait  pas  autrefois  permises,  les  concède  au 
goût  du  jour,  et  s'en  sert  comme  d'un  moyen  d'inté- 
resser à  l'histoire  d'Israël  ce  qu'il  y  a,  ce  qu'il  croit 
qu'il  y  a,  parmi  ses  lecteurs,  de  plus  «  moderne  »  et 
de  plus  «  parisien  ».  Je  trouve  le  moyen  fâcheux;  et, 
quant  au  genre  de  succès  qu'il  lui  vaut,  je  crains 
bien  que  M.  Renan  ne  se  méprenne,  et  que  ce  ne  soit 
pas  toujours  aux  dépens  de  lahvé  qu'il  nous  fasse 
rire.  Mais,  après  cela,  quand  on  en  a  pris  une  fois 


228  NOUVEAUX    ESSAIS 

son  parti,  c'est  vraiment  en  présence  d'une  grande 
œuvre  que  l'on  se  trouve,  et  dès  aujourd'hui,  cpioique 
l'ouvrage  ne  soit  pas  encore  terminé,  c'est  en  pré- 
sence de  l'une  des  plus  belles  généralisations  histo- 
riques dont  notre  temps  se  puisse  honorer.  Le  mérite 
même  de  Vactualilé  ne  manque  pas  à  VHistoire  du 
peuple  d'Israël,  et,  comme  on  va  le  voir,  elle  nous 
apporte  la  réponse  de  la  science  ou  de  l'érudition  à 
quelques-unes  des  questions  qui  agitent  non  seule- 
ment la  France,  —  qu'elles  agitent  peu,  —  mais  l'Eu- 
rope contemporaine. 


II 


Quelle  est  la  part  d'Israël  dans  l'œuvre  de  la 
civilisation?  Telle  est  en  efTet  la  question,  tel  est  le 
point  de  vue,  pour  mieux  dire,  où  s'est  placé 
M.  Renan,  et  voici  textuellement  sa  réponse  :  «  Pour 
un  esprit  philosophique,  c'est-à-dire  pour  un  esprit 
préoccupé  des  origines,  il  n'y  a  vraiment  dans  le 
passé  de  l'humanité  que  trois  histoires  de  premier 
intérêt  :  l'histoire  grecque,  l'histoire  d'Israël,  l'his- 
toire romaine.  Ces  trois  histoires  réunies  constituent 
ce  qu'on  peut  appeler  l'histoire  de  la  civilisation, 
la  civilisation  étant  le  résultat  de  la  collaboration 
alternative  de  la  Grèce,  de  la  Judée  et  de  Rome.  »  11 
ajoute  encore  plus  loin  :  «  Ce  que  la  Grèce,  en  effet, 
a  été  pour  la  culture  intellectuelle,  ce  que  Rome  a 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       229 

été  pour  la  polilique,  les  Sémites  nomades  Tont  été 
pour  la  religion...  Les  promesses  faites  à  Abraham 
ne  sont  mythiques  que  dans  la  forme.  Abraham, 
l'ancêtre  fictif  de  ces  peuples,  a  été  réellement  le 
père  religieux  de  tous  les  peuples.  »  Les  deux 
volumes  parus  de  V Histoire  du  peuple  d'Israël  ne  sont 
que  le  développement  et  la  démonstration  de  cette 
idée. 

N'est-il  pas  curieux,  là-dessus,  qu'ayant,  depuis 
tantôt  cent  cinquante  ans,  si  souvent  et  si  injuste- 
ment reproché  à  l'auteur  du  Discours  sur  ihisloire 
universelle  de  n'avoir  vu  le  monde,  comme  le  disait 
un  homme  d'esprit,  qu'à  travers  son  anneau  d'évêque 
gallican,  la  dernière  démarche  de  l'érudition  contem- 
poraine soit  d'en  revenir  au  point  de  vue  de  Bossuct? 
Car,  il  savait  bien,  aussi  lui,  ce  «  rhéteur  »,  comme 
l'a  quelque  part  appelé  M.  Renan,  il  savait  bien  qu'il 
existait  une  Chine  et  des  Indes;  il  connaissait  l'œuvre 
des  Missions  étrangères;  et  il  est  vrai  qu'il  n'eût  pas 
pu  écrire  sur  le  bouddhisme  les  éloquentes  études 
que  nous  devons  à  M.  Renan,  mais  enfin,  pour  parler 
de  Confucius  ou  de  Sammanocodom,  ce  n'est  pas  les 
documents  ou  les  «  mémoires  »,  comme  on  disait 
alors,  qui  lui  eussent  manqué.  Seulement,  de  la 
Chine  et  des  Indes,  il  croyait  avoir  des  raisons  de  se 
taire,  et,  quand  on  essaie  de  les  préciser,  il  se  trouve 
justement  que  ce  sont  les  meilleures  de  celles  de 
M.  Renan  pour  ne  reconnaître  dans  le  passé  de  l'hu- 
manité que  trois  histoires  de  «  premier  intérêt  », 


230  NOUVEAUX     ESSAIS 

Excentriques  à  l'histoire  de  la  civilisation  occiden- 
tale ou  méditerranéenne,  nées  d'elles-mêmes  et  déve- 
loppées sur  place,  les  civilisations  de  l'Inde  et  surtout 
de  la  Chine,  si  jamais  elles  doivent  entrer  dans  le 
dessein  d'une  histoire  «  universelle  »,  ce  ne  sera  qu'à 
compter  du  jour  où  elles  sont  entrées  en  contact  avec 
les  civilisations  qui  tirent  leur  origine  de  celles 
d'Israël,  de  la  Grèce,  et  de  Rome.  Immobilisées  de 
bonne  heure  dans  des  formes  rigides,  assez  sembla- 
bles à  celles,  nous  dit  encore  M.  Renan,  qui  main- 
tiennent toujours  dans  leurs  cadres  «  les  républiques 
des  abeilles  et  celles  des  fourmis  »,  c'est  d'ailleurs 
une  question  de  savoir  si  les  civilisations  rudimen- 
laires,  et  cependant  achevées  en  leur  genre,  de  l'Inde 
et  de  la  Chine,  étant  hors  du  mouvement,  ne  sont 
pas  en  dehors  de  la  notion  même  de  civilisation.  Et 
arrêtées  enfin,  ou  nouées,  si  Ton  veut,  dans  leur 
développement,  par  des  causes  qui,  pour  être  incon- 
nues, n'en  sont  pas  moins  certaines,  elles  ne  font 
jusqu'ici  partie  de  l'histoire  même  de  l'humanité  que 
dans  la  mesure  où  l'histoire  des  royautés  nègres  de 
l'Afrique  centrale  ne  lui  est  pas  tout  à  fait  étrangère. 
C'est  ce  que  prouve  au  surplus  l'exemple  de  tous  ceux 
qui,  de  notre  temps,  ont  prétendu  les  faire  entrer 
dans  leurs  Histoires,  —  je  ne  dis  pas  universelles  ou 
de  Vantiquité,  — mais  de  Y  Ancien  Orient.  Ils  les  y  ont 
juxtaposées  à  celles  de  la  Grèce  ou  de  Rome;  ils 
n'ont  pas  pu  les  y  incorporer;  et  ceux  qui  viendront 
après  eux  ne  le  pourront  pas  plus  qu'eux.  Car,  en 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTE  M  P  0  RAI.XE  .       231 

réalité,  nous  ne  devons  rien  à  la  Cliine  ou  à  l'Inde; 
et  l'histoire  de  la  civilisation  n'est  que  l'histoire  de 
Rome  et  de  la  Grèce,  modifiées  l'une  par  l'autre,  et 
plus  profondément  encore  par  l'action  du  ferment 
Israélite. 

Si  nous  ne  devons  rien  à  la  Chine  ou  à  l'Inde,  rien 
au  Chi-King  et  rien  au  Mahahhrirata,  si  l'histoire 
même  du  bouddhisme  est  en  quelque  sorte  extérieure 
à  notre  histoire  universelle,  il  est  facile,  au  contraire, 
de  montrer  ce  que  nous  devons  à  la  Bible,  et  que, 
sans  elle,  nos  civilisations  modernes  auraient  manqué 
de  quelques-unes  de  leurs  parties  les  plus  hautes. 
Même  lorsque  nous  n'y  verrions,  comme  dans  VIliade 
ou  dans  ÏOdyssée,  que  ses  qualités  esthétiques  ou 
littéraires,  et,  au  lieu  de  «  l'esprit  de  Dieu  »,  lorsque 
nous  ne  sentirions  passer  dans  la  Genèse,  selon 
l'expression  de  M.  Renan,  que  «  le  souffle  du  prin- 
temps du  monde  »,  ou,  dans  les  livres  des  Prophètes, 
que  «  le  clairon  des  néoménies  et  la  trompette  du 
jugement  »,  il  serait  encore  vrai  qu'avant  de  lui 
devoir  une  manière  de  penser,  nous  devons  à  la  Bible 
une  manière  de  sentir.  Dans  les  autres  littératures, 
et  notamment  dans  la  grecque,  il  y  a  peut-être  des 
idylles  qui  égalent  celle  de  lîulh,  et,  dans  les  autres 
mythologics,  il  y  a  des  fables  cosmogoniques  dont  la 
transparente  naïveté  charme  encore,  d'une  façon 
plus  sensuelle,  après  trois  mille  ans,  nos  imaginations 
fatiguées;  mais  il  n'y  a  rien,  dans  aucune  littérature, 
qui  soit  d'une  inspiration   plus   extraordinaire   ou 


232  NOUVEAUX     ESSAIS 

plus  haute  que  la  Genèse,  plus  clair  dans  la  profon- 
deur, plus  humain,  et  cependant  à  la  fois  plus 
mystérieux  et  plus  saisissant.  C'est  ce  qu'oublient 
trop  volontiers  ceux  qui  croient  n'avoir  besoin  pour 
composer  la  civilisation  que  de  l'histoire  de  la  Grèce 
et  de  Rome.  «  L'histoire  littéraire  du  monde  est 
l'histoire  d'un  double  courant  qui  descend  des  Homé- 
rides  à  Virgile,  des  Conteurs  bibliques  à  Jésus,  ou,  si 
Ton  veut,  aux  Évangélistes.  »  Voilà  pour  l'antiquité; 
mais,  dans  une  histoire  plus  moderne,  si  l'on  sup- 
posait taries  ou  desséchées  les  sources  de  l'inspiration 
hébraïque,  ni  les  Allemands  n'auraient  Luther,  ni 
les  Anglais  le  Paradis  perdu,  ni  nous-mêmes  Pascal, 
Bossuet,  Hugo,  les  poètes  de  l'obscur  et  de  l'inac- 
cessible, si  l'on  peut  ainsi  dire,  ceux  qui  nous  ont 
donné  le  frisson  de  l'infini,  et  ceux  enfin  qui,  parmi 
les  hommes,  ont  entretenu  le  sentiment  et  la  notion 
du  divin.  Les  Grecs  ont  trop  aimé  la  vie,  l'ont  conçue 
trop  riante,  n'ont  pas  imaginé  qu'elle  eût  d'autre 
objet  qu'elle-même;  ils  ont  manqué  du  sens  de  Vau 
delà. 

C'est  ici,  pour  me  servir  de  l'expression  de  M.  Renan, 
quoique  j'en  aimasse  mieux  une  autre,  ce  qui  range 
Israël  parmi  les  unica  de  l'histoire  de  l'humanité. 
Car  il  semble  bien  qu'il  y  ait,  sinon  des  religions, 
tout  au  moins  des  civilisations  athées,  celle  de  la 
Chine,  par  exemple,  où  la  nécessité  de  maintenir 
le  lien  social;  comme  elle  en  est  l'origine,  est  la 
seule  raison  qui  perpétue  l'observation  des  «  rites  » 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.      233 

et  les  apparences  d'un  culte.  D'autres  races,  comme 
la  race  aryenne,  ne  paraissent  pas  s'être  élevées 
au-dessus  du  polythéisme,  à  ce  point  même  qu'il  a 
fallu  que  le  christianisme,  pour  se  les  inféoder,  nous 
donnât  dans  ses  Saints  l'équivalent  populaire  des 
anciens  dieux  domestiques  ou  municipaux  de  la 
Grèce  et  de  Rome.  Mais  les  Sémites  seuls  ont  conçu 
le  Dieu  un  et  universel,  transcendant,  non  pas  imma- 
nent, et,  dans  la  grande  famille  sémitique,  c'a  été  le 
rôle  ou  la  mission  d'Israël  que  de  dégager  du  milieu 
des  idolâtries  environnantes,  et  au  besoin  de  la 
sienne  propre,  la  notion  du  monothéisme. 

Faute  autrefois  d'avoir  bien  compris  sur  ce  point 
la  pensée  de  M.  Renan,  assez  clairement  énoncée 
pourtant  dans  son  Histoire  générale  des  langues 
sémitiques  ;  faute  aussi  d'avoir  senti  ce  que  de  sem- 
blables affirmations  comportent  toujours  d'atténua- 
tions, de  restrictions,  de  corrections;  faute  enfin 
d'avoir  sur  la  question  de  certaines  lumières  que  lui 
seul  peut-être  était  capable  de  nous  donner,  se  rap- 
pelle-t-on  encore  avec  quelle  véhémence,  et  quelle 
éloquence,  et  quel  vain  étalage  de  science,  on  avait 
attaqué  cette  thèse  du  monothéisme  sémitique?  Bien 
loin  de  l'abandonner,  M.  Renan,  depuis  lors,  n'avait 
rien  négligé  pour  la  fortifier.  Mais  les  deux  premiers 
volumes  de  VHistoiy^e  du  peuple  d'Israël  l'auront 
mise  hors  d'atteinte;  d'abord,  en  nous  montrant  le 
monothéisme  inhérent  au  caractère  le  plus  caché  de 
la  langue  hébraïque,  impliqué  dans  l'horreur  inslinc- 


234  NOUVEAUX    ESSAIS 

tive  du  Sémite,  ou  même  du  nomade,  pour  les  repré- 
sentations plastiques,  favorisé  par  la  simplicité,  la 
nudité,  l'uniformilé  des  horizons  du  désert;  et  sur- 
tout en  nous  faisant  voir  qu'aussi  souvent  la  notion 
du  Dieu  un  s'est  obscurcie  ou  dégradée  en  Israël, 
aussi  souvent  on  en  trouve  des  causes  purement  his- 
toriques. 

Elles  sont  de  diverse  nature.  Le  passage  des  tribus 
Israélites  nomades  à  l'état  fixe  en  a  été  une  première, 
leur  concentration,  si  l'on  peut  ainsi  dire,  à  l'état 
national.  Pour  qu'Israël  conquît  le  monde,  il  fallait 
qu'il  fût  autre  chose  lui-même  qu'une  poussière  de 
peuple  perdue  parmi  les  sables.  Mais,  en  devenant 
une  nation,  et  pour  soutenir  la  concurrence  de  celles 
qui  lui  disputaient  le  droit  d'exister,  il  ne  le  pouvait 
qu'en  s'aidant  contre  elles  de  leurs  propres  moyens, 
dont  la  protection  d'un  Dieu  national,  exclusif  et 
jaloux,  —  qui  supposait  les  autres,  puisqu'il  leur  était 
supérieur,  —  passait  alors  pour  le  plus  efficace.  Une 
autre  cause  d'affaiblissement  ou  d'éclipsé  de  l'idée 
monothéiste  en  Israël,  ce  fut  le  contact,  la  fréquenta- 
tion, l'imitation  des  nations  étrangères,  de  l'Égj^pte 
ou  de  l'Assyrie.  Pendant  le  séjour  d'Israël  sur  la  terre 
d'Egypte,  l'ancien  culte,  le  culte  patriarcal,  le  culte 
sommaire  de  la  tente  se  matérialisa,  glissa  dans  les 
observances,  et  le  Dieu  un,  figuré  sous  les  appa- 
rences de  l'homme,  borné  dans  son  contour  et 
limité  dans  ses  attributions,  se  multiplia.  «  L'Egypte 
donna  le  veau  d'or,  le  serpent  d'airain,  les  oracles 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       235 

menteurs,  le  lévite,  la  circoncision,  qui  fut  la  plus 
grande  erreur  d'Israël  et  faillit  un  moment  contre- 
buter  ses  destinées,  »  toutes  les  pratiques,  en  un 
mot,  et  toutes  les  institutions  dont  on  peut  dire 
qu'en  particularisant  les  religions  elles  leur  enlèvent 
ce  qu'elles  ont  de  divin.  Enfin,  nous  pouvons  aj(juler 
que,  lorsque  Israël  eut  des  rois,  la  nécessité  politique, 
en  donnant  à  la  tolérance  des  «  faux  dieux  »  une  jus- 
tification ou  une  excuse,  contribua  pour  sa  part  à 
faire  évanouir  la  notion  du  Dieu  universel  dans  les 
fumées  de  l'encens  qu'on  offrait  à  Baal.  Des  alliances, 
des  mariages,  l'introduction  des  mœurs  de  cour,  le 
luxe  du  harem,  tout  cela  détacha  les  princes  de  l'an- 
cien idéalisme,  les  détourna  de  la  voie  d'Israël,  les 
rendit  favorables  aux  pompes  des  cultes  idolàtriques. 
Mais  le  monothéisme  n'en  continua  pas  moins  de 
subsister,  de  s'épurer  même  dans  la  lutte  qu'il  dut 
soutenir  contre  les  exemples  d'en  haut  et  contre  la 
superstition  d'en  bas,  de  se  ressaisir  enfin  d'une  prise 
plus  énergique  et  plus  tenace,  — jusqu'au  jour  où 
les  prophètes   allaient  en  assurer  le  triomphe. 

Ce  sont,  en  effet,  les  prophètes  qui  représentent 
ce  que  l'on  pourrait  appeler  la  conscience  d'Israël 
dans  l'histoire,  comme  ses  artistes,  ses  poètes,  ses 
philosophes  ont  en  quelque  sorte  incarné  celle  de  la 
Grèce,  et  ses  politiques  ou  ses  jurisconsultes  celle 
de  Rome.  Ces  hommes  extraordinaires,  qui  parais- 
sent avoir  été  de  toutes  les  conditions,  —  cette 
remarque  est  capitale,  —  un  houvier  comme  Amos, 


236  NOUVEAUX    ESSAIS 

un  petit  propriétaire  campagnard  comme  Michée,  un 
citoyen  de  naissance  presque  illustre  comme  Isaïe, 
sont  vraiment,  ainsi  qu'on  l'a  dit,  les  «  grands 
hommes  »  d'Israël.  «  C'est  par  le  prophétisme 
qu'Israël  occupe  une  place  à  part  dans  l'histoire  du 
monde.  La  création  de  la  religion  pure  a  été  l'œuvre, 
non  pas  des  prêtres,  mais  de  libres  inspirés.  Les 
cohanim  de  Jérusalem,  de  Béthel  n'ont  été  en  rien 
supérieurs  à  ceux  du  reste  du  monde  ;  souvent 
même  l'œuvre  essentielle  d'Israël  a  été  retardée, 
contrariée  par  eux.  »  Si  je  n'oserais  affirmer  que 
cette  vue  sur  le  prophétisme  appartienne  en  propre  à 
M.  Renan,  si  même  je  crois  bien  savoir  où  je  l'ai 
déjà  rencontrée,  je  puis  et  je  dois  dire  en  revanche 
que,  par  la  place  qu'il  lui  a  donnée  dans  son  Histoire 
du  peuple  d'Israël,  par  la  nature,  par  l'ampleur,  par 
l'éclat  des  développements  qu'il  en  a  tirés,  il  l'a  faite 
vraiment  et  entièrement  sienne. 

Il  n'a  pas  moins  heureusement  caractérisé  ou  pré- 
cisé le  rôle  des  prophètes  en  disant  qu'il  avait  con- 
sisté «  à  faire  entrer  la  morale  dans  la  religion  »  ;  et 
nous  ne  saurions  trop  admirer  la  profondeur  et  la 
fécondité  de  cette  simple  formule.  Car  jetez  seule- 
ment les  yeux  sur  les  religions  de  l'antiquité,  sur 
celles  de  l'Inde,  ou  de  la  Grèce,  ou  de  Rome?  Dirai-je 
qu'elles  justifient  tout  ce  que  les  Pères  de  l'Église  en 
ont  dit?  qu'il  n'est  pas  de  vices  qu'elles  n'aient  mis 
sous  l'invocation  d'un  dieu  de  leur  Olympe?  et  que  le 
seul  moyen  qu'elles  aient  enseigné  de  résister  aux 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       237 

tentations  vulgaires,  c'est  d'y  succomber,  pour  les 
anéantir  dans  la  satiété?  Mais  ce  qui  ne  semble  pas 
douteux,  c'est  qu'à  Rome,  et  surtout  en  Grèce,  la 
morale  et  la  religion  sont  demeurées  étrangères  l'une 
à  l'autre,  ne  se  sont  pas  compénétrées,  n'ont  pas 
essayé  de  se  prêter  un  mutuel  appui,  se  sont  même 
développées  plutôt  en  sens  contraire,  pour  ne  pas 
dire  hostile.  On  a  soutenu  plus  dune  fois  que  le 
christianisme  était  fait  quand  Jésus  apparut,  et, 
comme  les  dogmes  chrétiens  ne  sont  que  la  méta- 
physique des  Grecs,  on  a  voulu  que  la  morale  chré- 
tienne aussi  ne  fût  que  celles  des  philosophes  païens, 
d'Aristote  et  de  Platon,  de  Gicéron  et  de  Sénèque.  La 
question  n'est  pas  de  celles  que  l'on  examine  ou  que 
l'on  décide  en  passant.  Mais  ce  qu'en  tout  cas  on  eût 
dû  ajouter,  c'est  que  la  morale  païenne  s'était  formée 
en  s'opposant  à  la  religion,  que  ses  progrès  ont  suivi 
en  quelque  sorte  pas  à  pas  la  décadence  du  culte,  et 
qu'elle  n'a  finalement  établi  l'autorité  de  ses  com- 
mandements que  sur  les  ruines  de  ses  dieux.  L'ori- 
ginalité du  judaïsme  et  des  religions  qui  en  sont 
issues,  et,  au  sein  du  judaïsme,  l'originalité  des  pro- 
phètes, c'a  été  de  mêler,  de  confondre,  et  de  solida- 
riser dans  un  tout  indivisible  la  morale  et  la  reli- 
gion. 

G'est  par  les  prophètes  que  la  conception  du  Dieu 
particulier  d'Israël  s'est  insensiblement  transformée 
en  celle  du  Dieu  universel,  dont  le  vrai  temple  est  le 
cœur  du  juste  : 


\ 


238  NOUVEAUX    ESSAIS 

Que  m'iniporle  la  mullilude  de  vos  sacrifices!  dit  lahvé; 
Je  suis  rassasié  d'iiolocaustes  de  béliers  cl  de  graisses  de  veaux  ; 
Le  sang  des  taureaux,  des  agneaux  et  des  boucs,  je  n'en  veux 

[plus. 

C'est  eux  qui,  débarrassant  l'humanité  de  la  rouille 
des  vieilles  superstitions,  «  de  son  sot  et  bas  empres- 
sement à  apaiser  des  dieux  chimériques  »,  ont  fondé 
le  vrai  culte  sur  le  respect  de  la  justice  et  la  pra- 
tique de  la  vertu  : 

Homme,  on  t'a  dit  ce  qui  est  le  bien, 
Ce  que  lahvé  demande  de  toi  : 
Tout  se  réduit  à  pratiquer  la  justice, 
A  aimer  la  bonté, 
A  marcher  humblement  avec  ton  Dieu. 

C'est  par  eux  que  la  justice  est  entrée  dans  le  monde, 
et  ce  monde,  c'était  l'ancien,  si  dur  aux  misérables, 
le  même  dont  on  oublie  toujours,  quand  on  en  parle, 
qu'étant  fondé  sur  l'esclavage,  il  l'était  sur  la  force 
et  sur  l'iniquité  : 

Cessez  de  faire  le  mal, 
Apprenez  à  faire  le  bien. 
Cherchez  la  justice, 
Aidez  celui  qui  souffre  violence. 
Soyez  justes  pour  l'orphelin, 
Défendez  la  veuve; 
Venez,  alors,  et  nous  verrons,  dit  lahvé. 

C'est  eux  encore  qui  en  des  temps  où  «  l'idée  du 
droit  existait  à  peine,  se  portant  comme  les  défen- 
seurs du  faible  et  de  l'opprimé  »,  ont  élargi  et  huma- 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       239 

nisé  les  voies  de  la  justice,  pour  ainsi  dire,  en  y  fai- 
sant entrer  la  pitié  : 

Couchés  sur  des  lils  d'ivoire, 

Étendus  sur  leurs  divans, 

iSourris  d'agneaux  pris  dans  le  troupeau  [des  indigents], 

De  veaux  arrachés  à  l'étable  [du  pauvre]. 

Us  boivent  le  vin  aux  lèvres  des  amphores. 

Ils  s'oignent  d'huiles  de  choix. 

Et  ne  soufTrenl  rien  des  maux  de  Joseph. 

C'est  eux  qui  ont  remporté  la  première  et  peut-être 
la  plus  grande  victoire  «  que  les  hommes  de  l'esprit 
aient  jamais  remportée;  »  et  c'est  eux  enfin  qui, 
par  une  transposition  hardie  des  souvenirs  de  l'âge 
patriarcal,  mettant  le  passé  dans  le  futur,  ont  animé 
les  espérances  et  l'effort  de  l'humanité  vers  la  réali- 
sation du  royaume  de  Dieu. 

«Gloire  au  génie  hébreu!  »  s'écrie  ici  M.Renan, 
qui  ne  se  dissimule  point,  qui  s'empresse  même,  — 
et  peut-être  un  peu  trop,  —  de  montrer  les  dangers 
de  cette  étroite  alliance  ou  de  cette  confusion  de  la 
morale  et  de  la  religion.  Car,  sont-ils  aussi  grands 
qu'il  le  croit?  et  de  fonder  la  morale  sur  la  religion, 
ou  de  donner  la  religion  pour  sanction  à  la  morale, 
pourquoi  veut-il  que  cela  mène  inévitablement  à  la 
théocratie?  «  Mieux  vaut,  dit-il  à  ce  propos,  le  soldat 
que  le  prêtre,  car  le  soldat  n'a  aucune  prétention 
métaphysique;  »  et  M.  Renan  raisonne  comme  si  le 
gouvernement  du  prêtre  était  une  conséquence  néces- 
saire de  l'alliance  de  la  morale  et  de  la  religion.  On 
peut  différer  d'avis  avec  lui  sur  ce  point,  et  au  lieu 


240  NOUVEAUX    ESSAIS 

de  concevoir  la  religion  comme  une  politique  il  suffît 
de  la  concevoir  comme  une  philosophie.  Mais  la  vraie 
question,  c'est  celle  que  M.  Renan  a  jadis  posée  lui- 
même,  celle  de  savoir  ce  qu'il  adviendra  de  la  morale 
quand  elle  sera  privée  de  son  support,  et  si  les  dan- 
gers de  la  séparation,  pour  être  d'une  autre  nature 
que  ceux  de  la  confusion,  ne  sont  pas  peut-être  aussi 
grands.  Je  remarque  du  moins  que  toutes  les  fois  que 
la  séparation  s'est  opérée,  et  que  l'idéal  grec  l'a 
emporté  sur  l'idéal  hébreu,  dans  l'Italie  duxv'  siècle, 
la  règle  des  mœurs  a  fléchi,  les  instincts  se  sont 
débridés,  et  l'homme  a  reparu,  pour  user  encore 
d'une  expression  de  M.  Renan,  dans  la  hideur  de  sa 
«  férocité  »  et  de  sa  «  lubricité  »  natives. 

Ce  n'est  pas  tout  encore,  et  il  faut  faire  honneur 
aux  Juifs,  sinon  de  l'invention,  tout  au  moins  de  leur 
conception  très  particulière  d'une  autre  grande  idée  : 
c'est  l'idée  de  la  Providence.  «  Nos  races,  dit  M.  Renan, 
se  contentèrent  toujours  d'une  justice  assez  boiteuse 
dans  le  gouvernement  de  l'univers  ».  Et  même,  si 
l'on  veut  bien  y  regarder  d'un  peu  près,  il  ne  paraît 
pas,  qu'à  moins  de  les  atteindre  elles-mêmes,  l'iniquité 
les  ait  jamais  profondément  émues.  Ni  l'immoralité 
de  la  nature  ni  l'injustice  sociale  ne  leur  ont  semblé 
mériter  ces  noms  d'injustice  et  d'immoralité,  et, 
généralement,  elles  les  ont  acceptées  comme  inhé- 
rentes à  la  constitution  même  de  l'univers.  Douées  à 
un  haut  degré  du  sens  du  relatif,  elles  conçoivent 
aisément,  trop  aisément  peut-être,  que  le  mal  de  l'un 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.      241 

fasse  le  bien  de  l'autre;  elles  ne  sont  pas,  comme 
l'est  Israël,  plus  âpre  et  plus  pressé,  «  affamées  de 
justice  et  de  justice  immédiate  ».  Mais  lui,  au  con- 
traire, l'iniquité  le  révolte.  Elle  l'outrage,  en  quelque 
manière,  dans  l'idée  même  qu'il  se  fait  de  la  toute- 
puissance  de  son  Dieu.  De  là  toute  une  théologie,  ou 
plutôt  encore  toute  une  philosophie  de  l'histoire  et 
de  l'homme.  L'homme  offense  le  Dieu  qui  l'avait  créé; 
l'injustice  qui  semble  gouverner  le  monde  est  la  puni- 
tion de  cette  offense;  et  nul  ne  la  vaincra  qu'en  se 
remettant  lui-même  aux  mains  de  Dieu.  Car  ce  Dieu 
n'a  point  abandonné  sa  créature;  il  ne  l'a  point  con- 
damnée sans  appel;  il  continue  de  veiller  sur  elle.  Il 
y  a  donc  un  point  de  perspective  d'où  l'on  doit 
débrouiller  ce  chaos,  et  c'est  ce  point  que  cherche  le 
prophète,  c'est  ce  point  qu'il  a  trouvé  dans  la  concep- 
tion de  la  «  réparation  finale  »  et  de  la  «  transforma- 
tion du  monde  ».  —  «  Isaïe,  nous  dit  M.  Renan,  est 
le  vrai  fondateur  de  la  doctrine  messianique  et  apo- 
calyptique, Jésus  et  les  apôtres  n'ont  fait  que  répéter 
Isaïe.  Une  histoire  des  origines  du  christianisme  qui 
voudrait  remonter  aux  premiers  germes  devrait  com- 
mencer à  Isaïe.  » 

En  effet,  toutes  ces  idées  sont  passées  dans  le  chris- 
tianisme, et  nous  tenons,  dans  les  livres  qu'on  appelle 
Prophétiques,  l'anneau  de  la  chaîne  des  temps  qui 
rattache  les  récits  de  la  Genèse  aux  enseignements  des 
Evangiles.  Pour  cette  seule  raison,  nous  croirions 
volontiers  que  M.  Renan,  s'il  se  trompe,  ne  se  trompe 

14 


242  NOUVEAUX     ESSAIS 

guère  quand  il  place  vingt-cinq  ou  trente  ans  avant 
le  temps  d'Amos,  et  cinquante  ou  cent  ans  avant  celui 
d'Isaïe,  le  «  premier  essai  d'histoire  sainte  »,  et  non 
pas  la  composition,  mais  la  compilation  ou  la  rédac- 
tion des  livres  de  Moïse.  Il  faut  lire  les  cinq  ou  six 
chapitres  où  M.  Renan  nous  fait  en  quelque  sorte 
assister  à  ce  travail,  et  de  ce  travail  même,  il  faut  le 
voir  déduire  le  caractère,  la  nature  d'esprit,  le  senti- 
ment religieux  des  rédacteurs.  Je  n'y  relèverai  que 
cette  phrase  :  «  Les  récits  de  la  création  de  la  femme, 
de  la  tentation,  de  la  pudeur  naissant  avec  la  faute, 
les  larges  feuilles  du  figuier  indien  servant  à  voiler 
les  premières  hontes,  sont  les  mythes  les  plus  philo- 
sophiques qu'il  y  ait  dans  aucune  religion  ».  M.  Renan 
avait  déjà  dit,  dans  son  premier  volume,  en  parlant 
du  même  récit  :  «  La  fausse  simplicité  du  récit 
biblique,  l'horreur  exagérée  qu'on  y  remarque  pour 
les  grands  chiffres  et  les  longues  périodes  ont  masqué 
le  puissant  esprit  évolutionniste  qui  en  fait  le  fond, 
mais  le  génie  des  Darwin  inconnus  que  Babylone  a 
possédés  il  y  a  quatre  mille  ans  s'y  reconnaît  tou- 
jours... La  grande  vérité  de  l'unité  du  monde  et  de 
la  solidarité  de  ses  parties,  méconnue  par  le  poly- 
théisme, est  au  moins  clairement  aperçue  dans  ces 
récits  où  toutes  les  parties  de  la  nature  éclosent  par 
l'action  de  la  même  pensée  et  l'effet  du  même  verbe.  » 
On  a  si  souvent  opposé,  de  notre  temps,  l'infécondité 
métaphysique  ou  scientifique  du  Sémite  à  l'aptitude 
originelle  et  maîtresse  de  l'Aryen  pour  les  grandes 


SLR     LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       243 

généralisations  de  la  science  ou  les  hautes  spécula- 
tions de  la  philosophie,  que,  sur  un  point  de  celte 
importance,  et  au  lieu  de  les  commenter  ou  de  les 
paraphraser,  j'ai  tenu  à  citer  les  propres  paroles  de 
l'historien  d'Israël. 

A  la  vérité,  M.  Renan  le  fait  remarquer  ailleurs,  il 
eût  peut-être  mieux  valu,  pour  l'avenir  même  de  la 
science  et  le  progrès  général  de  l'esprit,  que  ces 
mythes  fussent  moins  «  philosophiques  »,  plus  diffi- 
ciles à  recevoir,  moins  raisonnables  en  un  certain 
sens,  et  que  les  premiers  balbutiements  de  la  science 
babylonienne  n'eussent  point  passé,  depuis  dix-huit 
cents  ans,  pour  une  révélation  d'en  haut.  Très  supé- 
rieure, dans  ses  grandes  lignes,  à  celle  des  Indous  ou 
des  Grecs,  quoique  non  pas  pour  cela  plus  voisine  de 
la  vérité  vraie,  la  cosmogonie  de  la  Bible,  après  avoir 
été,  «  en  nettoyant  le  ciel  »,  un  merveilleux  instru- 
ment de  progrès  religieux,  «  est  devenue,  dans  le 
christianisme,  le  principal  obstacle  à  l'avancement  de 
la  science  expérimentale  et  à  la  recherche  des  causes 
mécaniques  du  monde...  La  théologie  chrétienne, 
avec  sa  Bible,  a  été,  depuis  le  xvi^  siècle,  le  pire 
ennemi  de  la  science  ».  On  pourrait  ajouter  qu'elle 
l'était  depuis  longtemps.  Car,  si  vous  y  songez,  il  n'y 
a  pas  de  raison  pour  que  les  grands  docteurs  de  la 
scolastique,  un  Duns  Scot  ou  un  Thomas  d'Aquin, 
n'aient  pas  joué  dans  l'histoire  des  idées  le  rôle  que 
la  fortune  réservait  aux  Descartes  et  aux  Bacon.  Ou 
du  moins  il  y  en  a  une,  il  n'y  en  a  qu'une  :  c'est  que 


244  NOUVEAUX    ESSAIS 

les  solutions  des  problèmes  qu'ils  agitaient  leur 
étaient  comme  imposées  par  avance,  et  que  les  prin- 
cipes de  la  science,  tout  ainsi  que  ses  conclusions, 
étaient  donnés  par  la  Bible. 

Si  j'ai  donc  pu  comparer  tout  à  l'heure  le  dessein 
de  M.  Renan  à  celui  de  Bossuet  dans  son  Discours  sur 
l'histoire  universelle,  je  crois  qu'après  les  rapports  on 
en  voit  maintenant  les  différences.  Elles  se  réduisent 
exactement  à  celles  que  les  progrès  des  sciences  natu- 
relles, ceux  de  l'érudition  et  de  la  philosoijhie,  ont 
mises  entre  le  siècle  de  Bossuet  et  celui  de  M.  Renan. 
Sans  doute,  je  ne  veux  pas  dire  que,  si  Bossuet  vivait 
de  nos  jours,  il  écrivît  cette  Histoire  du  peuple  d'Israël, 
ni  que  M.  Renan,  s'il  eût  vécu  du  temps  de  Louis  XIV, 
eût  composé  pour  le  Dauphin  de  France  VHisioire 
universelle.  Mais  comptez  les  deux  ou  trois  change- 
ments profonds  qui  se  sont  opérés  depuis  tantôt  deux 
cent  cinquante  ans  dans  les  sciences  de  la  nature, 
dans  les  méthodes  de  l'érudition,  et  dans  la  concep- 
tion de  la  philosophie,  vous  serez  étonné  qu'en  vérité 
M.  Renan  semble  avoir  écrit  pour  venger  «  le  décla- 
maleur  Bossuet  »  des  sarcasmes  inconvenants  de 
Voltaire  et  de  son  école.  Bossuet  croyait  aux  miracles 
de  la  Bible,  et  M.  Renan  n'y  croit  plus,  d'abord 
«  parce  qu'on  n'a  jamais  observé  qu'un  Être  supérieur 
s'occupât  des  choses  de  la  nature  »,  ce  qui  n'est  pas 
d'ailleurs  un  bien  fort  argument,  — notre  expérience 
est  si  courte!  —  et  en  second  lieu  parce  que  d'ad- 
mettre  le    surnaturel,    ce   serait  poser   en  principe 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.      245 

l'impossibilité  de  la  science,  Bossuet  croyait  aux  ren- 
seignements de  la  tradition  sur  l'inspiration  de  la 
Bible,  et  M.  Renan  ne  voit  dans  la  Bible  qu'un  livre 
tout  humain,  plus  beau  qu'un  autre,  mais  auquel  il 
pense  être  en  droit  d'appliquer  les  mêmes  règles  de 
critique  et  d'interprétation  qu'aux  poèmes  homéri- 
ques ou  aux  épopées  indoues.  Et  Bossuet  enfin  consi- 
dérait l'histoire  du  peuple  de  Dieu  comme  une  his- 
toire «  miraculeuse  »,  tandis  que,  pour  M.  Renan,  s'il 
y  a  des  histoires  «  miraculeuses  »,  alors,  il  faut  qu'il 
y  en  ait  au  moins  trois,  la  juive  n'ayant  rien  de  plus 
«  miraculeux  »  en  soi  que  la  romaine  et  surtout  que 
la  grecque... 

Mais,  après  cela,  sur  presque  tout  le  reste,  et  en 
particulier  sur  la  «  vocation  religieuse  »  des  Juifs  ou 
sur  leur  rôle  «  providentiel  »,  ce  sont  les  mêmes 
idées,  si  ce  n'est  pas  le  même  esprit;  et  la  preuve, 
comme  vous  le  verrez,  c'est  qu'on  leur  adressera  les 
mêmes  critiques,  et  du  même  côlê.  Gomme  à  Bossuet 
jadis,  on  reprochera  à  M.  Renan  d'avoir  si  longue- 
ment raconté  «  l'histoire  d'un  malheureux  peuple, 
qui  fut  sanguinaire  sans  être  guerrier,  usurier  sans 
être  commerçant,  brigand  sans  pouvoir  conserver  ses 
rapines  ».  On  lui  reprochera  d'avoir  si  consciencieu- 
sement étudié  a  la  politique  des  rois  de  Juda  et  de 
Samarie,  qui  ne  connurent  que  l'assassinat,  à  com- 
mencer par  leur  David  ».  On  lui  reprochera  d'avoir 
essayé  pour  sa  part  «  de  consacrer  l'histoire  d'un 
tel  peuple  à  l'instruction  de  la  jeunesse  ».  Ces  gentil- 

14. 


246  NOUVEAUX    ESSAIS 

lesses,  où  rien  ne  manque  tant  que  l'esprit,  sont  de 
Voltaire,  et  je  ne  doute  pas  qu'il  y  ait  encore  aujour- 
d'hui, parmi  nous,  des  voltairiens  pour  les  trouver 
plaisantes.  Mais  les  autres,  en  dépit  de  Voltaire,  con- 
tinueront de  croire  que  le  rôle  d'un  peuple  dans  l'his- 
toire ne  se  mesure  pas  uniquement  au  nombre  de  ses 
citoyens  ;  que,  le  christianisme  étant  inexplicable  sans 
le  judaïsme,  la  connaissance  du  judaïsme  est  un  clé- 
ment nécessaire  de  l'histoire  de  la  civilisation;  et  que 
l'on  ne  saurait,  pour  conclure,  savoir  à  M.  Renan  trop 
de  gré  de  l'avoir  démontré  avec  la  triple  autorité  de 
sa  science,  de  son  talent,  et  de  son  indépendance 
d'esprit. 


III 


Nous  pourrions  en  demeurer  là,  si  1  Histoire  du 
peuple  d'Israël^  en  même  temps  que  d'un  philologue 
et  d'un  historien,  n'était  aussi  l'œuvre  d'un  philo- 
sophe, ou,  comme  on  dit,  d'un  «  penseur  ».  Mais,  on 
le  sait  assez,  très  difTérent  en  ceci  de  la  plupart  des 
philologues  et  de  beaucoup  d'historiens,  M.  Renan 
n'a  jamais  écrit,  je  ne  dis  pas  une  «  Histoire  »,  je  dis 
un  simple  «  Mémoire  »  —  sur  V Agriculture  naba- 
téenne,  par  exemple  —  sans  y  insinuer  quelques-unes 
de  ces  idées  générales,  dont  ceux-là  seuls  afi'ectcnt 
le  mépris  qui  ne  savent  pas  les  former.  Ils  en  igno- 
rent peut-être  l'usage,  qui  est  de  faire  sentir  les  rap- 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.      247 

ports  d'une  monographie  avec  l'ensemble  dont  elle 
fait  partie,  et  de  cet  ensemble  lui-même  avec  une 
conception  totale  de  l'histoire  et  de  la  vie.  C'est  ce 
qui  fait  le  charme  et  la  portée  de  tout  ce  qu'écrit 
M.  Renan.  De  la  discussion  de  l'âge  d'un  texte  ou  de 
la  valeur  d'une  particule,  M.  Renan  ne  tire  point, 
comme  certains  Allemands,  des  conséquences  à  l'in- 
fini, qui  n'élargissent  point,  qui  noieraient  plutôt 
l'objet  de  la  discussion,  mais  il  excelle  à  les  suggérer; 
ou,  mieux  encore,  il  va  droit  et  d'abord  à  la  plus 
générale,  dont  l'intérêt  réagit  sur  celui  du  point  par- 
ticulier de  grammaire  ou  de  chronologie  qu'il  traite. 
On  avance  ainsi,  en  même  temps  que  dans  l'Histoire 
du  peuple  d'Israël  ou  dans  celle  des  Origines  du  chris- 
tianisme, non  seulement  dans  l'histoire  de  la  pensée 
de  l'auteur,  mais  dans  la  connaissance  même  de 
l'homme  et  de  l'évolution  de  l'humanité.  Comment 
l'homme  s'est  dégagé  de  l'animalité  primitive  et 
quelles  forces  ont  jadis  aggloméré  les  premières 
sociétés;  comment  les  nations  se  forment  et  com- 
ment les  religions  se  fondent;  comment  le  caractère 
d'une  langue  détermine  ou  conditionne  la  pensée  de 
ceux  qui  la  parlent;  et  comment  le  Dieu  d'un  clan 
est  devenu  celui  d'une  cité,  puis  d'un  peuple,  ou  de 
l'univers  même  :  toutes  ces  questions,  et  bien  d'autres 
encore,  M.  Renan  les  effleure;  du  moin^  il  n'a  pas 
l'air  de  les  approfondir;  mais  il  n'en  est  pas  une  dont 
il  n'indique  la  solution  d'un  trait  presque  également 
rapide,  sûr  et  heureux  Ou,  en  d'autres  termes  encore, 


248  NOUVEAUX    ESSAIS 

et  de  même  que,  dans  la  seule  manière  de  poser  le 
problème  philologique,  on  voyait  se  dessiner  une 
nouvelle  histoire  d'Israël,  ainsi,  dans  sa  manière 
d'écrire  l'histoire,  on  voit  paraître  toute  une  philoso- 
phie de  l'homme  et  de  la  vie.  C'est  ce  qui  nous  oblige, 
avant  de  le  quitter,  à  lui  soumettre  une  ou  deux 
objections. 

Tout  en  admettant  donc  avec  M.  Renan  qu'il  n'y 
ait,  dans  le  passé  de  l'humanité,  que  «  trois  histoires 
de  premier  intérêt  »,  je  suis  beaucoup  moins  sûr  qu'il 
n'y  ait  qu'une  religion,  et  que  cette  religion  soit  celle 
d'Israël,  de  Jésus  et  de  Mahomet.  En  effet,  si  le  mono- 
théisme sémitique,  la  philosophie  grecque  et  la  poli- 
tique romaine  suffisent  pour  nous  rendre  raison  de 
la  formation,  de  l'ascendant,  et  du  développement  du 
christianisme,  ces  trois  éléments  sont-ils  également 
simples,  je  veux  dire  indécomposables,  irréductibles 
par  l'analyse,  et  la  philosophie  grecque,  par  exemple, 
s'est-elle  formée  d'elle-même,  d'elle  seule?  ou,  au 
contraire,  des  influences  venues  de  l'Orient  ne  l'ont- 
elles  pas,  en  différents  temps  de  son  histoire,  assez 
profondément  modifiée?  C'est  une  question  toujours 
pendante.  Mais  quand  cette  question  ne  se  poserait 
point,  est-ce  que  peut-être  on  ne  retrouverait  pas 
dans  l'histoire  des  religions  de  l'Inde,  et  en  particu- 
lier dans  la  métaphysique  ou  dans  la  morale  du  boud- 
dhisme, quelques-unes  au  moins  de  ces  idées  qui 
rangent  Israël,  d'après  M.  Renan,  parmi  les  unica  de 
l'humanité?  Vers  le  même  temps  qu'en  Israël  Amos 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.      249 

OU  Isaïe  prêchaient  le  «  culte  en  esprit  »,  faisaient 
entrer  la  morale  dans  la  religion,  prenaient  en  main 
la  cause  du  «  faible  et  de  l'opprimé  »,  Çakya  Mouni, 
sur  les  bords  du  Gange,  et,  de  l'un  à  l'autre  bout  de 
cette  énorme  péninsule  de  l'Inde,  ses  apôtres  après 
lui  ne  répandaient-ils  pas  les  mêmes  enseignements? 
Ou  plutôt  encore,  cette  solidarité  de  la  morale  et  de 
la  religion,  dont  M.  Renan  fait  honneur  aux  pro- 
phètes comme  de  leur  plus  pure,  de  leur  plus  haute 
et  de  leur  plus  noble  inspiration,  n'est-elle  pas  eu  un 
certain  sens  le  bouddhisme  lui-même  et  le  boud- 
dhisme tout  entier? 

Je  propose  la  question,  je  ne  la  décide  point.  Mais 
alors,  c'est-à-dire  s'il  y  a  question,  la  vocation  reli- 
gieuse d'Israël,  toujours  unique  dans  l'histoire  de  la 
civilisation  occidentale,  ne  l'est -elle  pas  un  peu 
moins,  si  l'on  peut  ainsi  dire,  dans  l'histoire  de  l'hu- 
manité? Si  quelque  chose  de  ce  qui  s'est  vu  dans 
Jérusalem  ou  dans  Samarie  s'est  également  vu  dans 
Kapilavastou,  quelques  parties  de  la  prédication  des 
prophètes,  et  les  plus  générales,  —  sans  rien  perdre 
assurément  de  leur  grandeur  ou  de  leur  originalité, 
—  ne  perdent-elles  pas  un  peu  de  leur  singularité? 
Et,  en  tout  cas,  si  ces  ressemblances,  moins  étroites, 
plus  illusoires  peut-être  que  nous  ne  les  croyons, 
n'empêchent  pas  la  morale  judaïque  de  différer  encore 
beaucoup  de  la  morale  bouddhique,  qui  pouvait  mieux 
que  M.  Renan  les  réduire  à  leur  juste  valeur? 

Mais    d'autres    assertions    et    d'autres   omissions 


250  NOUVEAUX    ESSAIS 

m'étonnent  davantage  dans  cette  Histoire  du  peuple 
d'Israël.  «  Le  vrai  Dieu  de  l'univers,  nous  dit 
M.  Renan,  est  établi  pour  l'éternité. .,  Le  progrès  de 
la  raison  n'a  été  funeste  qu'aux  faux  dieux...  C'est  la 
conviction  que  mon  livre  sera  utile  au  progrès  reli- 
gieux qui  me  l'a  fait  aimer.  »  Et  je  voudrais  le  croire, 
ou  même  je  le  crois,  puisque  M.  Renan  me  le  dit, 
mais  je  ne  comprends  pas,  et  j'aurais  ici  besoin  de 
quelques  explications. 

Car  d'abord,  dans  ces  plaisanteries  que  j'ai  déjà 
rappelées,  et  auxquelles  rien  ne  serait  si  facile  que 
d'en  joindre  beaucoup  d'autres,  —  sur  le  lahvé  des 
Juifs,  «  une  créature  de  l'esprit  le  plus  borné  »,  ou 
sur  le  «  Dieu  pleureur  du  christianisme  »,  —  je  ne 
vois  rien  de  très  «  religieux  »,  pour  ma  part;  et 
même,  si  les  Dieux  sont  faits  dans  l'histoire  de  tout 
ce  qu'ils  ont  inspiré  de  tendre  ou  de  fort  à  l'huma- 
nité, je  trouve  cette  façon  d'en  parler  assez  irréli- 
gieuse. M.  Renan  s'égaie  aux  dépens  du  «  Dieu  à  qui 
on  fait  de  la  peine,  qu'on  afflige  en  l'offensant  »; 
mais  en  s'en  égayant,  n'oublie-t-il  pas  ce  que  cette 
conception  de  Dieu  a  produit  de  nobles  pensées,  de 
bonnes  actions,  de  dévoûments  héroïques?  et  ne 
craint-il  pas  de  faire  ainsi  mettre  en  doute  la  sincé- 
rité de  son  «  sens  religieux  »  précisément  par  ceux 
qu'il  lui  importerait  surtout  d'en  convaincre?  A  moins 
encore  que,  sous  le  nom  de  religion,  M.  Renan  ne 
veuille  que  nous  entendions  désormais  quelque  chose 
d'entièrement  différent  de  ce  que  nous  étions  accou- 


SUR    LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       231 

tumés  d'entendre.  Et,  au  fait,  c'est  à  peu  près  ainsi 
que  l'on  parle  aujourd'Jiui  couramment  d'une  con- 
srïpricp.  inconsciente,  ou  d'une  mémoire  qui  ne  se  sou- 
vient point. 

Cependant  —  et  quoiqu'il  soit  d'un  petit  esprit,  je  le 
sais,  de  vouloir  attacher  aux  mots  des  sens  précis  et 
déterminés  —  ce  qu'il  peut  bien  rester  de  la  notion 
de  religion  quand  on  en  a  successivement  éliminé, 
comme  M.  Renan,  la  notion  du  Surnaturel,  celle  de 
l'Immortalité  de  l'âme,  et  celle  enfin  de  la  Provi- 
dence, —  on  ne  le  voit  point.  Ou  du  moins,  je  me 
trompe,  et  on  le  voit  trop  bien  :  il  reste  une  adora- 
tion mystique  des  énergies  de  la  nature,  et,  sous  le 
nom  d'idéal,  un  sentiment  plus  vague  et  plus  confus 
qu'élevé  de  la  destinée  future  de  l'espèce.  Or,  sur  le 
Surnaturel,  c'est-à-dire  sur  le  miracle,  qui  est  dans 
l'histoire  à  la  base  de  toutes  les  religions,  sans  lequel 
même  une  religion  n'est  plus  qu'une  métaphysique, 
l'auteur  de  V Histoire  du  peuple  d'Israël  s'est  vingt 
fois  expliqué.  «  On  n'a  jamais  constaté,  répète-t-il, 
qu'un  être  supérieur  intervienne  dans  le  mécanisme 
de  l'univers.  »  Quant  aux  croyances  à  la  spiritualité 
de  l'âme  ou  à  l'immortalité,  ses  déclarations  ne  sont 
pas  moins  formelles,  et  «  bien  loin  d'être  un  pro- 
duit de  réflexion  raffinée,  elles  ne  sont  au  fond  qu'un 
reste  de  conceptions  enfantines  d'hommes  incapa- 
bles d'opérer  dans  leurs  idées  une  analyse  sérieuse  ». 
Et  pour  la  Providence  enfin,  M.  Renan  nous  dit  que 
«  l'idée  exagérée  de  la  Providence  particulière,  base 


252  NOUVEAUX     ESSAIS 

du  judaïsme  et  de  l'islam,...  a  été  vaincue  par  la  phi- 
losophie moderne,  fruit  non  de  spéculations  ab- 
traites,  mais  d'une  constante  expérience.  »  Mais, 
dans  ces  conditions,  j'aurais  aimé  qu'il  nous  expli- 
quât ce  que  c'est  alors  que  sa  «  religion  »,  et  ce  qu'il 
peut  bien  entendre,  avec  sa  «  force  supérieure,  qui 
continue  de  vouloir  la  justice,  le  vrai,  le  bien  ». 

Serait-ce  peut-être  qu'en  renonçant  à  la  chose,  on 
tiendrait  à  garder  le  mot,  pour  des  raisons  plus  ou 
moins  politiques?  l'ombre  sans  le  corps,  le  parfum 
sans  le  vase?  «  Les  religions,  comme  les  philosophies, 
sont  toutes  vaines,  mais  la  religion,  pas  plus  que  la 
philosophie,  n'est  vaine.  »  C'est  encore  une  idée  fami- 
lière à  M.  Renan,  et  qui  depuis  déjà  longtemps  a 
passé  dans  les  livres  de  ses  nombreux  disciples.  Mais 
qui  ne  voit  qu'en  bon  français,  la  religion,  c'est  «  les 
religions  »,  et  la  philosophie,  c'est  «  les  philoso- 
phies »?  La  philosophie,  c'est  ce  qui  fait  l'objet 
commun  des  philosophies  d'Aristote  et  de  Platon,  de 
Descartes  et  de  Spinoza,  de  Kant  et  d'Hegel;  et  si  cet 
objet  commun  est  démontré  chimérique  ou  inacces- 
sible, ce  ne  sont  pas  seulement  les  «  philosophies  » 
qui  croulent,  c'est  la  «  philosophie  »  même,  en  même 
temps  qu'elles,  puisqu'elle  n'est  qu'elles.  S'est-on 
jamais  avisé  d'opposer  «  les  littératures  »,  comme 
vaines,  à  la  «  littérature  »,  comme  éternellement 
subsistante,  ou  «  les  arts,  »  comme  illusoires,  à 
«  l'art  »,  comme  éternellement  vrai?  Pareillement 
les  religions  »,  c'est  le  judaïsme,  c'est  le  christia- 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       253 

nisme,  c'est  l'islamisme,  c'est  encore  le  brahma- 
nisme, le  bouddhisme,  l'indouisme,  et  «  la  religion  », 
c'est  ce  qui  fait,  par-dessous  les  difFérences  particu- 
lières, la  matière  commune  de  toutes  les  religions; 
c'est  ce  que  l'analyse  trouve  d'analogue  ou  d'iden- 
tique au  fond  de  son  creuset,  quand  elle  a  comme 
évaporé  ce  que  la  race^  le  temps,  les  lieux,  les  cir- 
constances, l'histoire,  ont  introduit  d'individuel  ou 
de  local  dans  k  les  religions  »  ;  et  si  vous  n'y  voyez 
rien,  comme  vous  dites,  que  d'enfantin,  c'est  bien 
«  la  religion  »  même  dont  vous  le  dites,  en  ne  le 
disant  pas,  ou  même  en  ayant  l'air  de  dire  le  con- 
traire. 

C'est  le  même  manque  encore  de  netteté  ou  de 
fermeté  que  j'ose  reprocher  aux  conclusions  de 
M.  Renan,  et  généralement  à  sa  philosophie  de  l'his- 
toire. «  Le  mouvement  du  monde,  nous  dit-il,  est  la 
résultante  du  parallélogramme  de  deux  forces  :  le 
libéralisme  d'une  part,  le  socialisme  de  l'autre,  —  le 
libéralisme  d'origine  grecque,  le  socialisme  d'origine 
hébraïque,  —  le  libéralisme  poussant  au  plus  grand 
développement  humain,  le  socialisme  tenant  compte, 
avant  tout,  de  la  justice  entendue  d'une  façon  stricte, 
et  du  bonheur  du  grand  nombre,  souvent  sacrifié 
dans  la  réalité  aux  besoins  de  la  civilisation  et  de 
l'État.  Le  socialiste  de  notre  temps,  qui  déclame 
contre  les  abus  inévitables  d'un  grand  État  organisé, 
ressemble  fort  à  Amos  présentant  comme  des  mons- 
truosités les  nécessités  les  plus  évidentes  de  la  société, 

15 

'|(LiBRARYl 


254  NOUVEAUX     ESSAIS 

le  paiement  des  dettes,  le  prêt  sur  gage,  Timpôt  ». 
Et,  grâce  à  l'ordinaire  lucidité  du  style  de  M.  Renan, 
rien  ne  paraît  sans  doute  plus  clair,  mais,  au  fond  et 
en  réalité,  je  pense  que  rien  ne  l'est  moins.  Qu'est-ce, 
en  effet,  que  «  le  plus  grand  développement  humain  »; 
en  quoi  consiste-t-il?  et  pourquoi,  tout  de  même 
qu'il  enferme,  dans  la  pensée  M.  Renan,  l'idée  du  pro- 
grès à  l'infini  de  l'intelligence  et  de  la  raison,  n'en- 
fermerait-il pas  aussi  celle  de  la  réalisation  de  la 
justice?  De  quelle  espèce  ou  de  quelle  nature  sont 
donc  ces  prétendus  «  besoins  »  qui  exigent  qu'on  leur 
sacrifie  «  le  bonheur  du  grand  nombre  »  ;  et,  quelque 
définition  que  l'on  en  donne,  en  vertu  de  quel  idéal 
ou  de  quelle  conception  théorique  les  proclame-t-on 
supérieurs  à  celui  du  bonheur  ou  de  la  réalisation 
de  la  justice?  Qui  a  dit  que  le  «.  bonheur  du  grand 
nombre  »  dût  consister  à  ne  point  pajer  ses  dettes 
ou  à  ne  pas  acquitter  l'impôt;  et  le  choix  de  pareils 
exemples  ne  témoigne-t-il  pas  assez  qu'il  y  a  plus  de 
subtilité  que  de  vérité  dans  l'antithèse?  Comment  les 
«  nécessités  les  plus  évidentes  de  la  société  »  sont- 
elles  «  d'inévitables  abus  »,  et  ce  mot  même  d'abus 
n'enveloppe-t-il  pas  en  lui  l'arrêt  de  sa  condamna- 
tion? Rien  de  tout  cela  n'est  clair  qu'en  apparence; 
toutes  ces  expressions  sont  agréablement  équivoques  ; 
et  ces  conclusions  n'en  sont  point. 

Mais  ce  qui  suit  est  plus  obscur,  ou  plus  flottant 
encore  :  «  Pour  oser  dire  laquelle  de  ces  deux  direc- 
tions a  raison,  continue-t-il,  il  faudrait  savoir  quel 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.      233 

est  le  but  de  l'humanité.  Est-ce  le  bien-être  des  indi- 
vidus qui  la  composent?  Est-ce  l'obtention  de  cer- 
tains buts  abstraits,  objectifs,  comme  l'on  dit,  exi- 
geant des  hécatombes  d'individus  sacrifiés?  Chacun 
répond  selon  son  tempérament  moral,  et  cela  suffit. 
L'univers,  qui  ne  nous  dit  jamais  son  dernier  mot, 
atteint  son  but  par  la  variété  infinie  des  germes.  Ce 
que  veut  lahvé  arrive  toujours.  »  Je  ne  demande  pas 
à  M.  Renan  ce  que  vient  faire  ici  lahvé,  «  cette  créature 
d'un  esprit  si  borné  »;  qui  d'ailleurs  n'existe  point; 
et  dont  la  volonté,  pour  avoir  un  objet,  devrait 
cependant  commencer  par  avoir  un  support  dans  sa 
personne.  Mais  je  crains  bien  que  l'opposition  ne 
soit  uniquement  dans  les  mots,  pas  du  tout  dans  les 
choses,  et  je  ne  sais  précisément  ni  de  quels  buts 
«  abstraits  ou  objectifs  »  il  est  ici  question,  ni  je  ne 
vois,  quand  j'essaie  de  m'en  faire  une  idée,  qu'ils 
•exigent  de  telles  «  hécatombes  d'individus  sacrifiés  ». 
La  science  ou  l'art,  par  exemple,  la  recherche  de  la 
vérité  ou  la  réalisation  de  la  beauté,  sont-ils  de  ces 
«  buts  objectifs  ou  abstraits?  »  la  morale  ou  la  poli- 
tique? Si  oui,  il  est  trop  évident  qu'on  ne  saurait  leur 
offrir  des  hécatombes  d'individus;  qu'il  n'y  a  pas  de 
chef-d'œuvre  ou  de  vérité  dont  le  prix  soit  tellement 
au-dessus  de  celui  d'une  vie  humaine  qu'on  puisse 
l'y  sacrifier;  et  que  la  morale  même  ou  la  politique 
ne  réclament  ce  genre  de  sacrifices  qu'au  nom  de 
l'intérêt,  du  bien-être  et  du  «  bonheur  du  grand 
nombre  ». 


256  NOUVEAUX     ESSAIS 

Mais  je  craindrais,  en  insistant,  de  m'éloigner  trop 
de  VUistoire  du  peuple  cVIsi'aël^  et  en  donnant  trop 
de  développement  à  ces  objections,  j'aurais  l'air  d'en 
exagérer  l'importance.  Revenant  donc  au  livre  lui- 
même  de  M.  Renan,  nous  espérons  que  le  lecteur  en 
aura  vu  l'intérêt,  et  qu'il  est  considérable.  Si  quelques 
historiens  persistent  encore  à  nier  la  part  d'Israël  dans 
l'histoire  de  la  civilisation,  nous  les  renvoyons  avec 
confiance  au  livre  de  M.  Renan,  et  particulièrement  à 
son  second  volume,  celui  qu'il  considère  comme  conte- 
nant dès  à  présent  «  la  partie  la  plus  importante  de 
l'histoire  du  judaïsme  ».  Pas  de  civilisation  moderne 
sans  le  christianisme  reçu  ou  combattu  ;  pas  de  chris- 
tianisme sans  le  judaïsme;  pas  de  judaïsme  sans  un 
petit  peuple  qui  ait  sacrifié  sa  fortune  politique  à  sa 
vocation  religieuse;  et  pas  de  confiance  enfin,  ou  de 
sentiment  de  cette  vocation,  sans  les  prophètes  qui 
l'ont  soutenue  parmi  les  défaillances,  qui  lui  ont 
donné  sa  forme  avec  sa  voix,  et  dont  on  serait  tenté 
de  dire  qu'ils  l'ont  créée.  Disputer  maintenant  si 
cette  civilisation  n'eût  pas  pu  prendre  un  autre 
cours,  ou  encore,  et  telle  qu'elle  est,  si  celles  de  la 
Grèce  et  de  Rome  n'eussent  pu  suffire  pour  la  former, 
ce  serait,  je  crois,  disputer  dans  le  vide,  comme  on 
en  voit  qui  se  demandent  ce  qu'il  serait  advenu  de  la 
réforme  du  xvi"  siècle  sans  Luther  et  Calvin,  ou  de  la 
révolution  française  si  Louis  XVI  était  mort  plein  de 
jours,  —  et  que  conséquemment  elle  n'eût  pas  éclaté. 
Bon  ou  mauvais,  les  Juifs  ont  joué  dans  le  monde  un 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       257 

rùle  de  première  importance,  voilà  ce  que  le  monde, 
pendant  dix-huit  siècles,  ne  s'était  pas  avisé  de  nier, 
et  si  nos  philosophes,  il  y  a  cent  ans  ou  un  peu 
davantage,  ont  cru  faire  merveille  en  le  contestant, 
ce  serait  faire  preuve  aujourd'hui  d'une  singulière 
étroitesse  d'esprit,  pour  les  mieux  honorer,  que  de 
les  imiter  dans  leurs  pires  erreurs.  Ce  serait  aussi 
faire  preuve,  on  l'a  vu,  d'uQ  rare  aveuglement  et  de 
beaucoup  d'ignorance,  puisque  ce  serait  méconnaître 
ce  que  l'érudition  générale,  ce  que  la  philologie  sémi- 
tique, ce  que  la  science  des  religions  ont  accompli 
de  progrès  depuis  un  siècle,  et'  pour  jouer  au  libre 
penseur,  ce  serait  en  vérité  reculer  de  cent  ans  sur 
son  temps. 

1"  février  1889. 


LA  LUTTE   DES   RAGES 


S'il  y  a  certainement  des  questions  plus  «  litté- 
raires »',  au  sens  usuel  et  banal  du  mot,  je  ne  sais 
s'il  y  en  a,  —  même  en  «  littérature  »,  —  de  plus 
intéressante,  ou  de  plus  attirante,  mais  surtout  de 
plus  importante  que  la  question  de  «  race  ».  Toutes 
les  autres,  en  effet,  n'y  viennent-elles  pas  comme 
aboutir?  Si  les  mêmes  genres  n'ont  pas  fait,  en  tout 
temps  ni  partout,  sous  toutes  les  latitudes,  la  même 
fortune  littéraire;  et  par  exemple,  depuis  Ronsard 
jusqu'à  nos  jours,  si  tous  nos  poètes  ensemble  n'ont 
pu  nous  donner  une  Jérusalem  seulement;  ou  encore, 
si  l'évolution  du  drame  anglais  dans  l'histoire  n'a 
sans  doute  pas  ressemblé  à  celle  de  la  tragédie  fran- 
çaise ,  la  cause  ou  l'explication  dernière  ne  s'en 
trouve-t-elle  pas  dans  le  mystère  même  des  aptitudes 
originelles  des  races?  Pourquoi  les  Allemands  n'ont-ils 

1.  La  Lutte  des  races,  par  M.  Gumplowicz,  traduction  de 
M.  Charles  Baye,  1  vol.  in-S,  Paris,  1893.  Guiilaumin. 


260  NOUVEAUX    ESSAIS 

pas  de  théâtre,  à  vrai  dire?  ou  pourquoi  l'Europe,  dont 
nos  prosateurs  ont  fait  si  aisément  la  conquête,  n'a- 
t-elle  jamais  franchement  accepté  nos  poètes,  en 
général,  et  nos  lyriques,  en  particulier?  Mais  les 
genres  eux-mêmes,  lorsque  l'on  essaie  d'en  reconsti- 
tuer l'histoire  et  d'en  reconnaître  la  première  origine, 
d'où  viennent-ils,  et  que  sont-ils  peut-être,  si  ce  n'est 
autant  de  symboles,  d'expressions  plastiques  et  figu- 
rées de  ce  qu'il  y  a  de  plus  original,  de  plus  intérieur, 
et  de  plus  permanent  dans  l'âme  même  ou  le  génie 
des  races?  Puisque  donc  il  n'y  a  pas  de  question  litté- 
raire un  peu  complexe  qui  n'aboutisse  à  la  question 
de  race,  il  n'en  est  pas  non  plus  qui  n'en  dépende;  si 
toutes  les  autres  y  retournent,  c'est  qu'elles  ont  com- 
mencé jadis  par  en  sortir;  et  c'est  pourquoi  nos  lec- 
teurs ne  s'étonneront  pas  de  nous  voir  parler  du  livre 
de  M.  Gumplowicz  sur  la  Lutte  des  races. 

Intéressant,  curieux  et  ambitieux,  ce  livre  est-il 
d'ailleurs  aussi  neuf,  aussi  paradoxal,  et  aussi  «  dan- 
gereux »  que  le  croit  son  auteur?  Car  on  n'a  Jamais 
pris  plus  de  précautions  que  M.  Gumplowicz  pour  se 
défendre  contre  les  conséquences  que  «  la  passion, 
alliée  à  l'infamie  »,  pourrait  tirer,  si  nous  l'en  voulons 
croire,  des  «  connaissances  nouvelles  »  contenues 
dans  son  livre;  et  vous  diriez  qu'étonné  lui-même 
ou  effrayé  de  son  audace,  et  de  la  portée  de  ses  décou- 
vertes, ce  sociologue  ne  s'admire  qu'en  tremblant.  La 
raison  s'en  trouve-t-elle  peut-être  dans  quelque  cir- 
constance que  nous  ne  savons  point?  En  ce  cas  nous 


SUR    LA    LITTÉRATURE    CONTEMPORAINE.      261 

n'avons  rien  à  dire.  Mais  si  peut-êlre,  dans  cef.te 
affectation,  M.  Gumplowicz  n'avait  cherché  qu'un 
moyen  de  provoquer  la  curiosité,  nous  lui  dirons 
sans  aucune  flatterie  qu'il  n'en  avait  pas  besoin.  Trop 
d'intentions,  à  la  vérité,  se  mêlent  ou  plutôt  s'entre- 
croisent dans  son  livre,  s'y  opposent  ou  s'y  contra- 
rient,  qui  en  rendent  la  lecture  pénible,  quand 
encore  et  surtout  elles  n'en  obscurcissent  pas  le  prin- 
cipal dessein.  Mais  toute  sorte  de  questions  y  sont 
traitées,  ou  indiquées,  dont  le  rapport  avec  la  ques- 
tion de  race,  pour  n'être  pas  d'abord  apparent,  n'en 
est  pas  moins  réel,  et  habilement  mis  en  valeur. 
Toute  sorte  d'hypothèses  y  sont  tour  à  tour  critiquées 
ou  suggérées  par  de  bonnes  raisons.  Toute  sorte  de 
paradoxes  s'y  opposent  aux  lieux  communs  de  la  phi- 
losophie de  l'histoire,  pour  nous  inquiéter  utilement 
sur  leur  solidité.  On  n'en  saurait  demander  davan- 
tage ;  et  après  cela,  si  M.  Gumplowicz,  mieux  informé, 
rendait  plus  de  justice  à  quelques-uns  de  nos  Fran- 
çais, dont  les  idées,  en  plus  d'un  point,  sont  voisines 
des  siennes,  nous  n'aurions  plus  qu'à  le  féliciter 
d'avoir  écrit  son  livre. 

Existe-t-il  un  Règne  humain?  ou,  pour  user  ici  de 
la  forte  expression  de  Spinoza,  dans  son  Éthique  : 
«  L'homme  est-il  dans  la  nature  comme  un  empire 
dans  un  autre  empire?  »  C'est  la  grande  question  que 
se  pose  d'abord  M.  Gumplowicz,  et,  pour  la  mieux 
résoudre,  il  commence  par  la  transformer.  Il  la  divise 
alors,  et  sans  autrement  s'embarrasser  des  raisons 

15. 


262  NOUVEAUX    ESSAIS 

des  anatomistes,  —  lesquels  aussi  bien  n'auraient 
rien  prouvé  quand  ils  auraient  démontré  la  parenté 
réelle  de  l'homme  et  des  animaux  supérieurs,  —  il 
examine  premièrement  si  nous  avons  quelque  pou- 
voir en  nous  de  nous  soustraire  aux  lois  de  la  nature. 
C'est  une  question  de  fait.  Mais  la  seconde  est  une 
question  de  méthode,  si  les  phénomènes  historiques 
ou  sociaux,  étant  seuls  de  leur  espèce,  ne  peuvent 
sans  doute  être  étudiés  que  par  des  moyens  qui  leur 
soient  propres  et  exclusifs.  La  conséquence  est  assez 
claire.  Quand  les  métaphysiciens  réussiraient  à 
démontrer,  si  je  puis  ainsi  dire,  l'inexistence  du 
libre  arbitre,  et  quand  les  anatomistes,  au  nom  de 
leur  science,  arriveraient  un  jour  à  prouver  qu'il  n'y 
a  pas  de  règne  humain,  il  nous  faudrait  encore  le  con- 
cevoir ou  le  poser  comme  tel,  pour  pouvoir  l'étudier; 
et  les  exigences  de  l'histoire  suffiraient  à  elles  seules 
pour  le  rétablir  dans  ses  droits.  L'hypothèse  d'un 
règne  humain  est  la  condition  même  de  l'histoire,  et 
quelle  que  soit  l'origine  de  l'homme,  l'histoire  est 
sans  doute  une  réalité.  Mais  on  peut  aller  plus  loin. 
On  peut,  avec  M.  Gumplowicz,  essayer  de  prouver 
que  «  l'homme  depuis  sa  première  apparition  a  tou- 
jours été  homme  ».  Formé  d'abord  à  l'image  de  Dieu, 
ou  dégagé  comme  homme,  par  une  lente  évolution, 
de  l'anthropopithèque  qui  le  contenait  en  puissance, 
on  peut  essayer  de  prouver  «  que  s'il  n'a  jamais  été 
ange,  ou  jamais  plus  parfait  qu'aujourd'hui,  jamais 
non  plus  il  n'a  été  plus  animal  que  maintenant,  ni 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       263 

jamais  dépourvu  de  raison  ».  On  le  peut,  si  l'on  sait 
interpréter  les  conclusions  de  la  science  du  langage 
ou  celles  encore  de  la  science  des  religions;  et  tout  le 
monde,  à  vrai  dire,  depuis  cinquante  ou  soixante  ans, 
s'y  est  tour  à  tour  efforcé,  mais  personne  avec  plus  de 
succès  que  M.  Gumplowicz. 

J'ose  en  effet  recommander  aux  linguistes  eux- 
mêmes  sa  longue  digression  sur  l'origine,  sur  la 
formation,  et  sur  l'évolution  du  langage.  On  ne  saurait 
plus  habilement  opposer  Schleicher  à  Steinthal  ou 
Max  MûUer  à  Lazarus  Geiger,  ni  mieux  mettre,  au 
besoin,  leurs  propres  contradictions  en  lumière;  et 
de  cette  rencontre  ou  de  ce  choc  d'opinions  adverses, 
on  ne  saurait  plus  adroitement  faire  sortir  soi-même 
des  conclusions  plus  probables.  «  Ce  qui  a  poussé 
nécessairement  et  naturellement  l'homme  à  la  for- 
mation des  sons  et  du  langage,  c'est  le  besoin 
puissant  de  faire  des  conventions  réciproques  et  de 
s'entendre  avec  ses  semblables...  Il  n'y  a  pas  de 
rapport  de  dépendance  nécessaire  entre  les  notions 
et  les  sons  qui  servent  à  les  exprimer...  un  son 
quelconque  peut  désigner  une  notion  quelconque... 
et  lorsqu'un  son  k  la  longue  a  fini  par  désigner  une 
notion  spéciale,  ce  fait  n'a  jamais  été  que  le  résultat 
du  hasard...  L'organisme  des  langues  est  issu  de  la 
faculté  et  du  besoin  de  parler,  universel  chez  les 
hommes,  et  il  provient  de  la  nation  rnlièro...  Le 
langage  n'est  pas  un  produit  libre  de  l'homme 
considéré  isolément,  il  appartient  toujours  à  la  nation 


264  NOUVEAUX    ESSAIS 

entière...  C'est  par  un  très  grand  nombre  de  langues 
que  les  hommes  primitifs  commencent  à  exprimer 
leurs  pensées.  Au  fur  et  à  mesure  que  les  relations 
se  multiplient,  certaines  langues  disparaissent  sans 
laisser  de  traces,  ou  passent  à  l'état  de  langues 
mortes,  d'autres  survivent  et  ne  cessent  de  gagner 
du  terrain.  »  Si  ces  conclusions  ne  semblent  rien 
avoir  de  très  original,  la  linguistique  n'a  pas  mis 
cependant  moins  d'un  demi-siècle  à  les  fonder,  et 
M.  Gumplowicz  ne  les  a  point  inventées,  mais 
empruntées  aux  maîtres  de  la  science.  Ai-je  besoin 
de  faire  voir  comment  elles  tendent  toutes  à  prouver 
que  le  langage  est  un  attribut  essentiel  de  l'homme, 
je  veux  dire  inséparable,  non  seulement  de  sa  nature, 
mais  de  sa  définition?  qu'entre  le  cri  de  l'animal  et 
le  langage  de  l'homme  elles  mettent  ou  elles  creusent 
un  abîme  sur  la  profondeur  duquel  on  ne  jettera 
jamais  aucun  pont?  et  qu'en  faisant  ainsi  de  l'exis- 
tence du  règne  humain  la  condition  du  langage,  elles 
la  prouvent,  —  puisque  nous  parlons? 

On  en  peut  dire  autant  des  conclusions  de  la 
science  des  religions.  Si  quelques  anthropologistes 
ont  jadis  essayé  de  découvrir  dans  quelque  forêt  du 
centre  de  l'Afrique  ou  dans  quelque  île  perdue  de 
rOcéanie,  des  peuplades  athées,  on  convient  aujour- 
d'hui, comme  d'une  vérité  d'observation  scientifique, 
indiscutable  et  prouvée,  de  «  l'universalité  des  phé- 
nomènes religieux  ».  Il  ne  semble  pas,  d'autre  part, 
qu'en  dépit  des  efforts  qu'on  a  faits  pour  signaler 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAIXE .       263 

dans  l'cinimalité  «  des  facteurs  mythogéniques,  »  il  y 
ait  rien  de  commun,  ni  de  vaguement  analogue, 
entre  l'espèce  de  vénération  que  l'on  prête  au  chien 
pour  son  maître  et  la  terreur  sacrée  que  ses  idoles 
inspirent  au  Polynésien.  Mais  ce  qu'au  contraire  tant 
de  recherches,  si  patiemment  poursuivies  depuis 
tantôt  un  siècle,  dans  toutes  les  directions,  pour 
ainsi  dire,  —  et  quelle  qu'en  fût  l'intention  pre- 
mière, —  paraissent  avoir  établi  solidement,  c'est 
l'existence  d'un  sentiment  religieux,  et  c'en  est  la 
liaison  plus  qu'étroite,  si  c'en  est  la  connexité  néces- 
saire, avec  deux  sentiments  qui  n'appartiennent  qu'à 
l'homme  :  celui  du  peu  d'étendue  qu'il  remplit  dans 
l'espace  et  celui  du  peu  de  place  qu'il  occupe  dans  le 
temps.  J'insisterais  si  M.  Gumplowicz  avait  lui-même 
insisté  davantage.  Et  qui  ne  jugera  qu'en  vérité  le 
sujet  en  valait  la  peine?  Car  le  sentiment  religieux 
offre  ceci  d'unique  peut-être,  et  en  tout  cas  de  très 
particulier,  que  plus  haut  on  essaie  de  remonter 
dans  l'histoire  de  l'humanité,  plus  large,  et  surtout 
plus  profonde  est  la  place  qu'il  tient  dans  l'âme 
humaine;  et  qu'à  mesure  que  la  civilisation  se  déve- 
loppe, il  s'épure  sans  doute,  il  s'ennoblit,  il  se  spiri- 
tualise,  mais  c'est  aux  origines  qu'ayant  toute  sa 
force,  il  a  toute  sa  puissance  aussi  de  domination. 
Qu'est-ce  que  le  pouvoir  d'un  prêtre  de  nos  jours  ou 
d'un  pasteur  protestant  auprès  de  celui  d'un  brah- 
mane antique?  De  telle  sorte  que,  si  l'homme  était 
sorti  de  l'animal,  c'est  quand  il  était  le  plus  voisin 


266  NOUVEAUX     ESSAIS 

du  gorille  ou  du  chimpanzé  qu'il  en  aurait  dilTéré  le 
plus,  par  celui  de  ses  attributs  qui  le  fait  le  plus 
homme;  et  quel  autre  argument  prouverait  à  la  fois 
d'une  manière  plus  simple  et  plus  décisive  l'existence 
ou,  pour  mieux  dire,  la  réalité  d'un  règne  humain? 
Mais  M.  Gumplowicz  était  pressé  d'en  venir  à  l'objet 
essentiel  de  son  livre,  qu'on  résumerait  assez  bien 
en  disant  qu'il  s'y  est  proposé  de  renouveler  la 
manière  d'écrire  l'histoire;  de  définir  la  notion  de 
race  avec  plus  de  précision  qu'on  ne  l'avait  encore 
fait;  et  de  fonder  enfin," sur  un  nouveau  principe,  la 
philosophie  de  l'histoire. 

Il  y  a  trois  manières,  on  le  sait,  de  concevoir  et, 
par  conséquent,  de  traiter  la  philosophie  de  l'histoire. 
Nous  pouvons  nous  représenter  les  actions  des 
hommes  comme  dirigées,  par  la  main  de  Dieu  même, 
vers  des  fins  inconnues,  et  l'histoire  de  l'humanité, 
comme  n'étant  ainsi,  dans  sa  suite  irrégulière,  que  le 
développement  d'un  dessein  providentiel  caché.  C'est 
la  conception  de  Bossuet,  dans  son  Discours  sur  l'his- 
toire universelle,  et  c'est  celle  de  Joseph  de  Maistre, 
dans  ses  Considérations  sur  la  France,  ou  encore  dans 
ses  Soirées  de  Saint-Pétersbourg .  Ou  bien,  nous  pou- 
vons nous  représenter  la  transformation  des  institu- 
tions et  des  mœurs  comme  étant  l'œuvre  originale  de 
la  liberté  de  l'homme,  et  cette  liberté,  guidée  par  la 
raison,  comme  tendant,  d'âge  en  âge,  vers  une  con- 
science plus  haute  et  plus  claire  d'elle-même.  Cette 
conception,  qui  est  un  peu  celle  de  Voltaire,  dans  son 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMP  ORA  IN'E .       267 

Essai  sur  les  mœurs,  est  surtout  celle  de  Condorcet, 
dans  son  Esquisse  d'un  tableau  des  progrès  humains. 
Et  nous  pouvons  enfin  nous  représenter  l'évolution 
de  l'espèce  comme  étant  soumise  en  son  cours  à  des 
lois  inflexibles,  lois  de  fer  et  d'airain,  lois  analogues 
ou  plutôt  identiques,  —  puisqu'elles  n'en  sont  peut- 
être  qu'autant  de  cas  particuliers,  —  à  celles  qui 
gouvernent  le  mouvement  des  mondes.  Ébauchée  ou 
entrevue  par  Montesquieu,  dans  son  Esprit  des  lois, 
la  conception  est  celle  d'Auguste  Comte  dans  sa  Phi- 
losophie positive,  et  généralement  de  tous  ceux  qui 
n'ont  retenu  de  l'histoire  que  ce  que  j'en  appellerai 
l'élément  quantitatif.  «  De  ces  trois  conceptions,  dit 
M.  Gumpli)wicz,  celle  qui  peut  revendiquer,  dans 
l'histoire  humaine,  les  plus  grands  triomphes,  c'est 
la  première;  aujourd'hui  la  seconde,  celle  qui  se 
réclame  de  la  raison,  lui  tient  tête  victorieusement; 
la  troisième,  elle,  ne  peut  enregistrer  que  de  timides 
tentatives  et  d'éclatants  échecs  ».  Mais  je  crains  ici 
que  le  traducteur  n'ait  un  peu  trahi  l'auteur;  et  ce 
que  M.  Gumplowicz  a  l'air  de  dire  du  fond  de  ces  trois 
conceptions,  j'ai  quelque  idée  qu'il  ne  doit  lo  dire 
en  réalité,  que  de  leur  succès  littéraire  ou  phihjso- 
phique.  La  théorie  de  la  Providence  a  donc  rencontré 
jusqu'ici  de  plus  nombreux  partisans  et  de  plus  nom- 
breux défenseurs,  de  plus  illustres  ou  de  plus  élo- 
quents. Mais  la  théorie  du  progrés,  depuis  cent  cin- 
quante ou  deux  cents  ans  bientôt,  s'enorgueillit  d'en 
compter  tous  les  jours  davantage.  Et    quant  à  la 


268  NOUVEAUX     ESSAIS 

théorie  de  révolution  enlln,  sises  disciples  ont  semblé 
se  faire  comme  un  jeu  de  la  compromeltre  dans  les 
pires  aventures,  c'est  d'elle  cependant  que  se  réclame 
l'auteur  de  la  Lulte  des  races,  et  c'est  elle  qu'il  s'est 
proposé  de  rendre  vraiment  «  scientifique  ». 

Pour  cela,  s'élant  d'abord  interdit  toute  espèce  de 
spéculation,  —  théologique  ou  métaphysique  ,  — 
négligeant  même  de  discuter  la  question  du  libre 
arbitre,  et  s'enfermant  pour  ainsi  dire  entre  les  bornes 
de  l'histoire,  M.  Gumplowicz  s'est  demandé  quel  était, 
de  tous  les  fa{ts  sociaux,  le  plus  constant,  le  plus  uni- 
versel, celui  dont  tous  les  autres  ne  sont  que  des 
«  fonctions  »,  et  il  a  trouvé  que  c'était  la  guerre. 
«  L'histoire  et  le  présent,  dit-il,  nous  olTrent  l'image 
de  guerres  presque  ininterrompues  entre  les  tribus, 
entre  les  peuples,  entre  les  États,  entre  les  nations  »  ; 
et  il  ajoute  :  «  Le  but  de  toutes  ces  guerres  est  tou- 
jours le  même,  quelles  que  soient  les  formes  diffé- 
rentes sous  lesquelles  ce  but  est  visé  ou  atteint,  et  ce 
but,  c'est  de  se  servir  de  Vennemi  comme  d'un  uioijen 
de  satisfaire  ses  propres  besoins  ».  Durus  lac  scrmo  : 
mais  si  la  doctrine  est  dure,  qui  niera  qu'elle  soit 
sans  doute  plus  vraisemblable  encore?  Peuples  ou 
nations,  de  quelque  nom  qu'on  les  appelle,  n'est-ce 
pas  la  guerre  qui  les  pose,  comme  qui  dirait  un  phi- 
losophe, en  les  opposant  à  tout  ce  qui  gêne  leur 
expansion,  tout  ce  qui  limite  leur  indépendance,  tout 
ce  qui  menace  leur  sécurité?  Les  arts  eux-mêmes  de 
la   paix,  considérés  dans  leur  essence,  que  sont-ils 


SUR    LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.      269 

autre  chose  qu'une  forme  de  la  guerre,  si,  dans  Fan- 
tiquité  comme  dans  les  temps  modernes,  que  ce 
soient  les  Phéniciens  qui  l'aientjadis  exercé  en  Grèce 
ou  les  Anglais  aujourd'hui  dans  l'Inde,  le  commerce 
n'a  toujours  été  que  l'exploitation  de  la  faiblesse  ou 
de  l'ignorance  d'une  race  par  l'habileté,  l'avidité,  la 
cupidité  d'une  autre?  Mais  que  signifie  encore,  dans 
une  même  nation,  et  d'où  procèdent,  à  quoi  répon- 
dent, comment  s'expliquent  la  subordination  ou  la 
superposition  des  classes  sociales,  si  ce  n'est  par 
l'établissement  effectif  du  pouvoir  d'une  population 
conquérante  sur  une  population  conquise,  c'est-à-dire 
par  un  fait  de  guerre?  Et  si  l'on  descend  enfin  jusqu'à 
la  famille  ou  jusqu'à  l'individu,  qu'est-ce  que  la  vie, 
sinon  l'effort  que  fait  chacun  de  nous  pour  persévérer 
dans  son  être,  pour  le  développer,  pour  l'accroître, 
et,  tout  autour  de  lui,  pour  obliger  ses  semblables  à 
se  rendre  les  artisans  de  sa  fortune,  les  instruments 
de  sou  pouvoir,  la  matière  de  ses  plaisirs,  ou,  plus 
généralement  et  d'un  mot  qui  dit  tout,  les  moyens  de 
son  égoïsme? 

On  reconnaît  sans  doute  ici  non  seulement  les  idées 
de  Darwin  ou  de  Malthus,  mais  celles  aussi  de  Joseph 
de  Maistre,  et,  à  ce  propos,  —  si  nous  avons  négligé 
de  signaler  plus  haut  la  ressemblance  ou  l'analogie 
de  quelques-unes  des  vues  de  M.  Gumplowicz  avec 
celles  d'Edgar  Quinet,  dans  son  Génie  des  religions^ 
par  exemple,  ou  de  M.  de  Donald,  dans  ses  Rechei^ches 
philosophiques,  —  nous  ne  saurions  aller  jusqu'à  faire 


270  NOUVEAUX     ESSAIS 

tort  du  plus  éclatant  peut-être  de  ses  paradoxes  à 
l'éloquent  auteur  des  Soirées  de  Saint-Pétersbourg.  Bu 
droit  du  génie  sur  les  idées  qu'il  a  popularisées  par 
la  beauté  de  la  forme,  c'est  à  Joseph  de  Maistre,  en 
effet,  qu'elle  appartient,  cette  idée  de  la  valeur  ou  de 
la  signification  mj^stique  de  la  guerre,  et  les  Darwin 
et  les  Hœckel,  pour  l'avoir  laïcisée,  ne  lui  ont  pas 
ravi  l'honneur  de  l'avoir  aperçue  le  premier.  L'ont-ils 
perfectionnée  seulement,  s'ils  n'ont  pas  vu  ce  que 
l'extension  du  paradoxe  à  l'homme  avait  d'insoute- 
nable, ou,  l'ayant  vu,  s'ils  n'ont  rien  fait  pour  en  éta- 
blir la  légitimité?  Car  «  les  loups  ne  se  mangent  pas 
entre  eux  »,  comme  dit  le  proverbe,  et  le  proverbe  a 
sans  doute  raison.  Si  la  guerre  est  la  loi  du  monde, 
elle  ne  s'exerce  que  d'une  espèce  à  l'autre, —  du  tigre 
à  la  gazelle  ou  du  vautour  à  la  colombe,  —  et  tous 
les  hommes  ensemble  ne  forment  peut-être  qu'une 
seule  espèce.  Pour  établir  l'universalité  de  la  loi  de  la 
guerre,  il  fallait  donc  essayer  de  ruiner  la  doctrine  de 
l'unité  de  l'espèce  humaine,  et  c'est  ce  que  M.  Gum- 
plowicz  a  en  effet  essayé  de  faire. 

11  n'entre  pas  à  ce  sujet  dans  les  discussions  des 
anlhropologistes,  et  il  ne  demande  pas  aux  lois  du 
métissage  ou  de  l'hybridation  la  solution  d'un  pro- 
blème historique.  Mais  il  se  borne  à  constater  que,  si 
la  doctrine  de  l'unité  de  l'espèce  a  de  nombreux 
et  savants  défenseurs  parmi  les  naturalistes,  la  doc- 
trine opposée,  celle  du  polygénisme,  n'en  a  ni  de 
moins  savants  ni  peut-être  de  moins  nombreux.  Il 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       271 

cite  en  exemple,  pour  les  rassurer,  à  tous  ceux  qui 
redouteraient  les  conséquences  morales  de  la  seconde, 
naturaliste  Agassiz  et  le  théologien  PfTeiderer,  puis, 
fidèle  à  sa  méthode,  il  se  restreint  alors,  pour  traiter 
la  question,  aux  seules  données  de  l'histoire.  Mais 
elles  sont  bien  incertaines,  et  sans  doute  on  ne  sau- 
rait citer  une  seule  race  au  monde  qui  soit  parfaite- 
ment pure,  je  veux  dire  dont  le  sang  ne  soit  un 
mélange  et  comme  une  amalgamation  de  vingt  autres. 
Qui  de  nous  se  vantera  d'être  Aryen?  Qui  prouvera 
seulement  qu'il  est  Celte?  Nous  ne  sommes  assurés 
que  d'être  Français  ou  Allemands,  Italiens  ou  Anglais, 
Américains  ou  Chinois.  Comment  donc  l'histoire 
résoudra-t-elle  le  problème  et  comment  sortirons- 
nous  de  la  difficulté?  Ce  sera  par  la  difficulté  même, 
et,  pour  ainsi  parler,  en  nous  aidant  des  lueurs 
qu'elle  jette  en  s'augmentant.  Chinois  ou  Américains, 
Anglais  ou  Italiens,  Allemands  ou  Français,  si  nous 
sommes  assurés  en  efTet  d'une  chose  par  l'histoire, 
c'est  que  ces  noms  enveloppent  ou  confondent  sous 
l'unité  d'une  même  désignation  vingt  races  autrefois 
difTérentes  ou  ennemies.  Grande  ou  petite,  aucune 
patrie  ne  s'est  formée  qu'aux  dépens  de  ce  que  l'on 
pourrait  appeler  les  indépendances  locales;  et  — 
sans  examiner  ici,  pour  le  moment,  les  moyens  que 
l'on  a  pu  prendre,  —  aucun  peuple  n'est  jamais  sorti 
que  de  l'agglomération  et  de  la  fusion  ensemble  d'une 
multiplicité  de  tribus  ou  de  clans.  Bien  loin  d'être 
dans  le  passé,  c'est  dans  l'avenir  que  serait  l'unifica- 


272  NOUVEAUX    ESSAIS 

tion  de  l'espèce  humaine.  Le  passage  qui  s'est  fait 
ailleurs  de  l'homogène  à  l'hétérogène  s'est  fait  au 
contraire  ici  de  l'hétérogène  à  l'homogène.  C'est  la 
pluralité  des  races  qui  est  ancienne.  Tout  le  mouve- 
ment de  l'histoire  ne  semble  avoir  tendu  qu'à  en 
diminuer  le  nombre.  Puisque  d'ailleurs  il  en  est  de 
même  de  l'évolution  des  langues  et  de  celle  des  reli- 
gions, l'analogie  confirme  les  résultats  de  l'observa- 
tion directe.  Et  le  polygénisme  se  trouve  ainsi  rendu 
vraisemblable  —  sinon  tout  à  fait  démontré  —  par 
les  mêmes  moyens  que  les  grandes  hypothèses  de  la 
science  moderne,  sur  l'attraction  par  exemple,  ou 
sur  l'unité  des  forces  physiques  :  il  concorde  avec 
toutes  les  données  de  l'histoire;  et,  presque  tous  les 
faits  dont  le  monogénisme  est  impuissant  à  rendre 
compte,  il  les  explique. 

Nous  comprenons  alors  la  nécessité  de  la  guerre, 
et  selon  l'expression  de  M.  Gumplowicz,  nous  com- 
prenons la  nécessité  de  la  «  lutte  des  races  pour  la 
domination  ».  Comme  les  espèces  dans  la  nature,  si 
les  races  humaines  sont  nées  pour  ainsi  dire  enne- 
mies; s'il  y  a  de  la  défiance,  et  de  la  haine  déjà  prête 
à  surgir  dans  la  curiosité  qu'elles  s'inspirent;  où 
même  si,  réciproquement,  on  en  voit  ressentir  les 
unes  pour  les  autres,  —  la  blanche  pour  la  jaune,  ou 
la  jaune  pour  la  noire,  —  une  sorte  d'horreur  ou  de 
dégoût  physiologiques,  ce  n'est  point  à  un  calcul 
qu'elles  obéissent  quand  elles  se  ruent  in  mutua 
funera,  comme  disait  l'auteur  des  Soirées  de  Saint- 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       273 

Pétersbourg,  mais  à  quelque  chose  de  plus  impérieux, 
si  c'est  à  l'impulsion  du  sang,  à  la  force  obscure  de 
l'instinct,  et  je  ne  sais  à  quelle  voix  du  dedans  dont 
les  suggestions  les  mènent  en  dépit  d'elles  à  la  vic- 
toire ou  à  la  ruine.  Inégalement  douées,  inégalement 
développées,  il  y  en  a  d'humbles  et  de  douces,  il  y  en 
a  de  hardies  et  de  féroces,  dont  les  unes  sont  faites 
pour  obéir  et  les  autres  pour  commander.  Viennent- 
elles  à  se  rencontrer,  sur  quelque  terrain  que  ce  soit, 
il  faut  qu'elles  prennent  leur  niveau,  si  l'on  peut  ainsi 
dire,  et  que,  la  loi  s'accomplissant,  la  prospérité  des 
secondes  se  compose  de  la  destruction  ou  de  l'asser- 
vissement des  autres.  Mais,  en  ce  sens  et  de  ce  point 
de  vue,  la  guerre  n'est  alors  «  que  la  manifestation 
des  tendances  et  des  forces  qui  régnent  dans  les  élé- 
ments hétérogènes  de  l'humanité  ».  Race  ou  espèce, 
de  quelque  nom  que  l'on  se  serve  pour  exprimer  et 
résumer  les  différences  qui  séparent  l'homme  de 
l'homme,  elles  existent  et  elles  sont  profondes,  et  la 
guerre  n'est  que  l'issue  sanglante  par  où  elles  cher- 
chent à  se  satisfaire.  La  guerre  se  trouve  donc  ainsi 
rattachée,  par  sa  définition  même,  à  quelque  chose  de 
plus  qu'humain,  si  nous  ne  sommes  pas  les  auteurs, 
mais  les  instruments,  les  dupes,  ou  les  victimes  de  • 
nos  propres  instincts.  Fondée  sur  l'hostilité  naturelle 
des  races,  elle  est  aussi  nécessaire  ou  fatale  «  que  l'est 
en  tout  ordre  de  choses  la  perpétuité  d'action  des  forces 
qui  y  prennent  part  ».  Et  comme,  d'autre  part,  à 
mesure  qu'elles  se  détruisent  les  unes  les  autres  en  tant 


274  NOUVEAUX     ESSAIS 

que  formations  naturelles,  les  races  se  reconstituent 
en  tant  que  formations  historiques  ou  sociales,  on  ne 
prévoit  même  pas  que  la  guerre  doive  jamais  cesser 
de  les  précipiter  les  unes  contre  les  autres.  Elle  est 
vraiment  dans  le  sang  de  nos  veines,  et  le  langage, 
par  exemple,  ou  le  sentiment  religieux  ne  nous  sont 
pas  plus  innés. 

Cette  manière  de  définir  la  race  a  plusieurs  avan- 
tages, dont  le  moindre  n'est  pas  de  soustraire  le  pro- 
blème ethnique  à  la  compétence  des  naturalistes 
pour  le  rendre  à  celle  des  historiens.  S'il  a  pu  jadis 
exister  des  races  naturelles,  c'est-à-dire  dont  tous  les 
représentants  fussent  issus  d'un  auteur  commun, 
l'histoire  n'en  connaît  pas  de  telles,  mais  seulement 
des  races  historiques.  «  La  notion  de  race  aujourd'hui, 
dit  très  bien  M.  Gumplowicz,  n'est  plus  partout  qu'une 
notion  historique...  La  race  est  une  unité  qui,  au 
cours  de  l'histoire,  s'est  produite  dans  le  développe- 
ment social  et  par  lui...  Ses  facteurs  initiaux  sont 
intellectuels  :  langue,  religion,  coutume,  droit,  civi- 
lisation... Ce  nest  que  plus  tard  qu  apparaît  le  facteur 
phi/sique  :  l'unité  du  sang  :  celui-ci  est  bien  plus 
puissant,  il  est  le  facteur  qui  maintient  l'unité.  » 
Nous  dirons  la  même  chose  d'une  manière  encore 
plus  brève  :  ce  n'est  pas  le  sang  qui  fait  la  race, 
mais,  au  contraire,  la  race  fait  le  sang.  Par  là,  une 
question,  non  seulement  obscure,  mais  contradic- 
toire dans  les  termes,  —  car,  si  l'on  ne  peut  nulle 
part  observer  de  races  naturelles,  comment,  en  vérité, 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       275 

les  définirait-on?  —  se  trouve  ramenée  à  une  que>lion 
purement  historique.  Tout  ce  que  le  mot  exprimait 
de  lointain  et  de  mystérieux  s'éclaire  en  se  rappro- 
chant de  nous.  Des  races,  encore  aujourd'hui,  se 
forment  sous  nos  yeux,  prennent  conscience  d'elles- 
mêmes  comme  races,  se  posent  et  s'opposent  à  d'au- 
tres comme  telles.  Observons-les.  La  complexité  des 
phénomènes,  qui  peut  bien  en  masquer  la  nature, 
ne  saurait  cependant  la  modifier  dans  son  fonds. 
L'homme  étant  toujours  l'homme,  les  lois  qui  le  gou- 
vernent sont  aussi  toujours  les  mêmes,  si  Montes- 
quieu les  a  bien  définies  en  les  appelant  les  rapports 
nécessaires  qui  résultent  de  la  nature  des  choses.  Le 
problème  ethnique,  reculé  jusqu'alors  dans  les  pro- 
fondeurs de  la  préhistoire,  a  donc  désormais  une 
base  expérimentale.  Comment  naît  un  peuple?  Nous 
pouvons  nous  proposer  de  répondre  à  une  question 
dont  nous  avons  pour  ainsi  dire  les  éléments  sous  la 
main;  et,  de  la  philosophie  de  l'histoire  ainsi  renou- 
velée, par  une  définition  nouvelle  de  la  race,  M.  Gum- 
plowicz  essaie,  pour  compléter  son  œuvre,  de  tirer 
maintenant  une  manière  nouvelle  de  concevoir  et 
d'écrire  l'histoire. 

Au  lieu  donc  de  se  proposer,  comme  autrefois, 
pour  unique  ou  principal  objet,  de  raconter  des 
batailles  ou  des  révolutions,  de  célébrer  des  grands 
hommes  ou  de  flétrir  des  tyrans,  de  démontrer 
encore  le  mécanisme  des  institutions  politiques,  ou 
de  décrire  les  mœurs,  l'historien  s'attachera  désor- 


276  NOUVEAUX     ESSAIS 

mais  à  reconnaître  et  à  démêler  ce  que  M.  Gumplo- 
wicz  appelle  le  «  processus  de  formation  des  races  ». 
Là,  en  effet,  est,  comme  on  l'a  vu,  le  phénomène 
essentiel  de  l'histoire  de  l'humanité  ;  là  est,  par  con- 
séquent, la  raison  d'être  de  l'histoire;  là  enfin  pour 
chacun  de  nous  est  l'intérêt  de  l'histoire  nationale. 
Comment  s'est  formée  la  race  française?  par  quels 
mélanges  de  sang?  dans  quelles  circonstances?  à  la 
faveur  de  quels  événements?  Dans  cette  formation 
lente  et  successive,  quelle  a  été  la  part  des  Gaulois, 
des  Romains,  des  Germains?  Par  quels  moyens  la 
population  conquérante  s'est-elle  assimilé  la  popula- 
tion conquise?  la  première  a-t-elle  asservi  la  seconde, 
ou  la  seconde  a-t-elle  absorbé  la  première?  Quelle 
combinaison  nouvelle  est  résultée  de  l'échange  de 
leurs  défauts  ou  de  leurs  qualités,  du  conflit  de  leurs 
aptitudes,  delà  fusion  de  leurs  intérêts?  Quels  obsta- 
cles cette  fusion  a-t-elle  rencontrés?  intérieurs, 
comme  la  diversité  des  langues  et  des  religions,  ou 
extérieurs,  dans  la  formation  des  nationalités  et  des 
races  voisines?  Comment  encore  en  a-t-on  triomphé? 
quand  et  qui?  par  la  force  ou  par  l'adresse?  au  prix 
aussi  de  quels  sacrifices?  La  race  étant  en  voie  de 
formation,  quels  accidents,  de  quelle  nature,  l'ont 
peut-être  un  moment  détournée  de  son  hut?  Quelle 
influence  l'exemple  de  l'étranger  a-t-il  peut-être 
exercée  sur  elle?  ou  comment  enfin  a-t-elle  opéré  son 
mouvement  de  concentration  sur  elle-même,  et  du 
Rhin  jusqu'aux  Alpes,  ou  des  rives  de  la  Méditer- 


SUR     LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.      277 

ranée  jusqu'aux  bords  de  l'Océan,  comment,  dans  un 
jour  de  victoire  ou  de  défaite,  peut-être,  a-t-elle 
senti,  comme  un  grand  corps,  le  même  sang  couler 
dans  ses  veines  et  battre  dans  son  cœur?  Si  l'on  se 
plaçait  à  ce  point  de  vue  pour  écrire  une  histoire  de 
France,  elle  ne  serait  pas  sans  doute  la  plus  scienti- 
fique seulement,  mais  aussi  la  plus  nationale.  Mais  si 
l'on  appliquait  ensuite  la  même  méthode  à  l'histoire 
universelle,  comme  le  voudrait  M.  Gumplowicz,  qui 
ne  voit  ce  que  l'histoire  y  gagnerait  d'intérêt  et  de 
clarté,  de  richesse  dans  le  détail,  de  simplicité  dans 
les  grandes  lignes,  de  profondeur  dans  les  perspec- 
tives, et  de  mouvement  dans  sa  suite?  N'y  eût-il  que 
cette  indication  dans  le  livre  de  M.  Gumplowicz,  c'en 
serait  assez  pour  le  remercier  de  l'avoir  écrit. 

Ce  n'est  pas  maintenant  que  nous  l'approuvions 
de  tous  points,  et,  au  contraire,  il  nous  reste  à  for- 
muler plus  d'une  objecaon.  Nous  nous  sommes  con- 
tenté jusqu'ici  d'exposer  les  idées  de  M.  Gumplowicz 
et  nous  avons  essayé  d'en  mettre  non  seulement  la 
nouveauté,  mais  la  vraisemblance  aussi  dans  tout  son 
jour.  Peut-être  même  a-t-il  pu  sembler  que  nous  les 
faisions  nôtres.  S'il  s'en  faut  de  beaucoup  pourtant, 
c'est  donc  le  moment  de  le  dire,  et  s'il  se  mêle,  dans 
ce  livre,  à  de  lumineuses  vérités,  plus  d'un  paradoxe, 
la  matière  est  assez  importante,  et  nous  avons  assez 
loué  M.  Gumplowicz,  pour  qu'il  nous  permette  quel- 
ques observations. 

Et  d'abord,  si  l'histoire  de  la  formation  des  races 

16 


278  NOUVEAUX     ESSAIS 

esl  sans  doute,  —  comme  nous  venons  de  le  dire 
nous-même,  —  un  des  objets  les  plus  intéressants  que 
riiistorien  se  puisse  proposer,  pourquoi  serait-il  donc 
le  seul,  ou  même  le  principal?  Lassé  que  l'on  est  d'en- 
tendre appeler  l'histoire  du  nom  d'art,  et  de  la  voir 
traiter  comme  tel,  avec  tout  ce  que  ce  nom  lui  seul 
suppose  ou  exige  de  perspicacité  dans  l'érudition,  de 
bonheur  dans  le  choix  des  faits,  d'invention  ou  d'ins- 
piration même  dans  le  plan,  et  d'originalité  dans  la 
forme,  on  en  voudrait  faire  une  science,  dont  les  con- 
clusions tireraient,  de  la  rigueur  et  de  l'impersonna- 
lité  de  sa  méthode,  une  certitude  analogue  à  celle  des 
Jois  de  l'histoire  naturelle  ou  de  la  physiologie.  Mais 
quel  avantage  y  voit-on?  Si  quelques  historiens,  ou 
plutôt  quelques  poètes,  comme  un  Carlyle  et  comme 
un  Michelet,  en  ne  proposant  d'autre  objet  à  l'histoire 
.que  «  la  résurrection  du  passé  »,  l'ont  sans  doute 
plus  d'une  fois  refaite  au  gré  de  leur  imagination 
visionnaire,  de  quelles  vives  lueurs  aussi  n'ont-ils 
pas  éclairé  plus  d'une  fois  les  profondeurs  de  la  tra- 
dition, et  l'intelligence  du  passé  n'est-elle  pas  d'abord 
au  prix  de  cette  résurrection?  D'autres  historiens 
n'ont  jamais  séparé  la  notion  de  leur  art  de  celle  de 
son  utilité  pratique,  et,  Français  ou  Allemands,  ils 
se  sont  crus  chargés,  en  écrivant,  d'entretenir  le 
culte  de  la  tradition.  M.  Gumplowicz  les  flétrit,  si  je 
puis  ainsi  dire,  du  nom  à.' Eihnocen triques.  Ethnocen- 
triques  est  dur!  Mais  fait-il  attention  que  ces  ethno- 
-centriques,  s'ils  contribuent  sans   doute  pour  leur 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONT  CM  PO  U  AIN  E  ,       279 

part  à  la  formation  ou  au  développement  de  la 
«  race  »  dont  ils  sont,  opèrent  donc  ainsi,  comme  des 
forces  de  la  nature,  dans  le  sens  même  de  la  philo- 
sophie de  l'histoire,  et  combattent  à  leur  manière  le 
bon  combat  pour  la  domination?  Nous  ne  concevrons 
jamais  que  l'on  ne  tienne  pas  compte  du  point  de 
vue  français  dans  une  histoire  de  France,  ou  du 
point  de  vue  allemand  dans  une  histoire  d'Alle- 
magne; et  d'ailleurs,  aussi  longtemps  qu'il  continuera 
d'exister  une  Allemagne  et  une  France,  c'est  ce 
qu'aucun  historien  ne  pourra  certainement  pas  con- 
cevoir, «  Quand  on  écrit  sur  les  maîtres  de  Ninive  ou 
sur  les  Pharaons  d'Egypte,  a  dit  quelque  part  le 
fameux  docteur  Strauss,  on  peut  bien  n'avoir  qu'un 
intérêt  purement  historique,  mais  le  christianisme 
est  une  puissance  tellement  vivante,  et  la  question 
de  ses  origines  implique  de  si  fortes  conséquences 
pour  le  présent  le  plus  immédiat,  qu'il  faudrait 
plaindre  l'imbécillité  des  critiques  qui  ne  porteraient 
à  cette  question  qu'un  intérêt  purement  historique.  » 
Uimbécillité  !  Décidément,  ces  Allemands  sont  terribles 
les  uns  pour  les  autres!  Mais  Strauss,  au  fond,  avait 
raison.  Cette  fausse  impartialité,  ce  désintéressement 
théorique  dont  on  voudrait  faire  la  vertu  maîtresse 
de  l'historien,  n'ont  de  lieu,  pour  parler  le  langage 
de  M.  Gumplowicz,  qu'autant  qu'on  les  applique  à 
des  processus  de  formation  achevés  et  comme 
refroidis,  l'histoire  des  rois  pasteurs  ou  la  guerre  du 
Pélopont'se.  On   se  paie  de  mots  quand  on  en  croit 


280  NOUVEAUX     ESSAIS 

pouvoir  transporter  la  rigueur  à  l'observation  de  faits 
dont  les  conséquences  ne  sont  pas  encore  épuisées. 
Et,  pour  preuve,  combien  serions-nous  de  Français 
qui  prendrions  intérêt  à  l'histoire  de  la  Révolution, 
ou  d'Allemands  à  celle  de  la  Réforme,  si  nous  ne 
sentions  pas  bien  que,  de  siècle  en  siècle  et  d'âge  en 
âge,  puisqu'il  en  sort  des  effets  nouveaux,  il  faut 
aussi,  de  nécessité,  que  les  idées  que  l'on  s'en  for- 
mait se  modifient  et  se  renouvellent?  Il  n'est  d'his- 
toire que  des  choses  vivantes,  et  tout  le  reste  n'est 
qu'érudition. 

Il  n'en  est  aussi  que  des  choses  particulières  ou 
même  individuelles,  ce  qui  est  justement  le  contraire 
de  la  définition  de  la  science;  et,  de  ne  voir  dans 
l'histoire  ({ue  la  formation  des  races  historiques, 
c'est  en  expulser,  si  je  puis  ainsi  dire,  le  principe 
actif  de  son  évolution.  Pour  considérable,  en  effet, 
que  puisse  être  l'influence,  ou,  si  l'on  veut,  la  pres- 
sion des  circonstances  environnantes,  il  est  sans 
exemple,  je  crois,  que  les  masses  se  soient  ébranlées 
d'elles-mêmes,  et  toujours  il  a  fallu  qu'un  homme 
leur  donnât  le  signal  du  mouvement.  Point  de 
guerres  d'esclaves  sans  quelque  Spartacus,  point  de 
guerres  de  paysans  sans  quelque  Muncer,  point  de 
guerres  de  classes  sans  un  Mirabeau;  et,  dans  un 
autre  ordre  d'idées,  quoi  qu'on  en  puisse  dire,  point 
de  mahométisme  sans  Mahomet,  point  de  christia- 
nisme sans  Jésus,  point  de  bouddhisme  sans  Çakya- 
Mouni.  C'est  ce  que  M.    Gumplowicz   semble  avoir 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.      281 

tout  à  fait  oublié.  Ou  plutôt  il  ne  l'a  pas  oublié,  mais, 
en  bon  déterministe,  il  s'est  contenté  d'aflirmer  que 
dans  le  cas  même  oîi  l'individu  résistait  au  mouve- 
ment de  son  groupe,  «  son  action  n'en  était  pas 
moins  déterminée,  en  tant  qu'opposition,  par  le  mou- 
vement dudit  groupe  ».  Voilà  certainement  une 
étrange  plaisanterie!  Eh  quoi!  dans  une  famille  où 
tout  le  monde  est  blond,  s'il  vient  à  naître  un  enfant 
très  brun,  la  couleur  de  sa  peau  sera  déterminée,  en 
tant  quelle  en  di/fère,  par  la  couleur  de  celle  de  ses 
générateurs  et  de  ses  ascendants.  Quel  abus  du  vrai 
sens  des  mots!  Il  n'y  a  de  déterminé  que  ce  qui  ne 
pouvait  pas  ne  pas  être,  et  l'histoire,  en  ce  sens,  est 
précisément  la  région  de  Vindéterminé.  Rien  ne  s'y 
passe  comme  il  devrait,  et,  au  contraire,  c'est  là 
qu'on  voit  tout  arriver.  Une  bataille  gagnée  change 
pour  des  années  la  fortune  d'un  peuple;  et  il  se 
trouve  qu'on  l'a  gagnée,  mais  tout  le  monde  sait 
bien  qu'on  pouvait  la  perdre.  Le  vainqueur  même  en 
est  de  tous  le  plus  fermement  convaincu.  Pareille- 
ment, quelles  que  soient  les  lois  qui  régissent  la 
famille  ou  la  propriété,  rien  ne  les  empêchait  d'être 
autres  qu'elles  ne  sont,  et  ceux-là  le  savent  bien  qui 
ne  les  ont  justement  portées  que  pour  empêcher  les 
effets  qu'ils  craignaient  des  autres.  Lycurgue  d'ail- 
leurs pouvait  être  Solon  et  Solon  pouvait  être  Lycur- 
gue. Et  pourquoi  ne  se  pourrait-il  pas  que  ni  Solon 
ni  Lycurgue  n'eussent  jamais  existé?  Ai-je  besoin 
d'insister  et  de  multiplier  les  exemples?  «  Le  nez  de 

16. 


282  NOUVEAUX     ESSAIS 

Cléopâtre...  s'il  eût  été  plus  court!  »  ou  «  Cromwell, 
si  un  grain  de  sable  ne  se  fût  pas  mis  dans  son 
uretère!  »  Je  ne  connais  pas  de  philosophie  déter- 
ministe de  l'histoire  qui  puisse  prévaloir  contre  ces 
deux  petites  lignes  de  Pascal.  En  tout  temps,  comme 
en  tous  lieux,  le  pouvoir  de  l'individu  contrepèse 
celui  des  masses,  et  là  même  peut-être  est  l'attrait 
intérieur  et  profond  de  l'histoire.  Elle  apprend 
l'homme  à  l'homme;  elle  nous  révèle  en  combien 
de  manières  la  nature  peut  varier  ses  combinaisons; 
elle  nous  enseigne  qu'il  n'y  a  pas  de  fatalité  dont  la 
persévérance  de  l'espèce  ne  puisse  triompher;  elle 
nous  assure  enfin  que  «  nous  ne  descendons  pas 
deux  fois  dans  le  même  fleuve  »  et  qu'étant  toujours 
nouvelle,  c'est  pour  cela  que  la  vie,  si  misérable 
d'ailleurs  et  si  douloureuse  parfois,  vaut  cependant 
la  peine  d'être  vécue. 

Les  déterministes  voudront  bien  remarquer  là- 
dessus  que  cette  conclusion  est  tout  à  fait  indépen- 
dante de  quelque  solution  que  l'on  donne  du  pro- 
blème du  libre  arbitre.  Sommes-nous  libres?  ne  le 
sommes-nous  pas?  Je  l'ignore  ou  je  veux  l'ignorer. 
En  morale  même,  il  me  suffît  que  nous  soyons  respon- 
sables. Mais,  en  histoire,  pour  fonder  le  droit  de 
l'individu,  pour  lui  faire  sa  part,  pour  lui  attribuer 
le  pouvoir  de  troubler,  rien  qu'en  paraissant,  les 
prétendues  lois  de  la  science,  nous  n'avons  qu'à  con- 
cevoir l'individu  lui-même  comme  réalisant  parmi 
ses  semblables  une  combinaison  en  quelques  points 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.       283 

nouvelle.  Si  vous  versez  dans  une  eau  pure  quelques 
gouttes  seulement  d'une  essence  rare,  subtile  et  con- 
centrée, toute  la  masse  du  liquide  en  est  aussitôt 
comme  changée  de  nature.  C'est  ainsi  que  les  indi- 
vidus agissent  dans  l'histoire,  et  qu'un  homme  ou 
deux,  rien  qu'en  s'y  mêlant,  modifient  tout  un  milieu 
social.  Ils  n'ont  besoin  ni  de  le  vouloir,  ni  de  le 
savoir  :  il  leur  suffit  de  s'y  développer.  Comme  d'ail- 
leurs un  poison  ne  diffère  qu'en  degré  d'un  remède, 
ou  même,  d'une  substance  inoffensive  et  vulgaire, 
que  par  la  disposition  de  ses  parties  atomiques  — 
ce  qui  est  l'un  des  grands  mystères  de  la  chimie,  — 
semblablement,  entre  les  hommes,  l'individualité  se 
définit  par  une  combinaison  plus  rare,  ou  quelquefois 
unique,  des  caractères  ou  des  pouvoirs  qui  sont 
indistinctement  ceux  de  tous  les  hommes.  Il  naît  des 
hommes  rares  comme  il  en  naît  de  parfaitement 
beaux,  parce  que  la  nature  est  fertile  ou  infinie 
même  en  combinaisons.  Funeste  ou  salutaire,  désas- 
treuse ou  bienfaisante,  la  combinaison  s'introduit 
dans  la  notion  même  de  l'humanité,  que  tantôt  elle 
élève  et  tantôt  elle  abaisse.  Le  libre  arbitre,  si  je  ne 
me  trompe,  n'a  rien  à  voir  dans  tout  ce  «  méca- 
nisme ».  Existe-t-il?  c'est  une  cause  de  perturbation 
qui  s'ajoute  à  tant  d'autres  pour  compliquer  les 
calculs  des  savants.  Mais  qu'on  le  reconnaisse  ou 
qu'au  contraire  on  le  nie,  si  le  pouvoir  de  l'individu 
s'en  augmente  dans  le  premier  cas,  il  n'est  pas 
diminué  dans  le  second;  et,  de  toutes  les  manières, 


284  NOUVEAUX    ESSAIS 

rindividualité  demeure  une  force  historique,  toujours 
indépendante  et  toujours  imprévue,  qu'on  ne  sau- 
rait retirer  de  l'histoire  sans  réduire  à  la  mathé- 
matique ce  qu'il  y  a  de  plus  complexe,  de  plus 
variable,  et  de  plus  vivant  au  monde. 

Ainsi  balancée  par  l'influence  de  l'individu,  — 
dont  tout  ce  que  l'on  pourrait  dire  pour  la  diminuer, 
c'est  qu'elle  est  moins  constante  peut-être,  et  d'une 
appréciation  plus  délicate,  —  l'influence  de  la  «  lutte 
des  races»  dans  l'histoire,  ou  dans  le  processus  même 
de  leur  formation,  ne  laisse  pas  d'être  déjà  singuliè- 
rement réduite.  Mais  une  autre  objection  se  présente, 
ou  deux  même,  pour  ne  rien  dire  de  la  troisième, 
l'anatomique  ou  la  physiologique,  qu'il  ne  nous 
appartient  ni  de  discuter,  ni  de  soulever  seulement. 
En  quoi  donc,  premièrement,  la  notion  de  race,  telle 
que  la  définit  M.  Gumplowicz,  diff"ère-t-elle  essentiel- 
lement de  celle  de  peuple  ou  de  nation,  par  exemple? 
Et,  secondement,  les  considérations  d'ordre  moral 
qu'il  semble  que  l'on  puisse  faire  valoir  contre  le 
polygénisme  ne  sont-elles  pas  peut-être  beaucoup 
plus  fortes  qu'on  ne  le  croit!  M.  Gumplowicz  nous  l'a 
dit  lui-même,  et  nous  le  répétons  volontiers  avec 
lui  :  «  La  race  est  une  unité  qui  s'est  constituée  au 
cours  de  l'histoire,  dans  le  développement  social  et 
par  lui.  »  Point  de  communauté  de  sang,  point  de 
physiologie  là  dedans,  mais  des  faits  historiques  et 
sociaux,  et  rien  do  moins,  ni  rien  de  plus.  La  race 
française  est  une  crnilion  de  l'histoire  de  France;  elle 


SUR    LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.      283 

est  la  suite,  elle  est  le  résultat  —  et  pourquoi  crain- 
drions-nous d'employer  le  vrai  mot?  —  sa  formation 
est  la  récompense  de  douze  ou  quinze  siècles  d'efforts 
communs  vers  l'unité.  Il  n'y  aurait  pas  de  race 
française  si  quelques-uns  ne  l'avaient  pas  voulu, 
j'entends  si  quelques-uns  n'avaient  pas  conçu  l'unité 
comme  chose  désirable  en  soi.  Il  n'y  en  aurait  pas 
non  plus  si  quelques  autres  n'avaient  consenti  de 
sacrifier  une  part  d'eux-mêmes  à  la  réalisation  de 
cette  même  unité.  Mettons  que  ceux-ci,  les  petits  et 
les  humbles,  Jeanne  d'Arc  les  représente  ou  les  sym- 
bolise; et  les  grands  et  les  puissants,  incarnons-les 
en  Charles  V,  par  exemple,  ou  Louis  XI.  Mais  alors, 
dans  une  question  purement  historique,  dont  il  ne 
faut  pour  réussir  à  démêler  les  éléments  que  du 
temps,  que  de  la  patience,  —  avec  un  peu  de  bonheur 
et  de  talent  ou  d'art  aussi,  —  quelle  utilité  d'intro- 
duire la  notion  de  race,  que  personne  jamais  ne 
dépouillera  de  toute  signification  physiologique,  et  à 
la  faveur  de  laquelle  on  fera  rentrer  dans  l'histoire 
tout  ce  que  l'on  en  voulait  éliminer  d'obscur?  A  moins 
que,  sans  le  dire,  on  n'ait  quelque  intention  de 
f(jnder,  sur  le  fait  de  leur  diversité  d'origine,  la 
doctrine  de  l'inégalité  des  races  humaines  et  je 
crains,  en  vérité,  qu'il  n'y  ait  un  peu  de  cela  dans  le 
livre  de  M.  Gumplowicz;  —  ou  que  quelqu'un  ne  l'y 
découvre. 

Car  le  grand  nomd'Agassiz,  qui  rassure  ici  M.  Gum- 
plowicz, m'inquiéterait  plutôt,  et,  des  opinions  de  ce 


286  NOUVEAUX    ESSAIS 

naturaliste  illustre,  il  me  semble  me  rappeler  quel 
parti  les  esclavagistes  ont  autrefois  tiré.  N'insistons 
pas.  Mais  soyons  sûrs  que,  de  la  théorie  de  la  multi- 
plicité des  centres  de  création  à  celle  de  l'inégalité 
des  races  humaines,  il  n'y  a  comme  on  dit,  que  deux 
doigts  de  distance.  Franchissons  l'intervalle  :  nous 
arriverons  plus  vite  encore  à  proclamer  le  droit  des 
races  supérieures  sur  les  autres,  et  si  ce  droit  n'est, 
à  vrai  dire,  que  celui  d'en  faire  les  instruments  de 
nos  besoins  ou  les  victimes  de  nos  caprices,  nous 
retournerons  à  une  barbarie  plus  féroce  que  l'an- 
cienne. Est-ce  pour  cela  que  M.  Gumplowicz  s'est 
défendu  dans  sa  Préface  de  toute  intention  de  vou- 
loir justifier  des  tendances  odieuses?  II  a  bien  fait  de 
s'en  défendre.  Mais  dans  une  question  comme  celle 
du  polygénisme,  où  des  deux  parts  on  ne  saurait  rien 
avancer  qui  ne  soit  hypothétique,  et  peut-être  à 
jamais  invérifiable,  il  eût  mieux  fait  encore  si  les  con- 
séquences de  sa  théorie  l'avaient  mis  en  défiance  de 
sa  solidité.  Car,  nous  le  dirons  une  fois  de  plus,  et 
toujours  plus  hardiment  :  s'il  importe  que  l'homme 
soit  sacré  pour  l'homme,  c'est  ce  que  ne  sauraient 
oublier  toutes  les  sciences  qui  touchent  à  l'homme;  et 
moquons-nous  de  leurs  conclusions,  elles  sont  fausses, 
dès  qu'elles  contredisent  la  vérité  nécessaire  de  ce 
premier  principe! 

C'est  assez  dire  sans  doute  que  nous  ne  saurions 
voir  avec  M.  Gumplowicz,  dans  «  la  lutte  des  races 
pour  la  domination  »,  ce  qu'il  appelle  quelque  part 


SUR    LA     LITTERATURE     CONTEMPORAINE.       287 

«  le  principe  propulseur  »,  et  en  un  autre  endroit 
«  la  force  motrice  de  l'histoire  ».  Aussi  bien  essaie-t-il 
vainement  de  brouiller  le  sens  des  mots  et,  par 
exemple,  de  nous  montrer  dans  le  commerce  une 
forme  atténuée  de  la  guerre.  En  vérité,  j'aimerais 
autant  qu'il  prétendit  nous  montrer  dans  le  mariage 
une  forme  atténuée  de  la  débauche  ou  de  la  luxure. 
Et  on  le  pourrait,  en  s'y  prenant  bien  !  Mais  ce  que  l'on 
montrerait  plus  aisément  encore,  c'est  qu'il  en  est 
le  contraire,  comme  la  paix  l'est  de  la  guerre,  et  que, 
pour  pouvoir  théoriquement  passer  de  l'une  à  l'autre 
par  une  série  de  gradations  ou  de  transformations 
insensibles,  cependant  la  séparation  n'en  est  pas 
moins  nette  et  tranchée.  La  guerre  commence,  pour 
ainsi  parler,  avec  l'effusion  du  sang  humain,  et  toute 
«  lutte  »,  concurrence  ou  rivalité,  dont  cette  effusion 
de  sang  n'est  pas  l'objet  même  ou  le  moyen  néces- 
saire, est  autre  chose,  n'est  pas  la  guerre,  n'en  sau- 
rait être  appelée  sérieusement  ni  l'.ilténuation,  ni 
l'imitation,  ni  l'image.  Prendre  une  métaphore  pour 
une  réalité,  si  c'est  l'une  des  grandes  causes  d'erreur 
qu'il  y  ait  dans  toutes  ces  «  sciences  »  de  formation 
récente,  — linguistique,  anthropologie,  ethnographie, 
sociologie,  —  M.  Gumplowicz  n'a  pas  assez  su  s'en 
garder.  Aussi,  toute  une  partie  de  son  livre,  qui  ne 
repose  en  quelque  sorte  que  sur  une  métaphore, 
tombe-t-elle  aussitôt  qu'ayant  éprouvé  le  titre  de  la 
métaphore,  on  l'a  trouvé  douteux.  La  guerre  est  la 
guerre,  et  défmie  strictement  comme  telle,  on  voit 


288  NOUVEAUX    ESSAIS 

facilement  qu'elle  n'a  dans  l'histoire  de  l'humanité  ni 
la  conlinuité,  ni  peut-être  même  l'importance  qu'on 
aime  parfois  à  lui  attribuer. 

A-t-elle  seulement  la  valeur  mystique  qu'on  lui 
prête  quelquefois  encore!  Et,  si  nous  avons  tant  fait 
que  de  rendre  à  Joseph  de  Maistre  tout  l'honneur  de 
son  paradoxe,  lui  ferons-nous  celui  de  le  prendre 
au  sérieux? Utile  et  souvent  nécessaire,  pieuse  encore 
même,  et  sainte,  si  l'on  veut,  conviendrons-nous 
cependant  que  la  guerre  soit  «  divine  »?  Y  verrons- 
nous  une  loi  du  monde?  Croirons-nous  que  l'homme 
s'y  régénère?  Et,  quelques  bienfaits  que  nous  lui 
devions,  nous  cacheront-ils  les  maux  qu'ils  ont 
coûtés? Combien  ici  je  préfère,  aux  brillantes  varia- 
tions de  Fauteur  des  Soirées  de  Saint-Pétersbourg ,  la 
parole  toute  simple  de  celui  de  la  Politique  tirée  des 
paroles  de  V Écriture  saintel  II  vient  de  traiter,  aussi 
lui,  de  la  guerre,  —  en  quatre  longs  articles,  qui  font 
ensemble  trente-trois  propositions,  — de  ses  justes 
motifs,  des  règles  que  l'on  y  doit  suivre,  des  raisons 
du  Dieu  de  Jacob  pour  avoir  donné  à  son  peuple  élu 
«  des  rois  belliqueux  et  de  grands  capitaines  »  quand, 
tout  à  coup,  comme  inquiet,  surpris,  étonné  de  la 
force  de  son  discours,  il  s'arrête,  il  réfléchit,  et  il 
conclut  par  ces  paroles,  oîi  l'on  croirait  entendre 
combattre  son  respect  du  texte  biblique  et  son  huma- 
nité ;  «  Dieu,  néanmoins,  après  tout,  n'aime  pas  la 
guerre  et  préfère  les  pacifiques  aux  guerriers.  »  C'est 
lui  qui  a  raison!  Ne  craignons  ni  la  mort  ni  la  guerre. 


SUR    LA    LITTERATURE     CONTEMPORAINE.      289 

Mettons  beaucoup  de  choses,  le  plus  de  choses  que 
nous  pourrons,  —  la  gloire,  l'honneur,  la  patrie,  le 
devoir,  —  au-dessus  de  l'horreur  instinctive  que  la 
guerre  et  la  mort  nous  inspirent.  Allons  même  au- 
devant  d'elles!  Mais  ne  nous  félicitons  pas  d'être 
obligés  d 'en  subir  les  lois.  La  guerre  n'est  pas  divine, 
si  du  moins  on  entend  par  là  qu'en  expiation  de 
quelque  crime  autrefois  commis,  un  Dieu  demande- 
rait notre  sang.  Elle  n'est  pas  humaine,  si  quelques 
heures  lui  suffisent  pour  anéantir  des  années  ou  des 
siècle  de  travail  humain  accumulé.  Elle  n'est  que 
naturelle,  —  et  c'est  pour  cela  même,  si  je  l'ose  dire, 
qu'elle  n'est  ni  divine  ni  surtout  humaine. 

Je  touche  ici  le  point  le  plus  faible,  à  mon  sens,  du 
livre  de  M.  Gumplowicz,  et  généralement,  de  toute 
sociologie  qui  se  réduit  à  n'être,  comme  la  sienne, 
qu'une  histoire  naturelle  de  l'humanité.  Non  point  du 
tout  que  je  veuille  essayer  de  faire  contre  lui  l'apo- 
logie du  progrès  à  l'infini.  L'homme  a  toujours  été  et 
sera  toujours  homme.  Il  ne  triomphera  point  des  lois 
de  sa  nature,  et  sa  nature  en  son  fond  ne  cessera  pas 
d'être  identique  à  elle-même.  Les  mêmes  instincts 
l'animeront  toujours,  et  toujours  aussi  les  mêmes 
passions  l'agiteront.  Mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai 
que,  depuis  six  mille  ans  qu'il  sait  quelque  chose  de 
son  histoire,  l'homme  a  pourtant  vu  quelques  chan- 
gements s'accomplir  dans  sa  condition.  Ce  qui  est 
encore  plus  certain,  c'est  que  tous  ces  changements 
n'ont  tendu  qu'à  l'affranchir  de  la  nature.  Ou  plutôt, 

17 


290  NOUVEAUX     ESSAIS 

disons  mieux,  et  sortons  une  fois  de  l'équivoque  où 
l'on  se  jette.  Ce  qui  est  nature  en  l'homme  est  juste- 
ment ce  qui  le  distingue  du  reste  de  la  nature. 
M,  Gumplowicz  le  sait  bien,  et  nous  aussi,  qui  l'avons 
vu  s'efforcer  d'établir  sur  la  possession  du  langage  et 
du  sentiment  religieux  l'existence  d'un  règne  humain. 
Mais  comment  donc,  après  l'avoir  établie,  retombant 
aussitôt  au  sophisme  des  sociologues,  a-t-il  remis 
dans  l'homme,  avec  sa  théorie  des  races,  l'animal 
qu'il  semblait  en  avoir  voulu  d'abord  ôter? 

Car  là  est  bien  toute  la  question.  Si  les  races 
humaines,  encore  que  séparées  de  l'animalité  par 
des  caractères  qui  ne  permettent  pas  de  l'en  faire 
descendre,  sont  cependant  séparées  les  unes  des 
autres  par  ce  que  l'on  pourrait  appeler  des  haines  de 
sang,  alors,  oui,  nous  consentons  que  la  guerre  soit 
éternelle,  et  que  passant,  comme  de  veine  en  veine, 
des  pères  aux  enfants,  et  des  enfants  aux  leurs,  sa 
nécessité  s'impose  à  l'histoire,  comme  une  loi  même 
de  l'humanité.  Mais  si  le  progrès  consiste  au  con- 
traire à  développer  en  nous  ce  qu'il  y  a  de  plus 
humain,  et  conséquemment  à,  réagir  contre  ce  qu'il  y 
a  d'impulsif  dans  les  suggestions  du  physique,  nous 
pouvons  transformer  la  lutte  entre  les  races,  de  san- 
glante qu'elle  était  jadis,  en  une  concurrence  presque 
pacifique,  et  au  fait,  nous  l'avons  déjà  transformée. 
M.  Gumplow^icz  le  reconnaît  lui-même.  «  Il  est  impos- 
sible, dit-il,  que  la  somme  des  forces  sociales  agissant 
depuis  les  temps  les  plus  lointains  dans  le  domaine 


SUR     LA     LITTÉRATURE     CO  NÏE  MP  0  It  AINE  .       291 

de  l'hunianilé  diminue  jamais.  Autrefois  elles  se  ma- 
nifestaient dans  d'innombrables  guerres  entre  hordes, 
et  d'innombrables  hostilités  entre  tribus.  Au  fur  cl 
à  mesure  que  le  processus  social  se  développe  dans 
d'autres  domaines  que  l'amalgamation  sociale  pro- 
gresse, et  que  la  civilisation  augmente,  ces  forces  ne 
se  perdent  pas,  elles  ne  font  que  changer  de  forme  ». 
Nous  ne  lui  en  demandons  pas  davantage.  Nous  lui 
faisons  observer  seulement  qu'au  regard  de  l'histoire, 
comme  de  la  vie,  «  changer  de  forme  »,  cela  équi- 
vaut à  «  changer  de  nature  »,  et  que,  par  exemple,  de 
se  «  battre  à  coups  de  tarifs  »,  si  cela  est  moins 
naturel  que  de  «  se  battre  à  coups  d'ongles  et  de  dents  », 
cela  est  d'ailleurs  plus  humain.  Sans  nous  flatter  de 
voir  jamais  disparaître  la  guerre,  agissons  donc, 
pensons  surtout  comme  si,  ne  procédant  que  des 
passions  des  hommes,  on  en  pouvait,  peut-être,  un 
jour,  diminuer  les  maux  en  diminuant  la  violence  des 
passions.  Mais,  pour  cela,  gardons-nous  de  la  pré- 
senter à  l'humanité  comme  une  loi  nécessaire,  et  sur- 
tout incommutaLle,  de  son  développement.  Car,  j'ai 
tâché  de  le  montrer,  cette  vue  de  la  guerre  n'est  pas 
conforme  à  la  vérité  de  l'histoire.  Le  fût-elle  pour  le 
passé,  nous  avons  en  nous  ce  qu'il  faut  pour  faire  que 
l'avenir  ne  ressemble  pas  au  i)assc.  N'attendons  rien 
de  trop  du  progrès,  et,  au  besoin,  rabattons  quelque 
chose  des  espérances  démesurées  (ju'il  a  suscitées 
jadis  parmi  les  Iiommes;  rai. allons-en  même  beau- 
coup. Mais  cependant  ne  le  nions  pas  en  tout;  et, 


292  NOUVEAUX     ESSAIS 

pour  n'être  pas  aussi  plein  de  sens  que  nous  le  vou- 
drions,  ni  surtout  aussi  riche  de  promesses,  ne 
croyons  pourtant  pas  que  le  mot  en  soit  tout  à  fait 
vide  ! 

Il  nous  reste  à  dire  quelques  mots  de  la  tendance 
la  plus  générale,  et  la  plus  intéressante,  à  de  certains 
égards,  du  livre  de  M.  Gumplowicz.  Elle  lui  est, 
d'ailleurs,  commune  encore  avec  plus  d'un  de  nos 
Français,  parmi  lesquels  nous  citerons  M.  Guyau 
pour  son  livre  surl'A^'f  au  'point  de  vue  sociologique^ 
et  M.  G.  Tarde,  pour  ses  Lois  de  V Imitation  ou  ses 
Transformatioyis  du  Droit.  Mais  elle  répond  surtout  à 
une  transformation,  pour  ne  pas  dire  à  un  renverse- 
ment de  la  méthode  des  sciences  sociales,  et  c'est  à  ce 
titre  qu'elle  mérite  ici  qu'on  la  signale.  Au  lieu  donc 
qu'il  n'y  a  pas  si  longtemps  encore,  on  partait  en 
sociologie  de  la  considération  de  V Individu,  comme  on 
faisait  en  linguistique  de  celle  du  Mot  ou  même  de  la 
Racine,  au  contraire,  on  part  aujourd'hui  de  la  con- 
sidération de  la  Phrase  ou  de  la  Proposition  en  lin- 
guitisque ,  et  de  la  considération  du  Groupe  en 
sociologie.  Quoi  de  plus  naturel,  si  jamais  ni  nulle 
part,  on  n'a  rencontré  l'homme  isolé,  ni  la  famille 
même  autrement  qu'à  l'état  de  tribu?  Quoi  de  plus 
légitime, — je  veux  dire  de  plus  conforme  à  l'obser- 
vation et  à  la  raison  en  même  temps,  —  si  de  nos 
jours  même  encore,  dans  nos  sociétés  civilisées,  l'in- 
dividualité se  greffe  pour  ainsi  parler,  s'ente  et  se 
nourrit  sur  un  fonds  de  ressemblance  avec  tous  les 


SUR     LA    LITTÉRATURE     CONTEMPORAINE.      293 

hommes  du  même  sang?  Et  quoi  de  plus  fécond,  si 
cette  méthode  ne  peut  manquer  de  diriger  notre  atten- 
tion sur  une  quantité  de  faits  jusqu'à  présent  inob- 
servés? Aussi,  sous  ce  rapport,  ne  saurions-nous  trop 
recommander  la  lecture  du  livre  de  M.  Gumplowicz. 
C'est  à  cet  égard  qu'il  est  vraiment  instructif,  et, 
comme  on  dit,  suggestif.  C'en  est  aussi  là,  je  crois,  la 
partie  solide,  celle  qui  demeurerait  encore,  si  d'ail- 
leurs toutes  les  objections  que  nous  avons  faites  aux 
autres  étaient  ou  paraissaient  justifiées.  Être  avant 
tout  social  ou  sociable,  comme  l'appelait  Aristote,  on 
ne  peut  que  se  tromper  sur  l'homme  aussi  souvent 
que,  pour  le  mieux  étudier,  on  l'isole;  et  bien  loin 
que  la  connaissance  de  l'individu  doive  commencer 
par  lui-même,  au  contraire,  c'est  toujours  par  celle 
de  sa  race  ou  de  sa  nation,  de  son  groupe,  de  sa  tribu, 
de  son  clan,  de  sa  famille. 

Reviendrons-nous  maintenant,  pour  finir,  de  ces 
considérations  sociologiques  à  des  considérations 
purement  littéraires?  Nous  le  pourrions,  au  moins,  et 
sans  beaucoup  de  peine.  Car  l'influence  que  Ton  a 
longteiTips  attribuée  à  la  Race,  dans  la  détermination 
du  caractère  essentiel  des  littératures,  ne  se  Irouve- 
t-elle  pas  ramenée  par  les  théories  de  M.  Gumplowicz  à 
une  influence  de  Moment  ;  et  serait-il  difficile  de  mon- 
trer les  conséquences  qui  en  résultent?  Ou  bien  encore, 
si  l'on  admet  avec  lui  —  et,  si  je  ne  me  trompe, 
avec  plus  d'un  linguiste  aussi  —  que  la  richesse  des 
langues,  en  tant  qu'elle  consiste   en  celle  de   leur 


294  NOUVEAUX    ESSAIS 

vocabulaire,  se  rencontre  à  leur  origine,  qui  ne  voit 
à  quel  point  aussitôt  l'idée  que  l'on  se  forme  aujour- 
d'hui, trop  souvent  encore,  de  la  vi^aie  richesse  d'une 
langue  doit  être  profondément  modifiée?  Mais  sur- 
tout, si  nulle  part  une  race  ne  retrouve  d'image  ou 
d'expression  plus  fidèle  d'elle-même  que  dans  sa  lit- 
térature; si  c'est  plus  d'une  fois  autour  de  sa  littéra- 
ture qu'elle  s'est  groupée  pour  arriver  à  prendre  en 
elle  conscience  de  sa  propre  unité;  si  cette  littérature 
en  demeure  le  liin  ou  le  principe;  si  c'est  dans  cette 
littérature  enfin  que  les  générations  nouvelles  puisent, 
avec  le  sentiaiont  de  la  solidarité  nationale  celui  de 
la  perpétuité  de  la  race,  comment  pourrait-on  mieux 
établir,  sur  quel  fondement  plus  solide,  le  rôle  bis'.o- 
rh\ae  d'une  grande  littérature,  sa  fonction  vraiment 
sociale,  son  titre  de  gloire  et  d'honneur?  Et  puisque 
ce  n'est  pas  sans  doute  la  vérité  qui  se  renouvelle, 
mais  les  moyens  qu'on  trouve  de  la  démontrer,  qu'y 
a-t-il  de  plus  intéressant  que  de  voir  la  sociologie  la 
plus  récente,  pour  ainsi  parler,  et  la  plus  audacieuse, 
arriver  aux  niùmes  conclusions  que  la  critique  la  plus 
classique?  Si  nous  n'avons  pas  le  temps  d'y  insister, 
et  surtout  d'en  triompher,  —  parce  qu'en  fin  d'article 
le  triomphe  en  serait  trop  modeste,  et  nous  le  vou- 
drions plus  bruyant,  —  on  concevra  du  moins  que  nous 
ne  nous  soyons  pas  refusé  le  plaisir  de  le  constater. 

15  janvier  1893. 


APPENDICE 


DISCOURS    DE    RÉCETTION   A   L'aCADÉMIE    FRANÇAISE 
PRONONCÉ    LE    15    FÉVRIER    1S94 


Messieurs, 

Si  la  franchise  était  un  jour  bannie  du  reste  de  la  terre, 
il  serait  beau  pour  vous  qu'elle  se  retrouvât  dans  les  dis- 
cours académiques.  Je  ne  m'étonnerai  donc  pas  de  me 
voir  parmi  vous,  puisqu'on  ne  s'y  voit  point  sans  l'avoir 
demandé;  je  ne  m'excuserai  pas  de  mon  peu  de  mérite, 
j'aurais  l'air  de  vouloir  déprécier  votre  choix;  et  enfin,  et 
surtout,  je  ne  dissimulerai  pas  la  satisfaction  profonde 
que  j'éprouve  à  vous  remercier  de  l'honneur  que  vous 
m'avez  fait  en  m'accueillant  dans  votre  Compagnie. 

Vous  représentez,  en  effet,  messieurs,  le  pouvoir  de 
l'esprit;  vous  êtes  la  tradition  littéraire  vivante;  et  si  la 
langue,  la  littérature,  les  chefs-d'œuvre  de  la  prose  et  de 
la  poésie  d'un  grand  peuple  expriment  peut-être  ce  que 
son  génie  national  a  de  plus  intérieur  et  de  plus  universel 
à  la  fois,  c'est  vous  qui,  depuis  plus  de  deux  siècles  passés, 
en  ayant  reçu  le  dépôt,  l'avez,  —  de  Corneille  à  Racine, 
de  Bossuet  à  Voltaire,  de  Chateaubriand  à  Hugo,  —  reli- 
gieusement conservé,  transmis,  et  enrichi.  Le  Français  qui 
le  dit  n'apprend  rien  à  l'étranger  :  je  serais  heuicux  qu'il 
le  rappelât  à  quelques  Français  qui  l'ont  trop  oublié. 

Dans  la  faible  mesure  où  le  zèle  et  l'application  d'un 

17. 


298  APPENDICE. 

seul  homme  peuvent  imiter  de  loin  l'œuvre  de  toute  une 
Compagnie,  me  pardonnerez-vous,  messieurs,  de  dire  que 
c'est  ce  que  j'ai  tâché  de  faire?  Il  y  a  vingt  ans  bientôt 
que  j'affrontais  pour  la  première  fois  la  redoutable  hospi- 
talité de  la  Revue  des  Deux  Mondes;  il  y  en  a  tantôt  dix 
que  j'enseigne  à  l'École  normale  supérieure;  et  professeur 
ou  critique,  par  la  parole  ou  par  la  plume,  c'est  à  fortifier 
la  tradition,  c'est  à  maintenir  ses  droits  contre  l'assaut 
tumultueux  de  la,  modernité,  c'est  à  montrer  ce  que  ses 
rides  recouvrent  d'éternelle  jeunesse  que  j'ai  consacré  tout 
ce  que  j'avais  d'ardeur.  Je  serais  assurément  ingrat  de  ne 
pas  témoigner  aujourd'hui,  puisque  l'occasion  s'en  offre  à 
moi,  toute  ma  reconnaissance  à  ceux  qui  m'ont  soutenu, 
aidé,  encouragé  dans  cette  lutte.  J'ai  du  plaisir  à  pro- 
clamer bien  haut  ce  que  je  dois  au  grand,  au  terrible 
vieillard  qui,  sans  autre  recommandation  que  celle  de  ma 
bonne  volonté,  m'ouvrit  jadis  l'accès  de  sa  maison.  Je  n'en 
ai  guère  moins  à  remercier  publiquement  celui  de  vos 
confrères,  le  savant  helléniste,  l'élégant  historien  de  l'art 
oriental  et  grec,  l'habile  directeur  de  l'École  normale 
supérieure,  qui,  sans  me  demander  ni  diplômes,  ni  titres, 
—  ni  boutons  de  cristal,  —  n'hésita  pas  à  me  confier  la 
chaire  autrefois  illustrée  par  l'enseignement  de  Désiré 
Nisard  et  de  Sainte-Beuve.  Mais,  ni  lui,  ni  l'ombre  de 
celui  qui  fut  François  Buloz,  ne  m'en  voudront  si  j'ose 
avouer  que,  de  tant  d'encouragements,  ce  sont  encore  les 
vôtres  qui  m'ont  été  le  plus  précieux  ,  et  si  j'ajoute  qu'en 
m'appelant  parmi  vous,  vos  suffrages,  messieurs,  m'ont 
seuls  achevé  de  délivrer  d'un  doute  qu'aux  heures  de 
lassitude  je  n'ai  pu  quelquefois  m'empêcher  d'éprouver. 
Non!  vous  en  êtes  la  preuve  et  les  garants,  il  n'est  donc 
pas  vrai  que  le  respect  ou  l'amour  du  passé  ne  se  puisse 
allier  à  la  curiosité  du  présent,  comme  au  souci  de 
l'avenir!  et  plutôt,  s'il  y  a  quelque  chose  d'insolemment 
barbare,   c'est  de  prétendre,  en  cette  vie   si  brève,  ne 


APPENDICE.  299 

dater,  ne  compter,  ne  relever  que  de  nous-mêmes.  Nos 
morts  sont  aussi  de  notre  famille;  c'est  leur  sang  qui  coule 
dans  nos  veines;  rien  ne  bat  en  nous  qui  ne  nous  vienne 
d'eux;  et,  pour  ce  motif,  le  progrès  même  n'est  possible 
que  par  la  tradition.  En  dehors  d'elle  et  sans  elle,  nous  ne 
saurions  bâtir  qu'en  l'air,  dans  les  nuages,  des  cités 
idéales,  mensongères,  utopiques,  aussitôt  évanouies  qu'en- 
trevues ou  rêvées.  Le  passé  n'est  pas  seulement  la  poésie 
du  présent,  il  en  fait  peut-être  aussi  la  vie  même!  Et 
c'est  pourquoi,  messieurs,  en  tout  temps,  ce  que  nous 
devons  d'abord  à  ceux  qui  viendront  après  nous,  ce  que 
nous  devons  à  nos  fils,  pour  les  aider  à  continuer  l'œuvre 
de  l'humanité,  c'est  de  leur  léguer,  accru,  si  nous  le  pou- 
vons, mais  intact  en  tout  cas,  le  patrimoine  que  nous 
avons  nous-mêmes  hérité  de  nos  pères.  Si  je  l'avais  ignoré, 
vous  me  l'auriez  appris;  et  si  quelquefois,  comme  je  le 
disais,  j'en  ai  failli  douter,  c'est  vous  qui  m'avez  rassuré. 
J'ai  rencontré  de  loin  en  loin  dans  le  monde,  je  ne  puis 
pas  dire  que  j'aie  beaucoup  connu  le  galant  homme,  le 
spirituel  écrivain,  le  hardi  journaliste  à  qui  j'ai  l'honneur 
de  succéder  parmi  vous.  On  ne  l'abordait  pas  aisément; 
et  ses  meilleurs  amis  ne  m'ont-ils  pas  fait  entendre  que  si 
j'avais  essayé  de  pénétrer  dans  sa  familiarité,  je  ne  l'eusse 
pas  connu  davantage"? 

Mon  âme  a  son  secret,  ma  vie  a  son  mystère! 

M.  John  Lemoinne  aimait  à  citer  ce  vers  d'un  sonnet 
célèbre,  et,  quand  il  le  citait,  sa  physionomie  mobile 
s'animait  d'un  sourire  légèrement  ironique.  Grand  admi- 
rateur et  ami  de  Chateaubriand,  avait-il,  comme  René, 
désiré  les  orages?  les  avait-il  traversés  peut-être?  Quelles 
épreuves  avait-il  subies?  celles  de  la  passion?  ou  plutôt 
celles  du  doute?  Personne  au  monde  n'en  ajamais  rien  su. 
Sa  politesse  un  peu  dédaigneuse  arrêtait  les  questions  sur 


300  APPENDICE. 

les  lèvres,  et  ses  manières  aristocratiques,  —  plus  voi- 
sines de  la  brusquerie  d'Alceste  que  de  la  condescendance 
universelle  de  Philinte,  —  eussent  défié  tranquillement 
rinterrogante  subtilité  du  plus  adroit  des  interviewers... 
Causeur  charmant,  étincelant  quand  il  le  voulait  bien, 

Dont  il  parlait  des  traits,  des  éclairs  et  des  foudres, 

M.  John  Lemoinne  ne  disait  jamais  qu'exactement  ce 
qu'il  lui  plaisait  de  dire,  et  quand  il  l'avait  dit,  se  retirant 
en  soi,  s'y  renfermant  et  s'y  taisant,  les  plus  ingénieuses 
provocations  ne  l'en  eussent  pas  fait  sortir. 

Est-ce  pour  cela  qu'ayant  cherché  dans  sou  œuvre  quel- 
ques renseignements  sur  lui,  je  n'y  en  ai  pas  découvert? 
Sans  doute,  ne  livrant  de  lui-même  que  son  esprit  à  ses 
amis,  il  n'aura  cru  devoir  que  ses  opinions  au  public.  Et, 
à  cet  égard,  messieurs,  si  les  parallèles  étaient  encore  à  la 
mode,  on  ne  saurait  guère  imaginer,  bien  que  tous  deux 
nourris  dans  la  même  maison,  d'homme  plus  différent  de 
son  ami,  confrère,  et  prédécesseur  parmi  vous,  Jules 
Janin.  Les  lecteurs  de  Janin  étaient  ses  confidents.  Ce  gros 
homme  les  entretenait  volontiers  de  lui-même,  étant,  je 
crois,  l'objet  qui  l'intéressait  le  plus  au  monde;  et  comme 
il  en  parlait,  sinon  sans  quelque  vanité,  du  moins  avec 
rondeur,  —  vous  vous  rappelez,  messieurs,  qu'il  avait 
trouvé  le  rare  secret  de  joindre  ensemble  la  rondeur  et  la 
préciosité,  — on  le  lisait...  Je  préfère,  pour  ma  part,  ù  la 
capricieuse  exubérance  du  «  prince  des  critiques  «  la  dis- 
crétion de  M.  John  Lemoinne. 

Né  à  Londres,  pendant  les  Cent-Jours,  d'un  père  français 
et  d'une  mère  anglaise,  observerai-je  là- dessus  qu'il  y 
avait,  dans  son  talent  comme  dans  sa  personne,  quelque 
chose  d'éminemment  britannique?  Oui;  si  les  Anglais 
ayant  déjà  tant  d'autres  monopoles,  il  ne  m'était  pénible 
de  leur  abandonner  encore  celui  de  la  discrétion!  Puis- 


APPENDICE.  301 

qu'aussi  bien  M.  John  Lemoinne,  amené  de  bonne  heure 
en  France,  y  fit  toutes  ses  études,  au  collège  Stanislas, 
n'altribuerons-nous  pas  quelque  chose  à  rinlluence  des 
maîtres  qui  dirigèrent  sa  jeunesse?  Et  puis,  et  surtout, 
messieurs,  ne  faut-il  pas  nous  souvenir  que  si  la  race,  le 
milieu,  l'éducation  peuvent  rendre  compte  au  besoin  de  ce 
qu'il  y  a  de  moins  personnel  en  nous,  de  plus  semblable 
aux  autres,  le  génie  au  contraire,  le  talent,  l'originalité 
mettent  à  s'en  moquer  une  espèce  de  coquetterie?  N'est-ce 
pas  à  Saint-Malo  que,  non  loin  de  la  chambre  où  naquit 
Chateaubriand,  on  pourrait  montrer  le  berceau  de  Lamen- 
nais? Si  de  Dijon  à  Màcon,  je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait 
trente  lieues,  la  distance  n'est-elle  pas  infinie  de  Lamar- 
tine à  Piron?Et  vous  savez,  dans  notre  histoire  littéraire, 
—  ou  plutôt  dans  l'histoire  de  la  pensée  moderne,  —  quel 
est  le  nom  du  plus  brillant  élève  que  les  jésuites  aient 
formé  dans  leur  collège  de  Clermont!  Gens  de  goût  avant 
tout,  les  bons  pères  eux-mêmes  ne  parlent  jamais  sans 
quelque  coupable  complaisance  de  ce  petit  polisson 
d'Arouet.  Laissons  donc  à  M.  John  Lemoinne  le  mérite 
entier  des  qualités  que  nous  louons  en  lui,  et,  sans  nous 
soucier  d'en  démêler  les  origines,  souhaitons,  messieurs, 
que  sa  discrétion,  ou  sa  froideur  même,  trouvent  toujours 
parmi  nous  quelques  imitateurs. 

Car,  comment  s'expliquerait-on  avec  un  peu  de  liberté 
sur  les  choses  de  son  temps,  et  comment  sur  les  hommes, 
si  d'abord  on  n'opposait  à  l'envahissante  famifiarité  des 
uns,  comme  à  l'ordinaire  banalité  des  autres,  une  défense 
que,  dans  l'alTaiblissement  des  mœurs  contemporaines,  je 
qualifierai  tout  simplement  d'héroïque.  Dure  condition  de 
la  critique!  Mais  pour  s'acquitter  de  sa  tâche,  elle  ne 
saurait  fréquenter  en  ville;  ou  du  moins,  quand  elle  y 
fréquente,  elle  est  obligée  d'y  porter  un  air  de  résis- 
tance que  le  monde  prend  volontiers  pour  de  la  mau- 
vaise humeur.  Et  le  monde  a  raison!  mais  la  critique  n'a 


302  APPEiNDICE. 

pas  tort!  Le  monde  a  raison,  s'il  n'est  eiïectivement,  lui, 
qu'une  association  pour  le  luxe  et  pour  le  plaisir;  mais  la 
critique  n'a  pas  tort,  si  son  devoir  est  en  tout  de  discerner 
et  de  reconnaître,  sous  la  tromperie  des  apparences,  la 
vraie  réalité  des  choses.  Et  je  veux  bien,  messieurs,  qu'en 
raison  de  la  malignité  trop  ordinaire  à  notre  espèce,  il  y 
ait  peu  de  devoirs  dont  on  s'acquitte  plus  allègrement. 
Mais  ceux-là  mêmes  qui  s'irritent  le  plus  des  libcités  de  la 
critique,  se  sont-ils  demandé  quelquefois  ce  qu'ils  lui  doi- 
vent de  reconnaissance,  si  c'est  elle,  en  tout  aussi,  qui  les 
empêche  d'être  dévorés ,  selon  le  beau  mot  d'Ernest 
Renan,  «  par  la  superstition  et  la  crédulité  »?  Dehors 
pompeux,  grands  mots  et  grandes  phrases,  vain  étalage  de 
beaux  sentiments,  préjugés  de  toute  sorte,  conventions 
hypocrites,  admirations  mal  placées,  —  dont  le  moindre 
inconvénient  n'est  pas  de  transporter  à  la  médiocrité 
triomphante  le  prix  naturel  du  mérite,  —  préférences 
injustement,  scandaleusement  données  aux  Scudéri  sur 
les  Corneille,  aux  Voilure  sur  les  Molière,  aux  Pradon  sur 
les  Racine,  comme  en  général  à  ce  qui  passera  sur  ce  qui 
doit  durer,  c'est  tout  cela,  messieurs,  que  la  critique  a 
pour  mission  de  combattre  sans  trêve,  sans  ménagements 
ni  complaisance,  dans  l'intérêt  du  talent  lui-même,  de  la 
vérité,  de  la  justice!  et  comment  y  réussirait-elle  si,  par 
son  langage  et  par  son  attitude,  se  séparant  de  ceux 
qu'elle  doit  juger,  elle  ne  faisait  de  son  isolement  ou  de  sa 
prétendue  «  mauvaise  humeur  »,  le  moyen,  la  condition 
et  la  garantie  de  son  impartialité? 

Ainsi  pensait  M.  John  Lemoinne...  La  chose  du  monde  à 
laquelle  il  a  toujours  le  plus  fermement  tenu,  c'est  son 
indépendance.  11  n'en  a  point  fait  parade,  mais,  sans 
alTeotalion,  il  a  toujours,  et  de  tous,  exigé  qu'on  la  res- 
pectât. Lui  en  a-t-il  coûté,  peut-être,  le  jour,  —  c'était  à 
l'époque  de  la  guerre  d'Italie,  —  où,  pour  pouvoir  plus 
librement  défendre  une  politique  qu'il  crovait  bonne,  il  se 


APPENDICE.  303 

démit  de  l'honorable  emploi  d'où  dépendait  son  existence? 
Je  ne  sais!  Mais,  plus  tard,  —  à  l'âge  où  nos  habitudes 
obtiennent  de  nous  tant  de  concessions,  —  ce  ne  fut  assu- 
rément pas  sans  tristesse  que,  pour  ne  pas  s'associer  à 
une  politique  qui  n'était  plus  la  sienne  il  sortit  de  celte 
grande  maison  du  Journal  des  Bcbats.  Il  y  était  entré  vers 
d840,  sous  les  auspices  de  Chateaubriand,  après  avoir  com- 
plété son  éducation  de  publiciste  par  un  assez  long  séjour 
en  Angleterre,  et  depuis,  dans  les  fonctions  de  confiance 
qu'il  avait  remplies  auprès  du  très  noble  historien  des 
Négociafions  relatives  à  la  succession  d'Espagne,  M.  Mignet, 
alors  directeur  des  Archives  au  ministère  des  AlTaires 
étrangères. 

Il  écrivait  en  même  temps  dans  la  Revue  des  Deux 
Mondes,  à  laquelle  il  devait  collaborer  pendant  plus 
de  vingt  ans,  et  même,  pendant  six  mois,  y  rédiger 
la  chronique  politique.  Parmi  les  articles  qu'il  y  donna, 
j'en  ai  remarqué  de  très  intéressants,  qui  témoignent  tous 
d'une  connaissance  approfondie  des  choses  d'Angleterre, 
et  dont  la  forme  humoristique  n'a  rien  perdu  de  son  agré- 
ment ni  de  sa  vivacité.  Tels  sont  deux  articles  sur  VHistoirc 
de  la  Caricature  en  Angleterre,  ou  tel  encore  un  article  sur 
la  Vie  de  Brummell,  ce  roi  des  dandies,  —  qui  naquit  dans 
une  arrière-boutique  de  pâtissier  confiseur;  qui  dut  à  son 
talent  de  mettre  sa  cravate  l'amitié  d'un  prince  de  Galles; 
et  qui  mourut  à  Caen,  je  ne  sais  dans  quelle  chambre 
d'hospice.  D'autres  articles,  d'un  autre  ton,  plus  tendu, 
plus  grave  et  plus  éloquent,  sur  O'Connell  et  la  Jeune 
Irlande,  ou  sur  la  Vie  des  noirs  en  Amérique,  —  à  l'occasion 
de  la  Case  de  l'Oncle  Tom,  —  respirent  cet  incompressi!)le 
amour  de  la  liberté  qui  semble  avoir  été  la  seule  passion 
de  M.  John  Lemoinne.  «  Comme  tous  les  grands  pro- 
blèmes de  ce  monde,  s'écrivait-il  dans  un  de  ces  articles, 
daté  de  1852,  le  problème  de  l'esclavage  sera  résolu  par  le 
fer  et  le  feu,  et  Spai  tacus  ramassera  encore  sou  droit  de 


304  APPENDICE. 

cité  dans  la  poussière  et  dans  la  cendre  des  batailles. 
C'est  le  prix  de  toutes  les  grandes  initiations.  »  Je  les  pré- 
fère à  meilleur  marché!  Non  moins  remarquables,  pour 
d'autres  qualités,  sont  les  travaux  qu'il  consacra,  dans  le 
même  recueil,  à  la  rivalité  des  Anglais  et  des  Russes  dans 
l'Asie  centrale  :  grande  question,  pleine  encore  dûl)scuiilés 
redoutables,  et  dont  il  a  bien  vu,  l'un  des  premiers  chez 
nous,  l'importance  future.  Bizarrerie  des  choses  humaines! 
Tous  ces  articles  étaient  signés;  le  nom  de  John  Lemoinne 
s'y  lisait  en  toutes  lettres  au  bas  de  la  derniè^-e  page ,  ceux 
des  Débats  étaient  anonymes;  et  c'étaient  eux  pourtant  qui 
allaient  faire  la  réputation  de  leur  auteur! 

Vous  ne  vous  attendez  pas,  messieurs,  que  je  vous 
raconte,  à  ce  propos,  l'histoire  du  Journal  des  Débats,  et 
encore  moins  celle  de  la  presse  française  depuis  plus  de 
cent  ans.  Trop  vaste  ou  trop  ambitieux  pour  moi,  le  des- 
sein en  passerait  mes  forces;  et  que  serait-ce  si,  pour 
vous  retracer  l'étonnante  fortune  du  «  quatrième  pouvoir  », 
j'essayais  de  remonter  jusqu'à  ses  premiers  commence- 
ments? Vive  Renaudot!  cet  habile  homme,  le  fondateur 
de  la  Gazette  de  France,  et  l'inventeur  des  bureaux  de  pla- 
cement! Mais,  à  l'abri  de  ce  nom  fameux,  nos  journalistes 
se  sont  eux-mêmes  assez  loués  l'an  dernier  pour  n'avoir 
pas  besoin  du  tribut  de  mon  admiration.  Peut-être  aussi 
que  je  les  louerais  mal! 

La  presse  a  fait  beaucoup  de  bien,  elle  en  fait  même 
tous  les  jours  encore;  et  je  commencerais  par  le  déclarer. 
Je  dirais  d'elle  ce  qu'Ésope  le  Phrygien  disait  de  la  langue 
à  son  maître  Xanthus  :  «  Eh!  qu'y  a-t-il  de  meilleur  que 
la  langue?  C'est  le  lien  de  la  vie  civile,  la  clef  des  sciences, 
l'organe  de  la  vérité  et  de  la  raison  :  par  elle  on  bâtit  les 
villes  et  on  les  police,  on  instruit,  on  persuade,  on  règne 
dans  les  assemblées...  »  On  fait  plus,  messieurs,  et  on  fait 
mieux!  On  inquiète  l'égoïsme;  on  dénonce  l'injustice;  on 
nous  rappelle  au  sentiment  de  la  solidarité  qui  nous  lie! 


APPENDICE.  305 

La  liberté  de  tout  dire  n'est-elle  pas  le  plus  sûr  moyen  que 
les  hommes  aient  trouvé  d'ôter  à  quelques-uns  d'entre  eux 
la  licence  de  tout  faire?  Mais,  pour  être  sincère,  j'ajouterais 
avec  le  fabuliste,  que  la  langue  est  aussi  «  la  mère  de  tous 
les  débats,  la  nourrice  des  procès,  la  source  des  divisions 
et  des  guerres.  Si  Ton  dit  qu'elle  est  l'organe  de  la  vérité, 
c'est  aussi  celui  de  l'erreur  et,  qui  pis  est,  de  la  calomnie  : 
par  elle  on  détruit  les  villes,  on  persuade  de  médian  les 
choses...  »  Et  nos  journalistes,  qui  ont  bien  plus  d'esprit 
que  Xanthus,  ne  s'en  fàchrraient  sans  doute  point  :  je  ne 
me  ferai  pas  une  affaire  avec  eux  pour  cela!  Ils  me 
remercieraient  encore,  bien  loin  de  m'en  garder  rancune, 
si  je  regrettais  avec  eux  ce  qu'ils  dépensent  quotidienne- 
ment, ce  qu'ils  dissipent,  ce  qu'ils  gaspillent  de  verve, 
d'esprit,  de  talent  inutiles.  Combien  de  poètes,  et  d'au- 
teurs dramatiques,  et  de  romanciers,  la  presse,  depuis 
cinquante  ans,  n'a-t-elle  pas  dévorés!  Et  quel  reproche  en 
effet  lui  pourrais-je  adresser  qui  la  flattât  plus  délicieuse- 
ment. Mais  si  je  prétendais  lui  contester  le  titre  qu'elle 
s'arroge  de  représenter  le  pouvoir  de  l'esprit;  si  j'entre- 
prenais de  lui  faire  voir  que,  toutes  les  idées  dont  nous 
vivons  aujourd'hui,  qui  forment  en  quelque  manière  la 
substance  de  l'intelligence  contemporaine  ,  nous  étant 
venues  des  Kant  et  des  Hegel,  des  Comte  et  des  Darwin, 
des  Claude  Bernard  et  des  Pasteur,  des  Taine  et  des 
Renan,  la  presse,  après  avoir  souvent  commencé  par  les 
railler,  n'a  rien  fait,  ou  peu  de  chose,  pour  les  répandre 
ou  pour  les  développer;  si  je  tentais  enfin  de  lui  prouver 
que  tous  ses  «  organes  »  ensemble,  et  toutes  ses  forces 
conjurées,  très  capables,  trop  capables,  de  renverser  un 
ministère,  —  et  un  gouvernement,  s'il  le  faut,  —  ne  le 
sont  pas,  hélas!  d'empêcher  la  foule  de  déserter  les  théâ- 
tres pour  courir  aux  cafés-concerts,  oh!  alors,  messieurs, 
c'est  alors  que  la  guerre  éclaterait;...  et  à  Dieu  ne  plaise 
que  je  la  provoque!  Me  permettrai-je  d'insinuer  seulement 


306  APPENDICE. 

qu'au  temps  de  M.  John  Lemoinne  la  presse  a'élait  pas 
tout  à  fait  ce  qu'elle  est  aujourd'hui?  Quoique  co  soit  bien 
de  l'audace  encore,  on  ne  peut  pas  toujours  reculer;  et, 
en  vérité,  messieurs,  je  croirais  trahir  la  mémoire  de  mon 
prédécesseur  si  je  n'insistais  un  moment  sur  ce  point. 

De  son  temps  donc,  pour  devenir  journaliste,  il  fallait 
quelque  étude  et  d'assez  longues  préparations.  I.a  con- 
naissance de  l'histoire,  celle  d'une  ou  deux  langues  étran- 
gères, la  connaissance  des  intérêts  généraux  de  la  poli- 
tique européenne,  une  certaine  expérience  des  hommes, 
une  instruction  littéraire  étendue,  telles  étaient  les  moin- 
dres qualités  que  réclamaient  de  leurs  collaborateurs  le 
journal  d'Armand  Carrel  et  celui  des  Berlin,  le  National  et 
les  Débats.  Vous  rappelez  vous  l'histoire  des  débuts  de 
Liltré?  Trois  ans  entiers,  messieurs,  — je  dis  trois  ans,  — 
sous  l'œil  d'xVrmand  Carrel,  la  besogne  de  cet  helléniste, 
de  ce  philologue,  de  ce  philosophe,  de  ce  savant,  fut 
d'extraire  les  journaux  étrangers.  Voilà  sans  doute  un 
long  appriMiliss.'ige;  et  eu  effet,  on  n'estimait  pas  alors, 
on  ne  s'était  pas  avisé  que  de  tous  les  dons  du  journaliste, 
le  premier  fût  celui  de  l'improvisation  ! 

Et  comme  on  avait  raison!  Car  enfin,  messieurs,  sait-on 
bien,  lorsque  l'on  s'en  vante,  sait-on  ce  que  c'est  qu'im- 
proviser? Mais  l'orateur  même,  dont  il  semble  que  ce  soit 
le  métier,  n'improvise  pas.  Il  improvise  une  réplique,  il 
n'improvise  pas  un  discours  :  Cicéron  écrivait  les  siens, 
et  nous  avons  les  brouillons  des  Sermo7is  de  Bossuet  ! 
Encore,  quand  on  parle,  et  que  l'on  s'anime,  l'expression 
du  ton  de  la  voix,  l'éloquence  physique  du  geste,  la  circu- 
lation d'émotion  qui  va  de  l'orateur  à  l'auditoire  et  de 
l'auditoire  à  l'orateur  peuvent-elles  suppléer  à  l'insuffi- 
sance des  mots,  qui  sont  alors  comme  devinés  avant 
qu'on  les  prononce,  ou  suscités  au  besoin  par  la  sympa- 
thie du  public.  Mais  dés  que  l'on  écrit!  Ah!  quand  on 
écrit,  je  crains  que  l'improvisation  ne  soit  la  déplorable, 


APPENDICE.  307 

la  redoutable,  la  détestable  facilité  de  parler  de  tout  sans 
rien  avoir  appris,  et  quelque  question  qui  vienne  à 
s'élever,  —  de  politique  ou  d'histoire,  de  littérature  ou 
d'art,  de  science  ou  d'administration,  d'hygiène  ou  de 
voirie,  de  droit  ou  de  morale,  de  toilette,  messieurs,  ou 
de  cuisine! — je  crains  que  l'improvisation  ne  se  réduise 
à  l'art  de  donner  le  change,  par  un  vain  cliquetis  de 
mois,  si:r  l'étendue,  la  profondeur,  l'universalité  de  notre 
ignorance!  Est-ce  bien  là  de  quoi  se  vanter?  Sed  nos  vcra 
reriim  amisimus  vocahula  :  nous  avons  perdu  les  vrais  noms 
des  choses;  et,  ce  qui  est  proprement  le  faible  du  journa- 
lisme, il  Lillait  vivre  de  notre  temps  pour  le  voir  lui- 
même  s"cn  féliciter. 

Les  journalistes  n'improvisaient  pas  en  1840;  mais, 
sachant  que  les  moindres  questions  sont  en  quelque  sorte 
iiiliiiies,  ils  se  faisaient  une  spécialité  d'en  approfondir 
quelques-unes;  et,  avant  de  les  traiter,  on  en  voyait  qui 
les  éliidiaient.  M.  John  Lemoinne  en  fut  un  exemple. 
Oiiaiiil  on  le  chargea  de  la  «  correspondance  anglaise  »  au 
Journal  des  Dchats,  il  savait  l'anglais,  il  avait  vécu  en 
Angleierre,  il  avait  fait,  sous  un  vrai  maître,  ses  cara- 
vanes d'historien  ou  de  diplomate  même.  Il  lui  parut 
donc  naturel  que  l'on  appliquât  son  talent  à  ce  qu'il 
savait  faire,  et,  connaissant  admirablement  les  mœurs 
électorales  de  l'Angleterre  ou  la  question  de  l'Afghanistan, 
il  ne  demanda  point  à  s'occuper  de  critique  d'art,  ni  que 
l'on  fit  l'essai  de  ses  forces  dans  le  feuilleton  dramatique. 
A  chacun  son  métier!...  Mais  ce  qu'il  savait  faire,  et  bien 
laire,  il  mit  son  ambition  à  le  mieux  faire  encore,  et  pen- 
dant de  longues  années,  laissant  au.\  Saint-Marc  Girardin 
ou  aux  Silvestre  de  Sacy  les  questions  de  politique  inté- 
rieure, il  n'employa  lectures,  voyages,  réflexions,  fréquen- 
tations, qu'à  s'acquérir  une  compétence  unique  dans  les 
questions  de  politique  étrangère.  Là,  furent  vraiment  et 
seront  son  honneur  et  sa  gloire.  Ce  qu'à  la  même  époque 


308  APPENDICE. 

lia  Joau-Jacques  Ampère,  un  Marinier,  ce  qu'un  Pliilarèle 
Cliasles  faisaient  pour  développer  parmi  nous  la  curiosité 
des  liltératures  étrangères,  pour  élargir  ainsi  nos  hori- 
zons purement  français,  pour  nous  rappeler  enfin,  que 
nous  ne  sommes  pas  les  seuls  hommes,  ni  les  seuls  Euro- 
péens, M.  John  Lemoinne  Ta  fait  en  politique;  —  et  le 
service  est  de  ceux  dont  le  nom  d'un  homme  ne  se  sépare 
plus  dans  l'histoire. 

Non  pas  d'ailleurs  qu'il  s'abstint  de  faire  quelquefois  des 
excursions  hors  de  son  domaine,  —  quand  l'Anglais  ou  le 
Turc  lui  laissaient  des  loisirs,  —  et  de  parler,  très  agréa- 
blement, quand  l'occasion  s'en  présentait,  de  Manon  Les- 
caut, par  exemple,  de  Goethe  ou  de  Shakespeare.  C'était  sa 
manière  d'entretenir  avec  les  chefs-d'œuvre  une  familiarité 
nécessaire,  et  il  n'ignorait  pas  que  le  journaliste  est  perdu 
pour  les  lettres  dès  qu'il  a  pris  son  parti  de  ne  plus  vivre 
que  de  la  vie  de  son  temps.  Je  sens,  messieurs,  que  je 
marche  ici  sur  des  charbons  ardents.  Mais  puisque  nos 
journalistes  s'étonnent  volontiers  qu'on  ne  leur  fasse  pas 
dans  l'histoire  de  la  littérature  une  place  plus  large,... 
puisque  même  ils  s'en  plaignent,.,,  ne  me  laisserez-vous  pas 
leur  en  signaler  quelques-unes  des  raisons,  dont  la  princi- 
pale est  celle-ci,  qu'on  ne  saurait  servir  deux  maîtres  ni 
faire  comme  il  faut  deux  choses  à  la  fois? 

Ils  ne  se  trompent  certes  pas,  —  je  m'empresse  de  leur 
en  donner  acte,  —  quand  ils  croient  qu'ils  n'écrivent 
pas  plus  mal,  ou  qu'ils  écrivent  mieux  que  beaucoup 
d'hommes  qui  se  disent  de  lettres  :  j'en  appelle  aux  lec- 
teurs de  Ponson  du  Terrail  et  de  Pigault-Lebrun  !  Pour  les 
incorrections  qui  leur  échappent  dans  la  rapidité  d'une 
improvisation  continue,  les  néologismes  dont  ils  abusent, 
les  métaphores  inattendues  qu'on  leur  a  si  souvent  repro- 
chées, je  n'y  vois  rien  non  plus  qui  les  distingue  de  tant 
d'écrivains;  et  quand  il  leur  en  échapperait  encore  davan- 
tage, vous  le  savez,  messieurs,   c'est  le  jargon   moderne, 


APPENDICE.  309 

dont  vous  vous  efforcez  d'arrêter  les  progrès  menaçants, 
mais  qui  règne,  —  doit-on  le  dire"?  —  à  la  tribune  comme 
au  barreau,  non  seulement  là,  mais  au  théâtre,  mais  dans 
le  roman,  comme  dans  la  presse  même,  et  jusque  dans  la 
poésie.  Mùnes  de  Racine,  fantômes  errants  de  Lamartine 
et  d'Hugo,  que  diriez-vous,  si  vous  pouviez  parler?  et  où, 
dans  quelle  autre  enceinte  vous  réfugierez-vous  si  je  lisais 
ici  quelques-uns  de  ces  vers  inégau.\,  polymorphes  et 
invertébrés,  qu'admirent  aujourd'hui  nos  jeunes  gens?  Sur 
quelques  poètes  et  quelques  romanciers,  —  dont  on  serait 
tenté  de  croire  qu'il  font  consister  le  grand  secret  de  l'art 
à  n'être  entendus  que  de  la  cabale,  ou  d'eux-mêmes,  et 
d'eux  seuls,  —  nos  journalistes  ont  à  tout  le  moins  cet 
avantage  d'être  toujours  tenus  de  se  laire  comprendre,  et 
que  le  premier  mérite  qu'on  exige  d'eux,  c'est  la  clarté. 

Mais  comment  y  réussissent-ils?  de  quelle  manière?  à 
quel  prix?  et  s'il  leur  faut  trop  souvent  commencer  par 
mettre  leur  langage  au  ton  de  celui  de  la  foule?  ou,  pour 
guider  l'opinion,  s'ils  doivent  en  subir  d'abord  et  en  flatter 
les  pires  caprices,  qu'y  a-t-il  de  moins  littéraire?  Je  les 
prie  de  me  bien  entendre...  Comme  l'orateur  politique, 
c'est  aux  intérêts  ou  aux  passions  qu'il  faut  que  le  journa- 
liste s'adresse;  et  nos  passions  ou  nos  intérêts,  mais  sur- 
tout les  moyens  de  les  satisfaire,  n'ayant  rien  que  d'ins- 
table et  de  quotidiennement  changeant,  c'est  ainsi  que  la 
presse  est  devenue  l'esclave  de  Yadualité.  Elle  ne  nous 
donne,  et  nous  ne  lui  demandons  que  des  informations.  Si 
le  vaudeville  qu'on  jouait  hier  n'est  qu'une  insigne  plati- 
tude, nous  voulons  pourtant  qu'on  nous  en  parle,  —  afia 
de  n'y  pas  aller  voir,  —  et  nous  ne  permettons  pas  que  le 
feuilletoniste  se  dérobe  en  considérations  sur  le  théâtre  de 
Favart  ou  de  Colle.  Nous  ne  souffrons  pas  que  le  chroni- 
queur nous  fasse  tort  des  moindres  détails  du  crime  ou 
du  procès  dont  la  marquise  en  son  salon  n'est  pas  moins 
avide  que  la  portière  dans  sa  loge.  Mais  quel  cris  enfin  ne 


310  APPENDICE. 

pousserions-nous  pas  s'il  tombait  quelque  part  un  minis- 
tère ou  un  Tonds  d"Elat,  un  trois  pour  cent,  sans  que  notre 
journal  eût  Tair  d'en  rien  savoir?  Pardonnez-moi,  mes- 
sieurs ,  l'expression  un  peu  familière  :  ce  que  nous 
demandons  au  journaliste,  —  son  nom  même  l'indique, 
—  c'est  le  «  plat  du  jour  »  et  nous  exigeons  qu'il  nous  le 
serve  chaud!  ou,  en  d'autres  termes,  —  moins  culinaires, 
plus  académiques  —  ce  qu'il  y  a  de  transitoire,  de  pas- 
sager, d'éphémère,  ce  qui  périra  demain  avec  l'occasion 
qui  l'a  vu  naître,  l'élément  mobile  ou  relatif  des  choses, 
voilà  ce  qu'il  s'agit  pour  lui  d'attraper  à  la  course  et  de 
saisir  comme  un  vol,  sans  se  préoccuper  de  savoir  ce  que 
le  temps  en  conservera. 

L'écrivain,  au  contraire!  et  comme  si  le  spectacle  appa- 
rent du  monde,  l'illusion  de  l'heure  présente  en  mas- 
quaient pour  lui  le  vrai  sens,  il  les  écarte,  et  ce  qu'il  y  a 
de  permanent  au  fond  des  choses,  c'est  ce  qu'il  essaie 
d'atteindre  pour  le  fixer  sous  l'aspect  de  l'éternité.  Poète 
ou  romancier,  dramaturge,  historien  ou  critique,  il  ne  lui 
suffit  pas  d'être  le  peintre  ingénieux  ou  le  spirituel  tra- 
ducteur des  mœurs  et  des  idées  du  jour.  Il  vise  plus  haut! 
il  vise  plus  loin  !  Et  son  ambition,  de  quelque  nom  qu'on 
l'appelle,  —  amour  de  l'idéal  ou  préoccupation  de  la  pos- 
térité, souci  de  perpétuer  son  nom  ou  désir  d'exceller,  — 
sa  véritable  ambition  est  de  vaincre  la  mort  et  le  temps. 
N'est-ce  pas,  messieurs,  ce  que  voulait  dire  un  grand 
musicien,  —  l'illustre  confrère  dont  vous  regrettez  la 
perte  toute  récente,  Charles  Gounod,  —  quand,  ici  même, 
aux  jeunes  prix  de  Rome,  il  adressait  en  votre  nom  ces 
belles  paroles  :  «  Ne  tombez  pas,  leur  disait-il,  dans  cette 
étrange  et  funeste  méprise  de  confondre  l'existence  avec  la 
vie  :  bien  que  soudées  l'une  à  l'autre  par  la  loi  créatrice, 
il  n'y  a  pas  deux  notions  au  monde  qui  soient  plus  dispa- 
rates. C'est  le  relatif,  le  fugitif  qui  est  le  milieu  propre  de 
Vexistence;  mais  la  vie  ne  se  dilate  et  ne  s'alimente  que 


APPENDICE.  311 

dans  la  tendance  vers  l'absolu...  Souvenez-vous  qu'on  ne 
meurt  que  d'avoir  préféré  l'existence  à  la  vie.  »  Je  ne  pense 
pas,  messieurs,  que  vous  me  repreniez  de  cette  éloquente 
citation,  si  ce  qui  est  vrai  de  la  musique  ne  l'est  pas 
moins,  l'est  presque  plus  de  la  littérature.  On  n'est  un 
écrivain  qu'à  la  condition  de  vouloir  se  survivre;  mais, 
pour  se  survivre,  il  faut  que  l'on  commence  par  détacher 
sa  pensée  du  présent,  et  soi-même  se  soustraire  à  la 
préoccupation  de  l'actualité?  Tant  de  livres  qui  naissent, 
mais  qui  meurent  aussi  tous  les  ans,  n'en  sont-ils  pas  la 
preuve"?  Oublieux  des  conditions  et  de  l'objet  de  l'art 
d'écrire,  l'auteur  a  confondu  l'exislence  et  la  vie.  Pour 
n'avoir  voulu  plaire  qu'à  ses  contemporains,  son  succès 
ne  dure  pas  au  delà  de  sa  génération.  Courtisan  de  la 
mode,  son  triomphe  devient  la  matière  de  sa  perte:  et 
qu'importe  après  cela  le  talent  qu'il  y  a  dépensé,  si  la 
mémoire  ne  saurait  manquer  de  s'en  évanouir  avec  celle 
de  l'accident  d'hier  ou  du  scandale  d'aujourd'hui? 

Le  reprocherons-nous  à  nos  journalistes?  Messieurs,  ce 
serait  s'armer  contre  eux  de  leur  probité  mênie  ,  et 
méconnaître,  à  vrai  dire,  les  exigences  de  leur  profession. 
Nous  ne  demandons  pas  à  nos  avocats  de  faire  intervenir 
les  choses  éternelles  dans  une  action  de  bornage;  et, 
pourvu  seulement  qu'ils  nous  gagnent  nos  procès,  est-ce 
que  nous  ne  les  tenons  pas  quittes  de  toute  espèce  de  litté- 
rature? Si  c'est  un  sacrifice  pour  eux,  la  nature  même  des 
intérêts  dont  ils  ont  pris  la  charge  en  revêtant  la  robe, 
le  réclame  de  leur  conscience.  Les  grands  procès,  les 
beaux  procès  sont  rares!  Et  ainsi  ce  qui  empêche  l'élo- 
quence du  barreau  d'être  habituellement  littéraire,  c'est  le 
sentiment  même  qu'elle  a  de  ses  devoirs.  Il  n'en  va  pas 
autrement  de  la  presse.  Elle  est  soumise  à  Vactualité 
comme  à  sa  raison  d'être;  la  préoccupation  de  l'absolu  la 
rendrait  trop  inattentive  aux  conditions  de  ce  que  j'appel- 
lerai son  contrat  avec  nous;  et,  par  exemple,  selon  le  mot 


312  APPENDICE. 

célèbre  d'Emile  de  Girardin  à  Théophile  Gautier  «  le  style 
gênerait  l'abonné  ».  Des  faits,  encore  des  faits,  des  chif- 
fres, des  renseignements,  des  nouvelles,  c'est  ce  que  nous 
attendons  de  notre  journal,  et  si  le  meilleur  a  jadis  été  le 
mieux  écrit  ou  le  mieux  pensé,  ce  ne  sera  plus  à  l'avenir 
que  le  mieux  informé.  Les  petits  télégraphistes,  ou  les 
demoiselles  du  téléphone,  suffiront  alors  à  le  rédiger,  et  un 
journaliste,  en  ce  temps-là,  cachera  soigneusement  son 
talent,  de  peur  qu'il  ne  lui  nuise...  Qu'est-ce  à  dire,  mes- 
sieurs, sinon,  que  par  des  chemins  eux-mêmes  tout  diffé- 
rents de  ceux  de  la  littérature,  la  presse,  à  chaque  pas 
qu'elle  fait  vers  son  but,  s'éloigne  de  celui  que  l'artiste 
ou  l'écrivain  proposent  à  leur  effort?  et  s'il  en  est  ainsi, 
pourquoi,  dans  quel  intérêt,  brouillerions-nous  ensemble 
ce  qu'il  y  a  de  plus  contradictoire,  le  souci  du  relatif  et  la 
préoccupation  de  l'absolu? 

Qu'il  n'en  ait  pas  été  toujours  ainsi,  je  le  sais  bien,  mes- 
sieurs, et  les  genres  littéraires,  comme  les  espèces  dans  la 
nature,  ne  se  différencient  qu'avec  le  temps.  Quand  la 
presse  française  n'était  pas  encore  grande  fille,  elle  aimait, 
je  le  sais,  à  discuter  ces  questions  de  doctrine  qui  ne  sem- 
blent plus  guère  intéresser  aujourd'hui  que  quelques  rares 
journalistes... 

D'adorateurs  zélés  à  peine  un  petit  nombre. 

Ose  des  anciens  temps  nous  retracer  quelque  ombre! 

L'esprit  de  Benjamin  Constant  et  celui  de  Montesquieu 
régnaient  encore  alors  dans  la  politique.  Ils  étaient  quel- 
ques-uns qui  ne  voyaient  rien,  disaient-ils,  de  «  plus 
méprisable  qu'un  fait  »,  et,  à  l'occasion  d'une  loi  de 
finances,  on  invoquait  la  nécessité  «  d'étudier  le  génie  des 
peuples  ».  On  pensait  par  principes,  et  on  agissait  par 
maximes  :  on  en  avait  du  moins  la  prétention.  On  avait 
aussi,  on   avait  surtout   le  goût  des  idées  générales;  oa 


APPENDICE.  313 

s'efforçait  de  convertir  son  lecteur  à  celles  que  l'on  s'était 
formées,  par  l'expérience,  par  l'étude,  par  la  méditation; 
—  et  tout  cela,  c'était  encore,  c'était  vraiment  de  la  litté- 
rature. 

C  qui  en  était  également,  c'était  de  s'occuper  des  actes 
ou  des  œuvres  plutôt  que  des  personnes;  et,  —  passez- 
moi  le  mot,  qu'il  faudra  bien  que  vous  insériez  dans  une 
prochaine  édition  de  votre  Dictionnaire,  —  le  reportage 
n'était  pas  né.  La  description  du  mobilier  de  Scribe  ou 
l'hygiène  de  Victor  Hugo  ne  faisait  point  une  partie  néces- 
saire du  compte  rendu  des  Burgraves  ou  de  la  Camaraderie. 
C'était  un  tort,  évidemment;  et  la  suite  l'a  bien  prouvé! 
De  savoir  ce  que  valent  Jocelyn  ou  Indiana,  Chatterton  ou 
les  'Nuits  ,  ce  sont  aujourd'hui  questions  secondaires, 
bonnes  pour  amuser  quatre  pédants  entre  eux,  tenues 
d'ailleurs  pour  fort  indifférentes  aux  lecteurs  de  Musset  et 
de  Vigny,  de  George  Sand  et  de  Flaubert.  Mais  ce  qu'il  y 
a  d'eux,  ce  qu'ils  ont  mis  de  leurs  amours  dans  leurs  vers 
ou  dans  leurs  romans,  le  secret  de  leur  confession;  mais  le 
vrai  nom  de  Jocelyn  ou  du  colonel  Delmare;  mais  les  sin- 
gularités, les  manies  et,  s'il  se  peut,  les  ridicules  de  George 
Sand  ou  de  Vigny; 

Voilà  ce  qui  surprend,  frappe,  saisit,  attache; 

voilà  ce  que  réclame  expressément  le  lecteur;  et  voilà 
comme  on  entend  aujourd'hui  les  rapports  de  la  presse  et 
de  la  littérature.  Une  génération  nouvelle  a  grandi,  dont 
l'ardeur  d'indiscrétion  ne  le  cède  qu'à  son  indifférence 
entière  pour  les  idées.  Semblables  à  cet  orateur  qui  ne 
pensait  pas,  disait-il,  quand  il  ne  parlait  pas,  ces  jeunes 
gens  ne  pensent  point,  quand  ils  n'interrogent  point.  Leurs 
victimes  les  fournissent  de  «  copie  »,  et  ils  y  ajoutent  les 
inexactitudes...  C'est  justement  ce  qu'on  appelle  être  bien 
informé  ! 

18 


314  APPENDICE. 

Est-ce  qu'on  essayant  de  définir  ainsi  quelques-uns  des 
caractères  qui  distinguent  le  journalisme  d'aujourd'hui  de 
celui  d'autrefois,  je  me  suis  fort  éloigné  de  M.  John 
Lemoinne?  Non,  messieurs;  ou  du  moins  je  ne  l'ai  pas 
perdu  de  vue ,  et  c'est  d'après  lui  que  j'ai  tâché  de 
peindre.  C'est  aussi  d'après  ceux  de  nos  contemporains 
qui  sont  l'honneur  de  la  presse  française.  Prompt  et  aijile 
comme  il  était,  capricieux,  un  peu  fantasque  même, 
quelque  peu  sceptique  aussi,  M.  John  Lemoinne  était 
d'ailleurs  trop  habile,  il  était  trop  maiire  de  son  talent 
pour  ne  pas  profiler  de  cette  révolution  du  journalisme. 
Avec  souplesse,  avec  prestesse,  avec  adresse,  il  en  prit 
donc  ce  qu'il  en  fallait  prendre.  11  allégea,  il  abrégea  sa 
manière,  si  je  puis  ainsi  dire;  il  la  ramassa,  il  la  concentra. 
Ce  qu'il  y  avait  en  lui  d'humoristique  et  de  caustique 
perça  sous  l'air  de  gravité  dont  il  l'avait  enveloppé  jus- 
qu'alors; et,  comme  aiguillonné  par  l'exemple  des  plus 
brillants  de  ses  jeunes  confrères,  il  s'éleva  plus  d'une  fois, 
dans  ses  dernières  années,  jusqu'à...  l'impertinence  trans- 
cendante. Je  n'aurais  jamais  osé  caractériser  ainsi  son 
genre  de  talent,  si  l'expression  n'était  de  l'un  de  ses  plus 
aimables  collaborateurs  !  Mais  il  n'oublia  pas  que  ce  sont 
les  idées  qui  gouvernent  le  monde,  et  que,  si  l'art  d'écrire 
consiste  à  savoir  quelquefois  aiguiser  une  piquante  épi- 
gramme,  il  consiste  pour  une  plus  grande  part  à  dégager 
des  choses  qui  passent  les  leçons  durables  qui  leur  survi- 
vent. Aussi,  sous  l'agrément  ironique  de  la  forme,  —  et 
sous  un  air  de  légèreté,  qui  ne  va  pas  quelquefois  sans  un 
peu  d'affectation,  —  demeura-t-il  toujours  en  lui  du  doc- 
trinaire, comme  il  convenait  à  un  ami  de  M.  Guizot;  et, 
messieurs,  vous  ne  me  croiriez  pas,  c'est  ici  que  je  man- 
querais de  franchise,  si  j'hésitais  à  l'en  féliciter.  Qui  de 
nous  n'a  ses  faiblesses?  La  mienne,  l'une  des  miennes,  a 
toujours  été  d'aimer  les  doctrinaires,  et  voyez  quelle  est 
mon  indulgence  pour  eux,  si  je  leur  pardonne,  non  seule- 


APPENDICE.  315 

ment  d'avoir  eu  des  doctrines,  et  de  les  avoir  bravement 
soutenues,  mais  encore  d'en  avoir  changé,  toutes  les  fois 
qu'ils  en  ont  produit  des  raisons...  docirinales. 

Ne  craignez  pas,  messieurs,  que  j'entreprenne  ici  l'apo- 
logie de  l'inconsistance.  Lorsque  tout  change  autour  de 
nous,  ce  serait  sans  doute  une  étrange  prétention  que  de 
nous  obstiner  dans  une  immobilité  d'ailleurs  bien  illu- 
soire; et  ce  serait  une  plus  étrange  duperie  que  d'avoir 
vécu,  travaillé,  réfléchi  cinquante  ans,  pour  être  encore, 
sur  le  déclin  de  l'âge,  le  timide  captif  des  préjugés  de  sa 
vingtième  année!  Mais  ce  qu'il  vaut  mieux  dire,  comme 
étant  moins  paradoxal,  c'est  que,  pour  fonder  une  doc- 
trine entière,  il  faut  moins  de  principes  qu'on  ne  le 
semble  croire.  Armé  de  son  levier,  le  géomètre  ne  deman- 
dait qu'un  point  d'appui  pour  soulever  le  monde;  et,  sur 
une  seule  pierre,  combien  de  philosophes  n'ont-ils  pas  bâti 
tout  l'édifice  de  la  métaphysique,  de  la  morale,  de  la 
politique!  Uniquement  fidèle  à  son  amour  de  l'indépen- 
dance et  de  la  liberté,  si  M.  John  Lemoinne  les  a  toujours 
défendues  l'une  et  l'autre,  il  a  donc  pu  changer  de  tactique 
avec  les  circonstances,  on  ne  peut  pas  dire  qu'il  ait  changé 
d'opinions.  —  Et  pourquoi  n'ajouterais-je  pas  que  les  gou- 
vernements eux-mêmes  ont  changé  parfois  de  conduite? 
Si  l'allié  de  la  veille  se  trouve  être  alors  l'adversaire  du 
lendemain,  est-ce  bien  lui  qui  a  varié?  Pas  plus  en  vérité 
que  si,  ses  ennemis  adoptant  ses  principes,  il  se  trouvait 
être  aujourd'hui  le  défenseur  involontaire  de  ceux  qu'il 
attaquait  hier.  Au  milieu  du  siècle  dernier,  la  France, 
longtemps  ennemie  de  la  maison  d'Autriche,  contracta  — 
beaucoup  moins  brusquement  qu'on  ne  l'enseigne  dans 
nos  histoires,  —  une  étroite  alliance  avec  Marie-Thérèse, 
l'impcratrice-reine.  L'opinion  philosophique  s'en  montra 
scandalisée.  Bien  loin  pourtant  de  changer  de  politique, 
le  cabinet  de  Versailles  n'avait  fait  qu'adapter  à  un  récent 
déplacement  de  l'équilibre  européen  ses  principes  tradi- 


316  APPENDICE. 

tionnels  et  presque  deux  fois  séculaires.  La  morale  qui 
juge  la  conduite  des  grands  États  ne  peut-elle  pas  juger 
celle  aussi  des  particuliers? 

C'est  ce  que  je  me  demanderais,  messieurs,  si  d'ailleurs 
je  m'étais  soigneusement  abstenu  de  toucher  à  la  politique 
dans  cet  éloge  de  mon  prédécesseur.  Il  faut  savoir  s'ac- 
commoder au  temps!  «  Le  duc  de  Wellington,  a-t-il  écrit 
quelque  part,  avait  combattu  toute  sa  vie  l'émancipation 
des  catholiques  :  quand  elle  fut  devenue  inévitable,  non 
seulement  il  cessa  de  la  combattre,  mais  il  la  proposa  lui- 
même.  »  Les  principes  n'avaient  point  changé,  mais  les 
faits  avaient  marché.  Je  ne  sache  pas  de  meilleure  excuse 
aux  variations  d'un  homme  d'État  ou  plutôt,  si!  j'en  con- 
nais une  meilleure  :  c'est  quand  ses  variations,  eussent- 
elles  été  plus  graves  que  celles  de  M.  John  Lemoinne,  ont 
toujours  été  parfaitement  désintéressées. 

Ce  fut  encore  un  trait  du  caractère  de  M.  John  Le- 
moinne. Nul  ne  fut  plus  désintéressé  ni  ne  composa  plus 
dignement  sa  vie.  Journaliste  influent,  mêlé,  s'il  l'eût 
voulu,  aux  plus  grandes  affaires;  homme  politique,  de 
ceux  dont  tous  les  gouvernements,  à  défaut  de  l'alliance, 
eussent  recherché  la  neutralité,  M.  John  Lemoinne,  avec 
autant  de  sollicitude  qu'on  en  voit  d'autres  courir  api'ès 
les  occasions  de  fortune,  sembla  toujours  les  fuir;  —  et  il 
réussit  à  les  éviter.  Vous  me  permettrez  de  lui  en  savoir 
gré.  Quelque  dédain  de  la  fortune,  pourvu  qu'il  n'ait  rien 
d'emphatique  ni  de  farouche,  ne  messied  pas  à  l'homme 
de  lettres;  il  lui  va  bien;  et  j'aime  assez  que,  dans  un  jour- 
naliste, le  pouvoir  de  l'esprit,  pur  de  tout  alliage,  ne 
rayonne  que  de  son  propre  éclat.  Certainement,  il  n'est  pas 
mauvais,  je  trouve  même  bon  que,  de  loin  en  loin,  quel- 
ques-uns d'entre  nous  donnent  l'exemple...  de  la  richesse. 
Je  n'oublierai  jamais  que  du  jour  où  Voltaire  a  pu  riva- 
liser de  luxe  avec  un  fermier  général,  et  mettre  aux 
genoux  de  «  sa  belle  Emilie  »  quelque  chose  de  plus  que 


APPENDICE.  317 

M.  Turcaret  aux  pieds  de  sa  baronne,  de  ce  jour,  mes- 
sieurs, une  existence  nouvelle  a  commencé  pour  l'homme 
de  lettres,  émancipé  désormais  de  la  protection  du  traitant 
ou  de  la  tutelle  même  du  prince.  On  a  compris,  ce  jour-là, 
que,  s'il  faut  d'une  certaine  sorte  d'esprit  pour  faire  ses 
affaires,  l'homme  de  lettres  n'en  était  pas  nécessairement 
incapable;  et  c'est  depuis  lors  que  le  pouvoir  de  l'intelli- 
gence a  vraiment  balancé  dans  l'estime  publique  celui  de 
la  naissance  et  celui  de  l'argent.  Grâces  en  soient  rendues, 
comme  à  Voltaire  lui-même,  à  tous  les  écrivains  qui, 
pour  maintenir  parmi  nous  cet  heureux  équilibre  ,  si 
nécessaire  à  tout  le  monde,  ont  imité  son  ordre  et  son 
économie!  Mais  ne  devons-nous  pas  aussi  quelque  recon- 
naissance aux  autres,  à  tous  ceux  qui  ne  se  sont  souciés 
ni  de  richesses,  ni  de  places;  qui  se  seraient  crus  en  vérité 
moins  libres,  s'ils  s'étaient  mis  dans  la  dépendance  de  leur 
propre  fortune;  qui  n'ont  enfin  voulu  devoir  qu'à  eux- 
mêmes,  à  eux  seuls,  toute  leur  considération;  et  leur 
exemple  n'a-t-il  pas  bien  son  prix  ?  Tel  fut  M.  John 
Lemoinne,  et  vous,  messieurs,  qui  l'avez  connu,  vous  savez 
si  je  dis  vrai  quand  je  loue  son  désintéressement,  mais 
surtout,  vous  savez,  si  je  l'en  avais  moins  loue,  quel  tort 
j'eusse  fait  à  sa  mémoire. 

Vous  rappellerai-je  en  terminant,  et,  —  quelque  tenta- 
lion  que  j'en  eusse,  —  m'appartient-il  de  vous  rappeler 
l'intérêt  qu'il  prenait  aux  travaux  de  l'Académie"?  Ce  que 
du  moins  je  puis  dire,  c'est  qu'il  aimait  passionnément  sa 
langue.  Il  ne  pouvait  se  consoler,  je  le  cite  en  propres 
termes  :  «  que  les  temps  fussent  passés  où,  quand  deux 
hommes  de  nations  différentes  se  rencontraient,  c'était  en 
français  qu'ils  parlaient  pour  s'entendre  ».  Il  se  plaignait, 
avec  un  sentiment  de  patriotique  amertume,  que  :  «  de 
plus  en  plus  l'humanité  pensât  et  parlât  en  anglais  ».  11 
s'affligeait  enfin  de  voir  poindre  le  jour  où  la  langue 
française,  —  c'est  toujours  lui   qui    parle,  —    aurait   à 

18. 


318  APPENDICE. 

jamais  perdu  «  1  empire,  la  papauté,  la  monarchie  de  la 
parole  et  de  l'écrilure  »,  Retenons,  messieurs,  ces  fortes 
expressions,  et  admirons  la  sincérité  de  son  inquiétude. 

Mais  je  ne  saurais  partager  ses  craintes,  et  je  ne  saurais 
surtout  admettre  avec  lui  que  «  la  langue  dans  laquelle  les 
hommes  pourront  parler  le  plus,  le  plus  longtemps,  le 
plus  souvent,  tous  les  jours,  sera  celle  qui  finira  par 
vaincre  et  monter  sur  le  trône  ».  Non!  la  fortune  litté- 
raire d'une  langue,  et  de  la  nôtre  en  particulier,  ne 
dépend  pas  du  nombre  des  hommes  qui  la  parlent,  quand 
il  y  en  a  d'ailleurs  la  moitié  qui  l'écorchent.  Elle  dépend, 
elle  dépendra,  dans  l'avenir  comme  dans  le  passé,  du 
nombre,  de  la  nature,  de  l'importance  des  vérités  que  ses 
grands  écrivains  lui  auront  confiées.  D'autres  langues 
peuvent  donc  avoir  d'autres  qualités  :  l'anglais,  si  on  le 
veut,  ou  l'espagnol,  qui  n'est  guère  moins  répandu  dans 
le  monde;  et  d'autres  langues,  d'une  autre  famille,  comme 
le  chinois,  peuvent  être  parlées  par  plusieurs  centaines  de 
millions  d'hommes.  Mais  depuis  plus  de  quatre  cents  ans, 
si  nos  grands  écrivains  ont  fait  du  français  la  langue  la 
plus  logique,  la  plus  claire,  la  plus  transparente  que  les 
hommes  aient  jamais  parlée;  s'ils  ont  réussi  à  mettre  en 
elle,  de  façon  qu'on  ne  l'en  puisse  ôler  sans  déchirure  ni 
mutilation,  je  ne  sais  quelle  vertu  sociale;  et  si  l'on  pour- 
rait dire  qu'avant  d'écrire  pour  eux-mêmes  ou  pour  leurs 
compatriotes,  ils  ont  écrit  pour  l'humanité,  nous  n'avons 
pas  à  craindre  qu'ils  périssent;  ni  que  notre  langue,  sup- 
plantée par  une  autre  dans  les  usages  du  commerce  ou 
de  la  banque,  le  soit  dans  l'échange  ou  dans  la  communi- 
cation des  idées;  ni  que  les  hommes  cessent  de  l'ap- 
prendre ,  aussi  longtemps  qu'ils  continueront  d'avoir 
quelque  conscience  de  l'œuvre  commune,  obscure  et  loin- 
taine à  laquelle  ils  travaillent  ensemble.  Le  vrai  Rodrigue, 
la  vraie  Chimène,  les  seuls,  seront  toujours  ceux  de  Cor- 
neille; la  vraie  Phèdre  toujours  celle  de  Racine;  et  qui 


APPENDICE.  319 

voudra  prendre  une  vue  perspective  de  l'histoire  de  l'hu- 
manité, c'est  toujours  à  nous,  messieurs,  qu'il  la  deman- 
dera, c'est  au  Discours  sur  Vhistoire  universelle,  c'est  à 
V Esprit  des  Lois,  c'est  à  V Essai  sur  les  mœurs. 

L'unique  danger  que  je  redouterais,  ce  serait  donc  que 
notre  langue,  mal  informée  de  sa  propre  fortune,  en  vint 
à  méconnaître  un  jour  les  vraies  raisons  de  son  universa- 
lité. Oui;  si  nos  écrivains,  enragés  de  modernité,  préten- 
daient rompre  sans  retour  avec  une  tradition  plus  de 
quatre  fois  séculaire  et  consacrée  par  tant  de  chefs- 
d'œuvre;  s'ils  songeaient  moins  dans  leurs  écrits  aux 
intérêts  de  l'humanité  qu'à  eux-mêmes,  et  s'ils  mettaient 
les  conseils  de  leur  amour-propre  au-dessus  de  la  vérité  ; 
s'ils  s'évertuaient  enfin  à  poursuivre  une  originalité  déce- 
vante, qui  ne  s'atteint  guère  en  français  qu'aux  dépens 
de  la  clarté,  oui,  je  conviens  qu'alors  nous  serions  au 
hasard  de  perdre  notre  ancien  empire,  et,  pour  avoir 
voulu  parler  allemand  ou  norvégien  dans  la  langue  de 
Voltaire  et  de  Bossuet,  de  Lamartine  et  de  Racine,  de 
Chateaubriand  et  de  George  Sand,  nous  aurions  com- 
promis en  même  temps  l'influence  et  l'action  nécessaires 
du  génie  français  dans  le  monde.  Nos  jeunes  gens  le  veu- 
lent-ils? et  s'ils  ne  le  veulent  pas,  comment  ne  voient-ils 
pas  que  c'est  le  prix  dont  nous  paierons  certainement  leur 
funeste  dédain  du  passé? 

Mais  vous  êtes  là,  messieurs,  pour  défendre  et  sauver 
les  écrivains  d'eux-mêmes.  Institués  en  efi'et,  parce  grand 
Cardinal,  —  dont  je  suis  heureux  de  ramener  dans  un 
discours  académique  l'éloge  autrefois  obligatoire,  —  ins- 
titués et  comme  patentés,  «  pour  rendre  le  langage  fran- 
çais non  seulement  élégant,  mais  capable  de  traiter  tous 
les  sciences  »,  et  le  faire  ainsi  succéder  dans  la  royauté  du 
latin,  vous  n'avez  pas  failli,  depuis  votre  première  origine, 
à  cette  noble  tâche.  Pour  vous  en  acquitter,  vous  vous 
êtes  gardés  d'imiter  tant  d'autres  compagnies,  —  que  l'on 


320  APTENDICE. 

pourrait  nommer,  —  mortes  presque  en  naissant  de 
n'avoir  prétendu  former  que  des  sociétés  de  gens  de 
lettres.  Vous  avez  au  contraire  libéralement  accueilli 
parmi  vous,  pour  les  faire  concourir  ensemble  au  perfec- 
tionnement de  la  vie  civile,  toutes  les  forces  sociales.  Les 
grands  seigneurs,  dans  vos  assemblées,  ont  discuté  le 
sens  des  mots  de  Politesse  et  d'Indépendance  avec  le  (ils  du 
notaire  Arouet  ou  celui  du  greffier  Boileau.  Vous  avez  tenu 
à  honneur  d'associer  à  vos  travaux  des  princes  même  de 
l'Église.  Et  ainsi,  sans  que  vous  y  eussiez  songé  peut-être, 
par  un  effet  du  cours  insensible  des  choses,  l'égalité  aca- 
démique a  été  la  première  que  la  France  ait  connue  I 
C'est  ce  qui  m'a  donné,  messieurs,  la  hardiesse  de  solliciter 
vos  suffrages;  c'est  ce  qui  me  rend  presque  aussi  fier, 
comme  citoyen  que  comme  homme  de  lettres,  de  les  avoir 
obtenus;  et  c'est  en  travaillant  pour  ma  modeste  part  à  la 
grande  œuvre  qui  est  la  vôtre  que  je  m'efforcerai  de  jus- 
tifier l'honneur  de  votre  choix. 


II 


DISCOURS   PRONONCE   A  LYON   POUR  L  INAUGURATION 

DE    LA    STATUE    DE    CLAUDE    BERNARD 

LE    28    OCTOBRE    1894 


Messieurs, 

Soucieuse,  ou  jalouse,  avant  tout,  de  rendre  à  Claude 
Bernard  un  hommage  qui  fût  également  digne  de  lui  et 
d'elle,  ce  n'est  pas  d'abord  à  moi  que  l'Académie  française 
en  avait  voulu  confier  le  périlleux  honneur,  et  je  pense 
qu'elle  ne  me  reprochera  pas  de  trahir  le  secret  de  ses 
délibérations  si  je  vous  apprends  que  c'était  à  mon  savant 
et  illustre  confrère,  M.  Joseph  Bertrand.  Personne  assuré- 
ment n'eût  mieux  loué  Claude  Bernard  que  l'auteur  de 
tant  de  beaux  Éloges,  eux-mêmes  devenus  classiques,  et 
croyez  bien,  messieurs,  qu'en  osant  prendre  ici  la  parole 
à  sa  place,  nul  ne  sait  mieux  que  moi  ce  que  vous  y  per- 
drez. Mais,  par  un  scrupule  de  délicatesse,  —  où  se  mêlait 
sans  doute  un  excès  de  courtoisie  pour  un  tout  nouveau 
confrère,  —  M.  Bertrand  a  paru  craindre  que  vous  ne  vis- 
siez surtout  en  lui  le  secrétaire  perpétuel  de  l'Académie 
des  Sciences.  Il  a  donc  souhaité  qu'avant  les  discours  que 
vous  allez  entendre,  —  et  où  il  savait  bien  que  les  maîtres 
de  la  physiologie  contemporaine  estimeraient  à  leur  prix 
les  travaux  scientifiques  de  Claude  Bernard,  —  une  voix 
moins  autorisée,  mais  non  pas  moins  sincère,  essayât  de 


322  APPENDICE. 

VOUS  dire  le  rang  que  ces  travaux  assignent  à  leur  auteur 
dans  l'histoire  des  lettres  ou  de  la  pensée  françaises. 
Claude  Bernard  en  son  temps  fut  en  effet  plus  qu'un  phy- 
siologiste, et  plus,  comme  on  l'a  dit,  que  «  la  physiologie 
même  »  :  il  fut  vraiment  un  maître  des  intelligences.  Quelque 
prolit  que  la  science  de  la  vie  ait  tiré  de  ses  découvertes, 
l'art  de  penser  n'en  a  pas  tiré  peut-être  un  moindre.  Et  si 
nous  commençons  à  discerner  les  vrais  caraclères  de  la 
révolution  qui,  vers  le  milieu  du  siècle  où  nous  sommes, 
a  transformé  l'esprit  moderne,  nous  savons  dès  aujour- 
d'hui que  Claude  Bernard  en  fut,  et  qu'il  en  demeurera 
dans  l'avenir  un  des  principaux  ouvriers.  Je  ne  fais  ici  que 
répéter  ce  que  me  disait,  il  y  a  plus  de  vingt-cinq  ans,  — 
quand  j'avais  l'honneur  d'être  un  de  ses  élèves,  — l'homme 
éminent  à  qui  je  suis  heureux  de  témoigner  publique- 
ment toute  ma  gratitude,  et  que  je  serais  plus  heureux 
encore,  pour  lui,  pour  vous,  et  pour  le  pays  même,  de 
pouvoir  saluer  du  titre  de  recteur  de  l'Université  de  Lyon. 
Vous  ne  vous  attendez  pas  que  je  vous  parle  des  essais 
dramatiques  de  Claude  Bernard;  et,  puisqu'il  a  voulu  lui- 
même  qu'ils  fussent  ensevelis  dans  l'ombre,  je  les  y  lais- 
serai. Je  ne  m'attarderai  pas  davantage  à  louer  les  qua- 
lités de  sa  manière  d'écrire,  comme  je  pourrais  faire  celles 
d'un  poète  ou  d'un  romancier.  Si  je  ne  partage  pas  à  cet 
égard  les  idées  d'Ernest  Renan,  et  si  je  ne  crois  pas  du 
tout  avec  lui  que  «  la  première  qualité  de  l'écrivain  soit 
de  ne  pas  songer  à  écrire  »,  le  mérite  littéraire  de  Claude 
Bernard  n'en  est  pas  moins  très  différent  de  celui  qu'on 
admire  dans  un  artiste  de  mots.  Claude  Bernard  ne  s'est 
point  piqué  de  donner  une  forme  personnelle  et  originale 
à  des  idées  communes,  ce  qui  est  d'ailleurs  l'un  des  objets 
de  l'art  d'écrire;  et,  vous  le  savez  bien,  qu'ont  fait  autre 
chose,  dans  notre  siècle  môme,  les  Lamartine,  par  exem- 
ple, les  Hugo,  les  Musset?  Mais,  au  contraire,  à  des  idées 
nouvelles  ,   comme   les   découvertes   elles  mêmes   qui   en 


APPENDICE.  323 

étaient  les  commencements  ou  les  suites,  il  a  donné  la 
forme  qu'il  fallait  pour  nous  les  rendre  intelligibles  à  tous  ; 
et  n'est-ce  pas  là  justement  ce  que  l'on  pourrait  appeler 
la  fonction  supérieure  de  l'art  d'écrire?  Oui,  mettre  le  pied 
le  premier  sur  une  terre  inexplorée,  la  reconnaître,  s'en 
emparer,  la  défricher  alors,  et,  si  je  l'ose  dire,  la  civiliser  ; 
de  la  brousse  ou  du  steppe,  de  la  plaine  inféconde  ou  du 
marais  stérile  faire  une  grasse  province;  l'annexer  à  l'an- 
cien  empire,    et  de    son    superflu  grossir    la   commune 
épargne,  ainsi  font  les  vrais  conquérants,  et  ainsi,  mes- 
sieurs, dans  l'histoire  de  notre  langue  et  de  notre  littéra- 
ture, ont  fait  l'un  après  l'autre,  —  pour  n'en  nommer  ici 
que  quelques-uns,  —  les  Descartes,  les  Pascal,  les  BufTon, 
les  Cuvier,  les  Claude  Bernard.  Après  avoir  eux-mêmes 
organisé  leur  science,  d'une  manière  qui  plus  d'une  fois  a 
ressemblé  à  une  création,  ils  en  ont  fait  entrer  jusqu'au 
vocabulaire   dans   la  circulation    quotidienne  de  l'usage. 
L'un  a  ainsi  dégagé  la  philosophie  même  de  l'ombre  des 
écoles  et  de  la  poussière  des  bibliothèques.  L'autre  a  tiré 
l'histoire  naturelle  du  secret  des  laboratoires  ou  du  mys- 
tère des  salles  de  dissection.  Grâce  à  celui-ci,  la  langue  du 
calcul  des  probabilités  nous  est  devenue  presque  familière. 
Grâce  à  celui-là  l'imagination  du  poète  s'est  enrichie  des 
métaphores  que  lui  apportait  la  botanique  ou  la  zoologie. 
C'est  une  révélation   du  même  genre  que  nous  devons  à 
Claude  Bernard.  Pour  exposer  les  résultats  des  sciences  de 
la  vie,  son  génie  d'écrivain  a  trouvé   dans  la  langue  de 
tout  le  monde  des  ressources  inconnues,  et  ce  que  l'on 
n'exprimait  guère  avant  lui  qu'en  termes  spéciaux,  techni- 
ques et  rébarbatifs,  il  a  inventé  les  moyens  de  le  dire  en 
termes   non   moins   précis,   non   moins   scientifiques,   et 
cependant   généraux.   Rappelons-nous   ici,   messieurs,    le 
précepte  de  Buffon!  Les  termes  généraux,  ce  ne  sont  pas, 
comme  on  l'a  cru  souvent,  comme  on  le  répète  encore  tous 
les  jours,  ce  ne  sont  pas  les  termes  vides,  inconsistants  et 


324  APPENDICE. 

décolorés  d'une  rhétorique  banale  :  ce  sont  tout  simple- 
ment les  fermes  du  commun  usage.  Un  véritable  écrivain 
n'aura  donc  garde  de  les  proscrire.  Mais  par  une  manière 
nouvelle,  par  une  manière  à  lui  de  les  associer,  il  leur 
fera  dire  des  choses  nouvelles;  il  en  fera  sortir  ce  qu'ils 
contenaient  de  sens  et  de  richesse  cachés;  il  leur  donnera, 
je  ne  sais  comment,  une  profondeur,  une  étendue,  une 
portée  dont  on  ne  les  savait  pas  capables.  Aucun  physiolo- 
giste assurément,  mais  aucun  écrivain  surtout  ne  me 
démentira  si  je  loue  Claude  Bernard  d'y  avoir  souvent 
réussi.  Dirai-je  à  ce  propos  qu'il  a  «  popularisé  »  la  phy- 
siologie? Non;  puisque  ce  mot  de  «  populariser  »  ne  va 
pas  sans  quelque  nuance  de  défaveur.  Mais  il  y  a  intéressé 
tout  ce  qu'il  y  a  d'esprits  cultivés,  —  d'  «  honnêtes  gens  », 
comme  on  parlait  jadis,  —  et  s'il  n'est  permis  à  personne 
d'ignorer  aujourd'hui  les  problèmes  essentiels  delà  science 
de  la  vie,  c'est  à  ses  découvertes  qu'on  le  doit  sans  doute, 
mais  c'est  bien  plus  encore  à  la  lucidité  des  expositions 
qu'il  en  a  lui-même  données. 

Il  était  donc  trop  modeste  quand  il  parlait  de  son  «  in- 
suffisance littéraire  »,  et  j'en  appelle  à  tous  ceux  qui  l'ont 
lu!  Je  connais,  vous  connaissez  tous,  messieurs,  dans  son 
Introduction  à  la  médecine  expérimentale,  ou  dans  ses  Leçons 
sur  les  phénomènes  de  la  vie  communs  aux  animaux  et  aux 
végétaux,  des  pages  qui  sont  des  modèles  de  style  scienti- 
fique ou  philosophique,  —  je  veux  dire  dont  la  netteté,  la 
précision,  la  solidité  ne  le  cèdent  point  aux  pages  même 
les  plus  vantées  des  Époques  de  la  Nature  ou  du  Discours 
de  la  Méthode.  Si  l'on  veut  qu'elles  manquent  de  cet  éclat 
dont  les  romantiques,  dans  le  siècle  où  nous  sommes,  ont 
fait  arbitrairement  la  première  des  conditions  de  l'art 
d'écrire,  elles  sont  éclairées  du  dedans  par  une  lumière 
toujours  égale,  uniformément  diffuse,  qui  n'éblouit  pas, 
mais  aussi  qui  n'aveugle  point.  Et  si  l'on  s'avisait  que  le 
tour  n'en  a  rien  d'oratoire,  ni  de  lyrique,  c'est  apparem- 


APPENDICE.  325 

ment  que  Claude  Bernard  n'était  ni  Michelet  ni  Bernardin 
de  Saint-Pierre,  mais  il  faut  l'en  louer  encore;  et,  puisque 
les  plus  éloquentes  effusions  ne  remplacent  pas  une  bonne 
expérience,  il  faut  justement  le  féliciter  de  se  les  être  tou- 
jours interdites.  On  ne  trouverait  pas  une  apostrophe  ou 
une  e-xclamation  dans  les  dix-huit  volumes  de  son  œuvre; 
et  sous  ce  rapport,  la  sobriété  de  son  style  n'en  est  égalée 
que  par  le  caractère  de  sereine  impersonnalité. 

Je  viens,  messieurs,  de  nommer  les  Époques  de  la  Nature 
et  le  Discours  de  la  Méthode.  J'ai  pensé  plus  d'une  fois  en 
effet  que  Y  Introduction  à  la  médecine  expérimentale  n'avait 
pas  exercé  moins  d'influence,  à  son  heure,  que  ces  livres 
fameux;  et  je  n'ignore  pas  que  c'est  beaucoup  dire,  mais 
je  le  dis  pourtant,  et  je  ne  crois  pas  trop  dire.  Quand  ses 
qualités  d'écrivain  n'auraient  pas  fait  de  Claude  Bernard 
l'héritier  naturel  de  la  réputation  d'un  Buffon  ou  d'un 
Descartes,  il  le  serait  encore  à  titre  de  philosophe,  ou,  si 
vous  le  voulez,  de  penseur.  Car,  il  n'a  certes  créé  ni  la 
physiologie  ni  la  science  expérimentale,  mais  il  les  a  trans- 
formées, et  de  la  façon  qu'il  les  a  transformées,  il  a  renou- 
velé non  seulement  les  méthodes,  mais  en  un  certain  sens 
la  conception  même  qu'on  se  formait  avec  lui  de  la  science. 
Les  plus  illustres  de  ses  prédécesseurs  en  ont  à  peine  fait 
davantage;  et  c'est  pour  ce  motif  que,  depuis  plus  d'uu 
quart  de  siècle,  ceux  qu'on  entend  peut-être  le  plus  souvent 
invoquer  le  nom  de  Claude  Bernard,  ce  ne  sont  pas  les 
physiologistes,  ce  sont  les  philosophes. 

Lorsque  ce  livre  parut,  Locke  et  Bacon  régnaient  encore 
sur  la  science.  Comme  on  appelle  Boileau  «  le  législateur 
du  Parnasse  »,  quand  on  veut  lui  être  désagréable,  on 
appelait  donc  Bacon  «  le  législateur  de  l'induction  »,  mais 
c'était  une  manière  dhonorer  sa  mémoire.  On  le  vengeait 
ainsi  des  attaques  de  Joseph  de  Maislre;  et  tout  ce  que  les 
sciences  physiques  ou  naturelles  ont  réalisé  de  progrès 
depuis  trois  ou  quatre  cents  ans,  on  voulait  dire  qu'elles 

19 


326  APPENDICE. 

le  devaient  à  l'impulsion  de  son  génie.  Il  avait  inventé  la 
méthoile!  Cependant,  quand  on  essayait  de  définir  celte 
méthode  si  féconde,  il  se  trouvait,  —  chose  assez  surpre- 
nante! —  qu'elle  consistait  précisément  à  n'en  être  pas 
une.  L'horreur  du  syllogisme  en  formait  le  premier  article. 
Point  de  raisonnement,  ni  de  raisons,  mais  des  observations 
et  des  faits.  On  regardait  tomber  les  pommes,  et  on  en 
concluait  qu'à  moins  sans  doute  qu'on  ne  les  cueille,  toutes 
les  pommes  tombent,  et  c'était  une  loi.  On  versait  des 
acides  dans  de  la  teinture  de  tournesol,  elle  rougissait,  et 
c'était  une  loi.  On  injectait  à  une  grenouille  du  venin  de 
crapaud,  elle  en  mourait,  et  c'était  une  loi.  Pour  se  faire 
d'ailleurs  pardonner  tant  de  hardiesse,  on  admettait  qu'un 
fait  est  toujours  à  la  merci  d'un  autre,  si  je  puis  ainsi 
dire;  et  sentant  bien  qu'avec  des  contingences  additionnées 
il  était  difficile  de  faire  du  nécessaire,  toutes  ces  lois 
n'étaient  vraies  que  jusqu'à  preuve  du  contraire.  Je  n'exa- 
gère, vous  le  savez,  messieurs,  ni  d'un  mot  ni  d'une  syl- 
labe, et  je  ne  vous  parle  pas  de  temps  bien  reculés!  Si  ce 
n'est  pas  ainsi  que  Cousin  a  défini  lui-même  l'induction, 
il  ne  s'en  faut  que  du  prestige  de  sa  rhétorique;  et  c'est 
bien  de  cet  empirisme  que  Stuart  Mill,  avec  ses  «  résidus  » 
et  ses  «  concomitances  »,  a  prétendu  donner  la  théorie 
dans  son  Traité  de  logique  inductive. 

Claude  Bernard  est  venu  renverser  tout  cela.  Sans  en 
faire  autant  de  bruit  que  Bacon,  il  a  nié  que  le  refus  de 
raisonner  fût  une  forme  de  raisonnement;  et  il  a  montré 
que,  bien  loin  d'être  deux  manières  de  raisonner  diffé- 
rentes et  inverses,  l'induction  et  la  déduction  n'en  faisaient 
qu'une  au  fond.  «  Toutes  les  variétés  apparentes  du  rai- 
sonnement, —  a-t-il  dit  en  propres  termes,  —  ne  tiennent 
qu'à  la  nature  du  sujet  que  l'on  traite,  et  à  sa  plus  ou 
moins  grande  complexité.  Mais,  dans  tous  les  cas.  l'esprit 
de  l'homme  fonctionne  toujours  de  même  par  syllogisme, 
et  il  ne  pourrait  pas  se  conduire  autrement.  »  L'avait-on 


APPENDICE.  327 

dit  peut-être  avant  lui?  C'est  ce  que  je  n'examine  point, 
si  personne  assurément  ne  l'avait  dit  ni  n'eût  pu  le  dire 
avec  la  même  autorité.  Le  nombre  et  la  grandeur  de  ses 
découvertes  scientifiques  donnaient  à  sa  parole  une  auto- 
rité qui  participait  de  leur  valeur  et  de  leur  certitude.  Le 
Discours  de  la  Méthode  aurait  passé  peut-être  inaperçu  si 
Descartes  n'avait  pas  été  le  créateur  de  la  géométrie  ana- 
lytique; et  pareillement,  le  crédit  qu'en  semblable  matière 
on  eût  volontiers  refusé  à  un  philosophe,  qui  donc  l'eût 
osé  disputer  à  Tauteur  des  immortels  travaux  sur  la  glyco- 
genèse  animale? 

En  même  temps  que  le  raisonnement,  si  les  philosophes, 
et  les  savants  eux-mêmes,  avaient  chassé  l'imagination  du 
domaine  de  la  science,  on  ne  saurait  être  trop  reconnais- 
sant à  Claude  Bernard  de  l'y  avoir  rétablie  dans  ses  droits 
«  Un  fait  n'est  rien  par  lui-même;  —  c'est  encore  lui  qui 
parle,  —  il  ne  vaut  que  par  l'idée  qui  s'y  rattache  ou  par 
la  preuve  qu'il  fournit.  Quand  on  qualifie  un  fait  nouveau 
de  découverte,  ce  n'est  pas  le  fait  lui-même  qui  constitue  la 
découverte,  mais  bien  l'idée  nouvelle  qui  en  dérive,  et 
quand  un  fait  prouve,  ce  n'est  point  le  fait  lui-même  qui 
donne  la  preuve,  mais  seulement  le  rapport  qu'il  établit 
entre  le  phénomène  et  sa  cause.  »  Et  plût  aux  Dieux,  mes- 
sieurs, que,  pour  ne  rien  dire  de  nos  savants,  plût  aux 
Dieux  que  nos  philosophes,  nos  historiens,  nos  critiques 
eussent  retenu  la  leçon  de  ces  fortes  paroles! 

11  est  donc  vrai,  messieurs,  que  sans  une  «  idée  directrice», 
de  même  que  le  savant  ne  saurait  instituer  aucune  expé- 
rience, ainsi  ni  le  critique, ni  l'historien, ni  le  philosophe  ne 
sauraient  rien  entreprendre,  ou  seulement  rien  comprendre. 
«  C'est  l'idée,  comme  le  dit  Claude  Bernard,  qui  est  le  prin- 
cipe de  tout  raisonnement  et  de  toute  invention;  c'est  à 
elle  que  revient  toute  espèce  d'initiative  »;  et  ailleurs 
encore  :  «  C'est  l'idée  qui  constitue  le  point  de  départ  de 
sout  raisonnement  scientifique,  et  c'est  elle  qui  en  est  éga- 


328  APPENDICE. 

lement  le  but  dans  l'aspiration  de  Tesprit  vers  l'inconnu  ». 
Mais,  de  même  qu'autrefois  dans  les  sciences  de  la  nature 
une  fausse  induction,  fondée  sur  le  respect  du  l'ait  et  sur 
le  mépris  de  l'idée,  voilà  combien  d'années  qu'une  érudi- 
tion fallacieuse  opprime  dans  les  sciences  de  l'esprit  l'essor 
de  l'hypothèse  et  de  l'imagination!  Vous  rappellerai-je  ici 
l'étrange  abus  que,  jusque  dans  l'art  même,  on  a  fait  du 
document!  «  Gardez-vous  des  idées,  dit-on  encore  parfois 
à  la  jeunesse,  ou,  si  par  hasard  vous  en  aviez,  cachez-les! 
La  pensée  n'a  pas  été  donnée  à  l'homme  pour  s'en  servir, 
mais  pour  qu'il  apprenne  d'elle  à  s'en  passer.  Un  certain 
Claude  Bernard  qui  fui  d'ailleurs  en  son  temps  le  maître  de 
la  science  expérimentale,  n'a  pas  craint  d'enseigner  que  «  la 
méthode  n'enfantait  rien  !  »  Mais  ne  l'en  croyez  pas  !  C'est 
la  méthode  qui  est  tout!  Et,  grâce  à  elle,  quand  vous  aurez 
accumulé  documents  sur  documents,  il  est  vrai  que  vous 
succomberez  sous  le  poids  de  vos  matériaux,  mais  du  moins 
tomberez-vous  avec  gloire,  et  l'on  ne  vous  fera  pas  ce 
reproche,  le  plus  cruel  qu'on  puisse  aujourd'hui  faire  à 
un  critique  ou  à  un  historien  :  c'est  d'avoir  eu  des  idées, 
ou  de  n'avoir  cherché  dans  les  documents  qu'à  vous  en 
former  d'autres,  de  nouvelles,  —  et  de  plus  générales.  » 
De  «  plus  générales»!  Osé-je  bien  me  servir  de  ce  mot! 
Oui,  je  sais  qu'on  affecte  encore  aujourd'hui  la  haine  des 
u  idées  générales  »,  et,  pour  en  triompher  plus  aisément, 
je  sais  que  la  consigne  est  de  les  confondre  avec  les  idées 
toutes  faites.  Mais  moi  qui  les  aime!  et  qui  sais  pourquoi 
je  les  aime!  quand  je  n'aurais  pas  vu  depuis  vingt-cinq  ans 
que  les  deux  grands  «  penseurs  »,  qui  en  ont  le  plus  abusé, 
—  je  veux  dire  Taine  et  Renan,  —  sont  aussi  ceux  qui  les 
ont  le  plus  vivement  attaquées  chez  les  autres,  comme,  en 
vérité,  s'ils  eussent  voulu  s'en  réserver  le  monopole  !  il  me 
suffirait,  pour  me  rassurer,  de  cette  belle  page  de  Claude 
Bernard  :  «  Ceux  qui  font  des  découvertes  sont  les  promo- 
teurs d'idées  neuves  et  fécondes.  On  donne  généralemen 


APPENDICE.  329 

le  nom  de  découverte  à  la  connaissance  d'un  fait  nouveau, 
mais  je  pense  que  c'est  l'idée  qui  se  rattache  au  fait  décou- 
vert qui  constitue  en  réalité  la  découverte.  Les  faits  ne 
sont  ni  grands  ni  petits  par  eux-mêmes.  Une  grande  décou- 
verte est  un  fait  qui,  en  apparaissant  dans  la  science,  a 
donné  naissance  à  des  idées  lumineuses,  dont  la  clarté  a 
dissipé  un  grand  nombre  d'obscurités,  et  montré  des  voies 
nouvelles.  »  Voilà,  messieurs,  la  meilleure  définition  qu'on 
ait  jamais  donnée  des  «  idées  générales  »  ;  et,  pour  ma 
part,  je  n'en  demande  pas,  je  n'en  propose  pas  d'autre. 
Quelle  qu'elle  soit,  l'idée  directrice  ne  devient  elle-même 
féconde  que  dans  la  mesure  de  sa  généralité;  —  et  sa 
généralité  se  mesure  tour  à  tour  ou  en  même  temps  au 
nombre,  à  la  diversité,  à  la  complexité  des  faits  dont  elle 
est  le  résumé,  l'explication,  et  la  loi. 

Mais  Claude  Bernard  a  fait  un  pas  de  plus,  ou,  si  vous 
le  voulez,  il  a  creusé  plus  profondément,  et  sa  définition 
de  r«  idée  organique  »  ou  «  organisatrice  »  n'est  pas  moins 
riche  ou,  comme  on  dit,  moins  suggestive,  que  celle  qu'il 
a  donnée  de  1'  «  idée  générale  »  et  de  1'  «  idée  directrice  ». 
«  Dans  tout  germe  vivant,  —  a-t-il  dit,  —  il  y  a  une  idée 
créatrice  qui  se  développe  et  se  manifeste  par  l'organisa- 
tion ».  Et  de  cette  observation,  qui  est  d'un  physiologiste, 
il  en  tire  ailleurs,  il  en  induit,  ou  il  en  déduit  celle-ci,  qui 
est  d'un  philosophe  :  «  Quand  un  phénomène  quelconque 
nous  frappe  dans  la  nature,  nous  nous  faisons  une  idée 
sur  la  cause  qui  le  détermine...  Mais  cette  idée  a  priori, 
qui  surgit  en  nous  à  propos  d'un  fait  particulier,  renferme 
toujours  implicitement  et  en  quelque  sorte  à  notre  insu 
un  principe  auquel  nous  voulons  ramener  le  fait  particu- 
lier. »  Ceci,  messieurs,  revient  à  dire  que  rien  au  monde 
n'a  d'intérêt  ou  de  sens  en  soi,  mais  uniquement  dans  ou 
par  le  rapport  qu'il  soutient  avec  un  ensemble.  Les  seules 
monographies  qui  soient  dignes  qu'on  les  retienne  sont 
celles  dont  les  conclusions  subsisteraient  toujours,  si  l'on 


330  APPENDICE. 

supposait  que  l'objet  en  eût  disparu.  Croyons  donc  ferme- 
ment qu'il  ne  sert  à  rien  de  décrire  le  lapin  ou  le  chat,  si 
la  description  n'en  apporte  quelque  chose  de  neuf  aux 
conclusions  dernières  de  la  physiologie  générale  ou  de 
l'anatomie  comparée.  Rappelons-nous  bien  que  «  la  science 
ne  peut  avancer  que  par  révolution,  et  par  absorption  des 
vérités  anciennes  dans  une  forme  scientifique  nouvelle.  » 
N'oublions  enfin  jamais  que,  pour  avancer  dans  la  connais- 
sance du  détail  des  parties,  il  faut  d'abord  avoir  quelque 
idée  préconçue  du  tout.  C'est  par  investissement  qu'il  faut 
que  l'on  procède;  —  et  en  effet,  de  tous  les  moyens  de  ré- 
duire une  place,  il  y  en  a  peut-être  de  plus  rapides,  mais  je 
ne  pense  pas  qu'il  y  en  ait  de  plus  sûrs,  ni  de  moins  coûteux. 

S'il  est  impossible  de  méconnaître  la  grandeur  et  la 
simplicité  de  ces  idées,  il  est  impossible  de  ne  pas  voir 
qu'elles  tendaient  à  renouveler  la  conception  même  de  la 
science;  et  c'est  bien  aussi  ce  qu'elles  ont  opéré.  Non  seu- 
lement elles  ont  renversé  l'idée  fausse  que  l'on  se  formait 
de  la  méthode,  et  à  «  l'induction  baconienne  «  elles  ont 
substitué  ce  que  Claude  Bernard  a  lui-même  appelé  «  la 
critique  expérimentale.  »  Mais  en  outre,  àl'idée  d'une  science 
morte,  elles  ont  substitué  celle  d'une  science  vivante,  et 
pour  ainsi  parler,  d'une  science  toujours  en  mouvement. 

Pas  plus  en  physique  ou  en  chimie  qu'en  physiologie 
même,  le  progrès  de  la  science  n'est  arithmétique,  et  ne 
se  constitue  par  une  simple  addition  de  vérités  nouvelles  à 
des  vérités  anciennes,  mais  il  est  proprement  «  organique  », 
et,  de  chacune  de  ses  acquisitions  successives,  le  corps  de 
la  science  en  est  tout  entier  modifié.  11  n'y  a  qu'un  prin- 
cipe immuable  et  fondamental  :  c'est  celui  du  déterminisme 
absolu  des  phénomènes.  Et,  conformément  à  la  loi  de  ce 
déterminisme,  les  faits  sont  toujours  les  faits;  ils  sont 
acquis  à  la  science  et  à  l'humanité  dès  que  l'expérience  et 
la  critique  les  ont  déterminés;  on  n'en  changera  point  la 
nature  ni  les  conditions.  Je  dis  seulement  que  la  science 


APPENDICE.  331 

est  tout  autre  chose  que  la  somme  de  ces  faits.  Elle  est 
l'interprétation  qu'on  en  donne,  ou,  si  vous  le  voulez,  cl!e 
est  rédifice  que  nous  démolissons  d'âge  en  âge  pour  le 
reconstruire,  avec  les  mêmes  matériaux,  sur  un  plan  tou- 
jours différent.  Précisément  parce  qu'ils  ne  valent  que  par 
«  l'idée  qui  s'y  rattache  »,  ou  par  «  la  preuve  qu'ils  four- 
nissent »,  les  mêmes  phénomènes  changent  perpétuelle- 
ment de  signification.  Le  déterminisme  de  chacun  d'eux 
n'en  soustrait  pas  l'ensemble  à  cette  loi  d'évolution  qui 
peut-être,  c'est  une  parole  encore  de  Claude  Bernard, 
«  est  le  trait  le  plus  remarquable  des  êtres  vivants  et  par 
conséquent  de  la  vie  ».  Et  à  la  vérité,  messieurs,  je  le  sais 
bien,  j'étends  un  peu  le  sens  qu'il  a  donné  lui-même  à  ce 
mot  d'évolution.  L'évolution,  dans  sa  pensée,  ne  se  sépa- 
rait pas  de  l'idée  d'une  destruction  qui  en  est  comme  le 
terme  nécessaire  et  préfix.  Mais  l'infidélité  n'est  pas 
grande,  si  du  sein  même  de  la  mort,  nous  voyons  la  vie 
renaître  tous  les  jours,  et,  puis,  si  peut-être,  en  louant 
aujourd'hui  Claude  Bernard,  il  faut  bien  faire  quelque  chose 
aussi  pour  Darwin.  Lui-même,  d'ailleurs,  me  pardonne- 
rait-il d'oublier  que,  les  grands  hommes,  ainsi  qu'il  l'a  dit, 
étant  toujours  «  fonction  de  leur  temps  »,  il  y  a  donc  une 
solidarité  qui  les  lie  quand  ils  ont  vécu  dans  le  même 
temps?  Évolution  ou  révolution,  c'est  à  la  même  œuvre 
qu'ils  ont  travaillé  l'un  et  l'autre,  —  eux,  avec  un  troi- 
sième dont  je  n'ai  même  pas  besoin  de  prononcer  le  nom, 
—  et  j'ose  croire  que  la  pensée  moderne  est  orientée  pour 
longtemps,  pour  des  siècles  peut-être,  dans  la  direction 
qu'ils  lui  ont  indiquée. 

Car  j'oublierais  sans  doute  un  des  titres  de  Claude  Ber- 
nard à  notre  gratitude  si  je  ne  disais,  avant  de  terminer, 
que  nul  à  son  heure  n'a  fait  autant  ou  plus  que  lui,  pas 
même  Auguste  Comte,  pour  renouer,  resserrer,  et  conso- 
lider l'alliance  nécessaire  de  la  science  et  de  la  philosophie. 
Ne  nous  lassons  point  de  citer  ï Introductiori  à  la  médecine 


332  APPENDICE. 

expérimentale.  «  La  séparation  de  la  science  et  de  la  phi- 
losophie ne  pourrait  être  que  nuisible  au  progrès  des 
connaissances  humaines.  La  philosophie,  tendant  sans 
cesse  à  s'élever,  fait  remonter  la  science  à  la  cause  ou  à 
la  source  des  choses.  Elle  lui  montre  qu'en  dehors  d'elle 
il  y  a  des  questions  qui  tourmentent  l'humanité  et  qu'on 
n'a  pas  encore  résolues.  Cette  union  solide  de  la  science 
et  de  la  philosophie  est  utile  aux  deux,  elle  élève  l'une  et 
contient  l'autre.  Mais  si  le  lien  qui  unit  la  philosophie  à  la 
science  vient  à  se  briser,  la  philosophie,  privée  de  l'appui 
ou  du  contrepoids  de  la  science,  monte  à  perte  de  vue  et 
s'égare  dans  les  nuages,  tandis  que  la  science,  restée  sans 
direction  et  sans  aspiration  élevée,  tombe,  s'arrête  ou 
vogue  à  l'aventure.  «  C'est  en  1865,  il  y  a  trente  ans,  mes- 
sieurs, qu'il  écrivait  ces  lignes,  à  une  époque,  s'il  vous 
en  souvient,  où  la  paisible  indifférence  des  savants  pour  les 
philosophes  n'était  égalée  que  par  l'indulgent  mépris  des 
philosophes  pour  les  savants.  La  publication  du  Cours  de 
Philosophie  positive  d'Auguste  Comte,  en  1842,  n'y  avait 
rien  fait!  Cousin  avait  continué  d'ignorer  Magendie,  et 
Magendie  d'ignorer  Cousin.  L'illustre  et  fougueux  rhéteur 
s'obstinait  à  se  renfermer  dans  son  Moi,  comme  dans  sa 
citadelle  imprenable;  le  célèbre  et  sceptique  physiologiste 
se  refusait  à  sortir  de  son  laboratoire,  comme  d'un  antre 
inaccessible.  Le  plus  coupable  était  sans  doute  Cousin.  His- 
torien de  la  philosophie.  Cousin  ne  pouvait  pas  ne  pas 
savoir  que,  depuis  Aristote,  aucun  philosophe  de  quelque 
valeur  n'avait  vécu  dans  cette  indifférence  ou  dans  cette 
incuriosité  de  la  science.  Nous  avons  de  l'auteur  de  la 
Critique  de  la  Raison  pure  d'excellents  travaux  astronomi- 
ques. Les  préoccupations  de  ses  immortelles  découvertes 
n'avaient  pas  détourné  Newton  de  la  théologie  même, 
et  l'homme  qui  lui  dispute  la  gloire  de  l'invention  du  cal- 
cul infinitésimal,  ai-je  besoin  de  le  nommer,  c'est  Leibniz. 
Malebranche   était  géomètre;    Pascal  physicien;   et    que 


APPENDICE.  333 

dirai- je  de  Descartes?  Science  et  philosophie,  c'est  Claude 
Bernard  qui  a  opéré  la  réconciliation  de  ces  deux  sœurs 
ennemies  ;  et  c'est  depuis  la  publication  de  son  Introduction 
à  la  médecine  expérimentale  que  nous  avons  vu  les  philo- 
sophes se  remettre  à  l'école  pour  prendre  d'un  physiologiste 
des  leçons  de  «  logique  »  et  de  «  psychologie  ».  Ils  y  en 
trouveraient,  ils  y  en  trouveront  quand  ils  en  voudront, 
de  «  critique  générale  »,  et  au  besoin  de  métaphysique. 

Je  ne  finirais  pas,  messieurs,  si  je  voulais  énumérer  les 
conséquences  qui  sont  sorties  de  là,  mais  je  ne  puis  me 
dispenser  de  toucher  un  dernier  point.  L'une  des  idées 
sur  lesquelles  Claude  Bernard  a  le  plus  souvent  insisté; 
qui  lui  tenait  évidemment  à  cœur;  et  dont  on  peut  dire 
aussi  bien  qu'elle  est  l'idée  maîtresse  de  la  conception  de 
la  médecine  expérimentale  :  c'est  que  les  phénomènes  de 
vie  ne  dilTèrent  pas  des  phénomènes  de  l'ordre  physico- 
chimique, et  qu'ainsi  les  sciences  biologiques  «  se  soudent  » 
aux  sciences  naturelles  et  physiques.  «  La  vie  n'est  rien 
qu'un  mot  qui  veut  dire  ignorance  —  écrivait-il  dans  son 
Introduction  —  et  quand  nous  qualifions  un  phénomène  de 
vital,  cela  équivaut  à  dire  que  c'est  un  phénomène  dont 
nous  ignorons  la  cause  prochaine  ou  les  conditions.  »  Et 
trois  ans  plus  tard,  dans  son  Rapport  sur  les  progrès  de  la 
Physiologie,  je  lis  encore  :  «  Sous  le  rapport  physico-méca- 
nique, la  vie  n'est  qu'une  modalité  des  phénomènes  géné- 
raux de  la  nature,  elle  n'engendre  rien,  elle  emprunte  ses 
forces  au  monde  extérieur  et  ne  fait  qu'en  varier  les 
manifestations  de  mille  et  mille  manières.  »  Je  ne  sais, 
messieurs,  quel  est  aujourd'hui  l'état  au  vrai  de  la  science  ; 
et,  si  j'insinuais  seulement  que  l'opinion  de  Claude  Bernard 
s'est  dans  la  suite  un  peu  modifiée  sur  ce  point,  je  crain- 
drais de  m'avancer  beaucoup.  Mais  a-t-on  pu,  peut-on 
s'autoriser  de  ses  idées  et  de  ses  découvertes  pour  «  sou- 
der »  à  leur  tour  les  sciences  psychologiques  ou  morales 
aux  sciences  biologiques?  et  lui-même  qu'a-t-il  pensé  de  ce 


334  APPENDICE. 

rattachement?  Je  me  rappelle  à  cet  égard  une  curieuse 
promesse  que  je  regrette  qu'il  n'ait  pas  tenue  :  <(  Notre 
esprit,  a-t-il  dit,  quand  il  le  voudrait,  ne  pourrait  pas  rai- 
sonner autrement  que  par  syllogisme,  et  si  c'était  ici  le 
lieu,  je  pourrais  essayer  de  prouver  ce  que  j'avance  par  des 
arguments  physiologiques.  »  Les  phénomènes  psychologi- 
ques relevaient  donc  à  ses  yeux,  comme  les  physiologi- 
ques, de  son  déterminisme,  et  —  pour  en  faire  en  passant 
la  remarque  —  toute  une  science  nous  est  venue  de  là  : 
c'est  la  psycho-physiologie.  Mais,  d'un  autre  côté,  dans  ses 
dernières  Leçons  sur  les  Phénomènes  de  la  vie  commune  aux 
animaux  et  aux  végétaux^  il  s'est  efforcé  de  distinguer  pro- 
fondément le  «  déterminisme  philosophique  »  du  «  déter- 
minisme physiologique  »,  et  il  a  cru  devoir  dire  expressé- 
ment :  «  Le  déterminisme,  loin  d'être  la  négation  de  la 
Hberté  morale,  en  est  au  contraire  la  condition  nécessaire, 
comme  de  toutes  les  autres  manifestations  vitales.  »  N'y 
a-t-il  pas  là,  messieurs,  quelque  contradiction?  et  si  l'uni- 
versel déterminisme,  en  conditionnant  la  liberté  morale, 
la  laisse  pourtant  subsister,  le  fait  seul  de  son  existence, 
une  fois  reconnu  lui-même,  ne  la  soustrait-il  pas  à  la  loi 
d'un  déterminisme  ultérieur?  C'est  ce  que  je  pense,  pour 
ma  part.  La  liberté  morale  introduit  dans  le  problème 
général  de  la  critique  ou  de  l'histoire  un  élément  d'indé- 
termination ^  disons,  si  vous  le  voulez,  un  élément  pertur- 
bateur, —  et  là  même  est  la  limite  de  l'assimilation  des 
sciences  morales  aux  sciences  biologi(iues  ou  naturelles. 
Je  conviens  seulement  qu'on  ferait  mieux  de  ne  pas  donner 
aux  premières  le  nom  de  «  sciences  ». 

Vous  ai-je  fait  comprendre,  messieurs,  les  raisons  de  mon 
admiration  pour  Claude  Bernard?  Ce  que  fut  le  savant, 
l'expérimentateur,  et  le  maître,  de  plus  compétents  que 
moi  vont  maintenant  vous  le  dire,  et  je  n'ai  voulu  vous 
parler  que  du  philosophe,  du  critique,  et  de  l'écrivain.  La 
tâche  en  était  lourde,  et  j'ai  grand'peur  de  n'y  avoir  pas 


APPENDICE.  335 

réussi.  Mais  dans  une  occasion  comme  celle  qui  nous  ras- 
semble aux  pieds  de  cette  statue,  ce  que  vous  attendiez  de 
moi,  j'aime  à  me  dire  en  terminant  que  c'était  surtout 
une  preuve  de  bonne  volonté.  Je  ne  crois  pas,  messieurs,  qu'il 
m'arrive  souvent  d'en  donner  où  je  prenne  personnelle- 
ment plus  de  part,  ni  de  célébrer,  en  présence  d'une  plus 
savante  assemblée,  un  plus  grand  maître  dans  l'art  d'écrire 
et  de  penser. 


FIN 


TABLE 


I.    —    BERNARDIN     DE     S  AI.N  T  -  PI  E  R  R  E  .  .  . .     1    /    O^- I  ^  ^ 

II.    —    LAME.NNAIS 3l/*%''.  ff^^ 

III.  —  VICTOR   nrco    APRÈS   1830 55/' 

IV.   —   OCTAVE    FELMLLET 15/    ', 

V.    —    LA     STATUE     DE     BAUDELAIRE 133/    •<a*^'' 

VI.    —   LECO.NTE    DE     LISLE lol/ 


VII.    —    UN    ROMAN    DE    M .     PAUL    B  0  U  R  G  ET 191  /   -*w-irt/-   /B 

VIII.    —   A    PROPOS    DE    L'    «    HISTOIRE    D'ISRAËL    » 215   "^\^«'' ■  / ff' , 

IX.    —   LA    LUTTE    DES    RACES 259  I  i'  P*""^  /  §^ 


APPENDICE. 

I.  —  Discours  de  réception  à  l'Académie   française.  297      ■  f^ 
II.  —  Discours   prononcé    pour  l'inauguration    de   la  , 

statue  de  Claude  Bernard  à  Lyon 321  -"  ^■'  ^^'  '  ^ 


Coulommiers.  —  Imp.  Paul  CUODAFID.  —  SOVJÏ. 


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K^^- 


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Brunetiere,  Ferdinand 


2S2 


Nouveaux  essais  sur  la  littérature  .B82. 
contemporaine 


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